La caricature malhonnête du libéralisme, en BD

Lorsque le savoir est manipulé pour servir de véritable endoctrinement ou révèle, au mieux, les simples fantasmes de ses auteurs.

Par Johan Rivalland.

« Depuis plus de 200 ans, on a prêté à cette doctrine à la fois philosophique, juridique, économique et politique toutes sortes de modèles contradictoires. »

Les choses semblaient pourtant commencer plutôt bien…

Où en est-on de la connaissance ou de l’approche du libéralisme aujourd’hui en France ? À première vue, le mérite de ce petit recueil destiné au grand public est de chercher à démêler le vrai du faux dans ce qui en est présenté aujourd’hui, tout au moins en France. Car il est vrai que sur le libéralisme on entend tout et n’importe quoi (surtout n’importe quoi). Il s’agit d’un terme honni qui sert très fréquemment de repoussoir pour évoquer les causes imaginaires de tout ce qui est considéré comme mal ou mauvais. Ce qui rend indispensable, au-delà de chercher à comprendre de quoi il s’agit, également l’idée de chercher à préciser ce qu’il n’est pas, tant il existe de mystifications à son sujet.

Il faut dire que le malentendu entretenu opportunément par certains, avec le terme de liberals outre-Atlantique, n’arrange pas vraiment les choses. Aussi, lorsque David Vandermeulen dans la préface, entreprend de chercher à démêler le vrai du faux pour essayer de définir ce qu’est le libéralisme, et que le philosophe Pierre Zaoui s’essaie ensuite à une présentation à travers les dessins de Romain Dutreix, on ne peut être que curieux de voir la manière dont ils le présentent à leur tour.

Le libéralisme, un mot fourre-tout

Car il faut reconnaître le mérite de David Vandermeulen, dans la préface, de commencer par relever le caractère abstrait et polysémique de ce mot aux significations floues. Et de chercher à comprendre à la fois d’où il vient et pourquoi sa réputation est si mauvaise. Au point d’être utilisé en France comme une injure, ainsi qu’il le constate. Dans le pays-même où le terme est apparu pour la première fois, par le biais du lexicographe Pierre-Claude Victor Boiste, indique-t-il. Il n’omet pas, également, de remarquer que le libéralisme ne peut être réduit à sa seule dimension économique. Ce qui n’est pas toujours reconnu ou se trouve souvent battu en brèche par des opportunistes en tout genre (politiciens, généralement) qui ne voudraient en assumer que la partie qui les intéresse.

« Existe-t-il seulement quelqu’un en ce bas monde prêt à accepter en bloc la liberté d’entreprendre, ainsi que de vivre, de penser, de se marier comme on l’entend ? Le libéralisme porte en lui cette nuance plurielle : il est à la fois économique et politique, juridique et moral… »

Là où les choses se gâtent

Malheureusement, à peine tournée la première page, il y a de quoi déchanter. Et là où j’espérais avoir trouvé un auteur sérieux qui allait nous faire part de la manière la plus neutre possible du fruit de ses recherches, les explications dérapent. Et sombrent dans une sorte de salmigondis imbuvable où il est question « d’idéologie proto-libérale » ou d’adage machiavélien présenté comme probablement factice selon lequel « La fin justifie les moyens » et qui, selon Vandermeulen, resterait « une formule typiquement cynique et couramment reprise par les néo-libéraux d’aujourd’hui ». N’en jetons plus. Sans même revenir sur le terme « néo-libéraux », comment peut-on en venir à écrire de telles affirmations purement gratuites ? On est là dans le fantasme le plus incroyable, pour ne pas dire ignoble. Et dans une démarche purement malhonnête. Indigne d’un responsable de collection qui entend encadrer une bédéthèque « des savoirs ».

Et si on lit la suite, quelques lignes après, on se prend à espérer une correction, après cette sortie de route, puisqu’il est question ensuite de « plusieurs courants de pensée [qui] ont engagé un débat vif ». Sauf qu’on y oppose l’époque d’origine du « libéralisme » selon Polyani à celle du « capitalisme » selon les marxistes, Fernand Braudel ou encore Jacques Le Goff. Cherchez l’erreur…

Mais ce n’est pas fini, car après un petit détour, entre autres, par Aristote et Thomas d’Aquin, ce serait du fait des commentaires de ce dernier, « partiellement adoptés et repris par l’Église, [que] s’amorça la mondialisation des affaires commerciales ainsi que l’avènement de l’ère d’un proto-libéralisme généralisé, autrement dit, l’avènement du mercantilisme ». Admirez l’œuvre d’art. Et pour ceux qui ne savent pas ce qu’est le mercantilisme, sachez qu’il s’agit d’une doctrine économique on ne peut plus opposée au libéralisme. Dominante en Europe entre la fin du XVe siècle et le milieu du XVIIIe siècle environ, elle prônait exactement le contraire du libéralisme, de la primauté de l’individu et du libre-échange, à savoir le protectionnisme, le fait du Prince, le jeu à somme nulle (« ce que l’un gagne, l’autre le perd »), la recherche de l’enrichissement du royaume (et non des individus qui en font partie), en vue d’en assurer la puissance. Et c’est précisément en réaction aux dégâts causés par ces politiques que sont nées les idées libérales.

