La criminologie, une branche de l’économie

Shotgun — Photo by William Isted on Unsplash, CC-BY

Il devient de plus en plus avantageux de commettre des crimes. Parole d’économiste.

Par Philippe Lacoude.

Dans un billet précédent, nous avons émis l’hypothèse que lorsque les cambrioleurs choisissent leurs victimes, ils optent pour la voie de la facilité – de moindres coûts et de moindres risques – au regard des gains – biens volés – potentiels. En ce sens, ils sont des agents économiques rationnels.

Peut-on alors réduire le nombre des cambriolages en augmentant drastiquement leur coût avec plus de police, plus de sécurité, des peines plus longues et des citoyens bien armés ?

Les principes de l’action humaine sont universels

La loi de la demande s’applique aux comportements rationnels et aux autres types de comportements. À titre d’exemple, le patriotisme ou la préférence pour les produits nationaux (même si ceux-ci sont de moins bonne qualité ou plus chers) ou encore l’honnêteté ou la préférence pour des produits non volés (même si ceux-ci sont plus chers) sont des comportements qui obéissent à la loi de la demande.

La seule chose qui différencie l’honnête homme du malhonnête est que pour un prix donné, le premier demanderait plus de « biens honnêtes » que le dernier. Mais les deux réduiraient leurs quantités demandées si leur prix augmentait. Bien sûr, il peut exister un prix relatif plancher en dessous duquel l’homme honnête ne rentre pas sur le marché des biens volés. Ce prix plancher est très élevé si l’homme est très honnête. Heureusement, la vaste majorité des gens ne commet de recel que quand la situation économique se dégrade comme au Zimbabwe ou au Venezuela.

La naissance de l’analyse économique du crime

Il y a 50 ans, les économistes commencèrent à développer un nouveau modèle de l’activité criminelle. La percée la plus importante fut les travaux de Gary S. Becker, un économiste de l’Université de Chicago. Un jour, en se rendant à l’examen oral d’un de ses étudiants, ce futur prix Nobel d’économie ne trouvait pas de place de parking. En se garant dans un emplacement interdit, il a réalisé qu’il faisait un arbitrage entre le risque de ramasser un procès-verbal et celui d’être en retard.

Ceci est clairement une simple décision économique et il s’est immédiatement posé la question de savoir si les criminels endurcis faisaient le même calcul pour le vol ou le meurtre. Quelques mois plus tard, dans un des plus importants articles scientifiques de la seconde moitié du vingtième siècle – « Crime and Punishment : An Economic Approach » –, Gary S. Becker montrait à l’aide de données que les criminels réagissent à la structure des coûts et des risques auxquels ils font face comme n’importe quels agents économiques.

Dans le modèle de Gary S. Becker, les criminels sont des individus rationnels agissant dans leur propre intérêt. Comme l’expliquent Aaron Chalfin et Justin McCrary dans leur résumé de la littérature économique sur la criminalité, les criminels soupèsent les coûts attendus et les bénéfices attendus dans la décision de commettre un crime.

Le « coût » d’un crime se compose de trois parties.

La première est le revenu sacrifié du fait du temps consacré à l’activité criminelle, le « coût d’opportunité » proprement dit. Pour la plupart des criminels, celui-ci est très faible. Ils sont généralement peu formés et peu éduqués. Les alternatives légales ne paient, en général, pas aussi bien.

Le second coût, beaucoup plus important, est le temps attendu d’incarcération du fait de l’activité criminelle. La « peine attendue » n’est pas la même chose que le temps que passe en prison un criminel condamné. La plupart des crimes ne conduisent pas à une arrestation. Beaucoup de ceux qui sont arrêtés ne sont pas jugés. Certains sont condamnés mais mis en liberté conditionnelle. La peine attendue, du point de vue du criminel, est une probabilité, pas une certitude.