Une BD et un auteur extrêmement caricaturaux

Place alors à la BD elle-même et à Pierre Zaoui, qui est décrit comme un philosophe « écrivant sur la pensée politique et en particulier sur le libéralisme ». Eh bien, pour un spécialiste… Comment dire ? Jugez-en par vous-même : alors que les fantômes de David Hume et de Montesquieu cherchent à savoir ce qu’il se passe avec le Brexit et veulent découvrir ce qui s’est passé depuis leur disparition, voici par exemple ce qu’ils constatent (par la voix, bien sûr de Pierre Zaoui, notre éminent spécialiste) :

« De loin, les libéraux se présenteraient tous comme différents, des esprits libres et des individus singuliers… Mais de près, ils s’avéreraient les apôtres d’une même pensée unique visant à réduire toutes les idées à un même modèle de calcul rationnel de leurs intérêts, tous les comportements à une même recherche de l’efficience et de la rentabilité, et tous les systèmes de gouvernement à une même technocratie aux ordres des marchés et des multinationales. »

… et les individus en question d’abaisser tous leur masque, dévoilant un visage recouvert uniquement d’un magnifique… dollar.

Mais Pierre Zaoui semble, à vrai dire, bien perdu. Ou surtout désireux de perdre (au sens de susciter la confusion chez) son lectorat. Car tout y passe : les étatistes seraient, au moins pour certains, des libéraux, Keynes serait un libéral… et même Robespierre ou Marx le seraient partiellement (entre autres, car la liste est longue est surprenante). Mais toujours à charge, dans tout ce que l’on peut trouver de mauvais en l’homme. Ainsi, les guerres seraient très souvent suscitées par les idées libérales (et les systèmes dictatoriaux ou semi-dictatoriaux soutenus par les libéraux… du moment qu’ils se prononcent en faveur du marché). Jusqu’à ces deux fameuses guerres mondiales dont, pendant tout le recueil, Montesquieu redoute de découvrir l’origine, inquiet par avance de ce qu’il va apprendre…

De vraies puissances occultes. Christian Julienne n’avait-il pas raison, dans un ouvrage, de poser la question « Le diable est-il libéral ? ».

Que dire après ça ? Comment imaginer un seul instant que ce spécialiste auto-proclamé du libéralisme ait pris la moindre peine du monde de lire des écrits ou compte-rendus d’écrits d’auteurs libéraux ? Comment peut-on ainsi fantasmer le monde et y projeter ses propres délires, tel un poète (en cherchant un peu) ou romancier (en étant gentil) qui laisserait son imagination vagabonder librement ? Et sans aucun complexe vis-à-vis de tous ceux, morts ou vivants, qu’il insulte et caricature à leur insu ?

Insupportable. Aussi j’arrête là les dégâts. Inutile de poursuivre la présentation, vous comprenez que cela n’en vaut pas la peine et que je vous déconseille bien évidemment fortement la lecture de ce travail lamentable. C’est aussi la raison pour laquelle Raymond Boudon expliquait « Pourquoi les intellectuels n’aiment pas le libéralisme ». Car on peut remarquer que c’est toujours de la part « d’intellectuels » que vient une telle obsession à vouloir à tout prix falsifier la vérité pour parvenir à transmettre au plus grand nombre « leurs » propres vérités, quitte à tricher un peu (ou beaucoup) avec les faits, les idées, l’histoire, et de manière générale leurs constructions fantasmagoriques.

Affligeant

Et vous comprenez mieux, en voyant sur quoi peut tomber tout honnête homme qui cherche à s’instruire, pourquoi tant de personnes ont une vision si caricaturale et entièrement fausse du libéralisme (même si vous ne l’ignoriez évidemment pas). Si c’est là le genre de « savoirs » qu’entend leur transmettre un éminent « spécialiste », alors…

Vraiment affligeant (et scandaleux).

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Pierre Zahoui et Romain Dutreix, Le libéralisme, La petite Bédéthèque des Savoirs – Le Lombard, mars 2018, 104 pages.

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