Le troisième coût est le coût du risque. Dès lors qu’une activité est risquée, l’attitude face au risque doit être prise en compte. Un investissement qui rapporte 100 euros dans un an à coup sûr n’est pas la même chose qu’un investissement qui rapporte soit 0 euro, soit 200 euros avec une probabilité de 50%/50%. Il serait naïf de construire un modèle sociologique du crime qui ne tienne pas compte de la variabilité, plus ou moins aléatoire, des peines réelles encourues. Pour des raisons de simplicité, tous les calculs présentés dans le présent texte considèrent implicitement que le criminel moyen a une attitude de neutralité face au risque bien que, d’expérience, ceci puisse s’avérer faux : en général, les individus sont réticents au risque.

Le coût de l’acte criminel

Si on veut être plus précis, le criminel est confronté à plusieurs résultats potentiels, chacun offrant un niveau d’utilité différent :

(1) l’utilité associée au choix de s’abstenir de crime, Unc, en s’adonnant à un autre passe-temps, en pratique, le salaire que l’on peut gagner sur le marché du travail légal.

(2) l’utilité associée au choix de commettre un crime qui ne provoque pas d’appréhension, Uca, et qui rapporte un revenu Y de nature « monétaire et psychique » (pour reprendre les termes de Gary S. Becker),

(3) l’utilité Ucb associée au choix de commettre un crime entraînant appréhension et, éventuellement, une punition ou peine P.

Cette dernière n’est pas toujours garantie. Les policiers ne résolvent pas tous les crimes ; il y a, disons, p% de chances de ne pas être appréhendé. Les crimes qui sont résolus ne donnent pas toujours lieu à un procès ; il y a q% de chances ne pas voir un juge selon le bon vouloir du procureur. Et tous les procès ne conduisent pas à P années de prison ; il y a r% de chances de trouver un juré complaisant…

Nous pourrions construire un arbre détaillé pour calculer les résultats possibles – coût du procès perdu, coût du procès gagné, durée de la peine, les conditions dans lesquelles la peine sera purgée, degré de stigmatisation sociale associé à une peine d’incarcération, etc. – mais restons-en à l’idée générale.

Dans une telle formulation, l’individu choisit de commettre un crime si, et seulement si, la condition suivante est remplie :

Unc < (1-p)(1-q)(1-r) Ucb(P) + [1-(1-p)(1-q)(1-r)] Uca(Y)

La dynamique de l’offre de crimes est régie par cette équation. Dès que les perspectives du marché du travail s’assombrissent Unc baisse et le crime augmente. Il suffit que la police devienne plus indulgente (i.e. que p augmente), que le procureur devienne plus laxiste (i.e. que q augmente) ou que le juge et jurés deviennent plus débonnaires (i.e. que r augmente) pour que le crime s’envole sans même que les peines P changent !

Retour sur le cambriolage

Reprenons le cambriolage évoqué dans un précédent billet. Au pic du taux de cambriolages aux États-Unis, au début des années 1990, seulement 7% des cambriolages américains donnaient lieu à une arrestation, d’après le National Center for Policy Analysis (NCPA). Parmi ceux qui étaient arrêtés, seuls 87% des criminels étaient jugés. Parmi ceux jugés, 79% étaient condamnés. Et parmi les condamnés, seulement 25% allaient en prison car la plupart était mis en liberté conditionnelle.

Après multiplication de ces probabilités, nous voyons qu’un cambrioleur potentiel ne faisait face qu’à une probabilité de 1,2% d’être envoyé en prison pour chaque acte commis. Une fois en prison, il y passait 13 mois. Mais comme il y échappait 98% du temps, le « coût » attendu du crime était de seulement de 4,8 jours.

Le criminel rationnel va se poser la question de savoir si un cambriolage peut potentiellement lui apporter des biens valant plus qu’une semaine derrière les barreaux. Si la réponse est oui, alors le crime paie. Sans surprise, quand ce chiffre augmente, le taux de criminalité baisse et inversement.

Il existe donc bien un lien direct entre le coût de commettre un crime (peine) et le nombre de crimes commis. Nous trouvons cette idée chez les grands auteurs de la fin du dix-huitième siècle, en particulier chez Adam Smith, Jeremy Bentham ou Cesare Beccaria – ceci est une conséquence simple et directe de la microéconomie de première année de fac, les individus répondent aux incitations et à la structure des coûts avant de se lancer dans une activité – mais Gary S. Becker est, à ma connaissance, le premier à l’avoir quantifiée en ces termes.

La production privée de sécurité

Face à l’incurie des pouvoirs publics – police et justice – telle qu’elle transparaît ci-dessus, les Américains ont répondu en produisant plus de services de sécurité, en d’autres termes, en faisant leur propre police. Comme l’explique fort bien, Bruce L. Benson dans The Enterprise of Law: Justice Without the State, le secteur privé se taille la part du lion de la défense des personnes et de leur propriété.

De fait, pour changer les termes de l’équation ci-dessus, le privé peut augmenter les chances de se faire prendre à l’aide de systèmes vidéo et d’alarme – ces derniers réduisant le risque d’un cambriolage par trois selon certaines statistiques – ou diminuer les gains attendus (en achetant des coffres-forts, des portes blindées, des serrures haut de gamme, par exemple). Ce n’est pas toujours la panacée en matière de sécurisation mais ceci joue un rôle essentiel.

Les entreprises et les riches particuliers peuvent faire appel à des gardes armés : comme le rappelle justement Bruce L. Benson dans son livre, les agents de sécurité privés sont presque trois fois plus nombreux que les agents de la force publique et le secteur privé dépense presque deux fois plus pour la sécurité privée que les impôts que nous payons pour soutenir la police publique. C’est à mon sens une bonne chose : ceux qui ont une propriété devraient être ceux qui supportent le coût de la défendre.

Évidemment, le privé peut aussi drastiquement augmenter le coût de commettre un cambriolage en se défendant à l’aide d’une arme. Le pic de crime de la première moitié de la décennie 1990 aux États-Unis s’est suivi d’une hausse vertigineuse des achats de sécurité dont les armes à feu. Comme nous l’avons vu dans le billet sur le cambriolage, le risque bien réel des criminels américains de venir voler de l’or et de repartir avec du plomb conduit à des statistiques radicalement différentes sur la nature des victimes de part et d’autre de l’Atlantique.

Jamais la National Rifle Association (NRA) n’aurait gagné la bataille politique du réarmement des civils américains – en particulier l’augmentation de 1,0 à 17,25 millions de ports d’arme rendue possible par le relâchement des lois des 50 États – sans la hausse colossale des taux de criminalité dans les années 1965-1995… 

Je suis toujours amusé par les éternels débats entre libéraux et étatistes. La privatisation de la police vient toujours au sommet des objections de ces derniers à la réduction de l’État. Ils ne semblent pas réaliser que cette question n’est pas essentielle. La question principale est celle de la protection des personnes et des biens. De ce point de vue, la vaste majorité des dépenses y afférant est déjà dans les mains du privé même si on peut faire beaucoup mieux.

Ceci est d’autant plus vrai que la police d’État moderne est surtout occupée à protéger les hommes de l’État, à poursuivre des crimes imaginaires sans victime et à racketter les automobilistes au bord des routes… Elle n’a pas forcément l’effet dissuasif qu’on pourrait imaginer (ici, ici et ). La part du budget de l’État consacrée à la police et la justice est minime. Au sein de cette dépense, la part consacrée aux vrais crimes (meurtres, viols, vols et agressions) est faible.

Les autres crimes

Si le but du système de justice civile (ou restitutive) est bien de faire en sorte que la victime soit indemnisée par le criminel pour le préjudice subi – et en ce sens est le seul vrai système de justice au sens libéral du terme –, le but du système de justice criminelle, lui, est d’augmenter le coût du crime à une valeur supérieure aux bénéfices attendus. Comme nous l’apprend ou confirme Gary S. Becker, les gens ne commettront des crimes que tant qu’ils seront prêts à payer le prix « fixé » par la « société ».

Malheureusement, les coûts attendus de l’activité criminelle sont particulièrement bas. Comme l’explique Ed Rubenstein dans The Economics of Crime, en 1990, un meurtrier pouvait s’attendre à ne passer que 1,8 an de sa vie en prison pour son crime. Un violeur pouvait s’attendre à n’y passer que deux mois. Un voleur de voiture ? 1,5 jour ! Si les chiffres apparaissent faibles, la réalité est encore plus mauvaise. Ces crimes, qui conduisent aux plus longs emprisonnements (meurtre, viol, vol, agression) sont ceux qui sont le moins fréquemment commis, représentant à peu près 12% du total des crimes. Les autres 88% mènent à un emprisonnement probable de seulement quelques jours.

De 1990 à nos jours, les politiques de lutte contre le crime ont surtout consisté à augmenter les peines, en particulier en cas de récidives. En particulier, certains États ont imposé des peines à vie en cas de seconde récidive comme la fameuse mesure californienne « three strikes, you’re out », c’est-à-dire la troisième condamnation pour crime grave est à vie…

Si l’effet est bel et bien réel, comme nous pouvons le voir dans le graphique ci-dessus, il n’est pas idéal car beaucoup de criminels se sont retrouvés emprisonnés pour des frivolités après une récidive suivant deux crimes sérieux.

Alors, bien évidemment, ceci montre que lorsque notre coût du crime augmente, ce dernier baisse, mais, comme nous le verrons plus loin, il y avait moyen d’arriver au même résultat à moindre coût social et éthique. De fait, même si de nombreuses lois sur le crime ont tenté d’accroître les coûts et de réduire les incitations à l’activité criminelle, elles ont généralement manqué leur cible malgré des dépenses considérables – comme les 30 milliards de dollars pour la seule loi de 1994 sur le crime. Cette loi avait financé l’embauche de 100.000 nouveaux policiers locaux avec des crédits fédéraux. Mais aucun fonds n’avait été prévu pour le système complètement congestionné des cours de justice. Ainsi, alors que les arrestations augmentaient, la probabilité d’être poursuivi baissait, laissant inchangé le « coût » attendu du crime.

A contrario, quand le président Obama est parti en guerre contre les forces de police un peu partout dans le pays sous le prétexte (fallacieux) qu’elles étaient « racistes », ces dernières ont relâché la pression sur les pires éléments criminels. Évidemment, ceci a augmenté la probabilité p de ne pas être appréhendé et, après plus de 20 ans de chute, les statistiques du taux de meurtre sont remontées en 2015 et 2016 !

En particulier, à Chicago (Illinois), en 2016, la police a presque cessé de faire des contrôles d’identité inopinés : les arrestations ont été réduites d’un tiers et le nombre d’homicides à Chicago a augmenté de 57% par rapport à l’année précédente. À elle seule, la ville a tiré le taux de meurtres vers le haut ! Pareil dans la capitale fédérale, Washington (District of Columbia) où les meurtres étaient en hausse de 54% en 2015 par rapport à 2014 ! Et le pompon revient à… Baltimore (Maryland) où le sous-chef de la police (!) s’est fait braquer au pistolet pas plus tard que cette semaine : lui et son patron ont laissé les meurtres augmenter de 211 en 2014 à 343 en 2017 avec un taux d’homicides supérieur à celui du Honduras, du Guatemala ou d’El Salvador comme l’a fait remarquer le président Trump ! Bien sûr, l’Illinois, le Maryland et le District of Columbia sont de ces zones où le port d’arme à feu est interdit au commun des mortels…

Bien gérer la lutte contre la criminalité

Cette semaine, à Rueil-Malmaison (la ville a été changée) dans les Hauts-de-Seine (le département a été changé), Charles-Henri (le prénom a été changé) a abattu froidement le serveur d’un restaurant car son panini (le plat a été changé) au jambon (la viande a été changée) n’arrivait pas assez vite ! Le malheureux employé est décédé des suites de ses blessures : dans un pays normal, ceci appellerait une justice exemplaire. Visiblement, les meurtriers au long casier judiciaire (la longueur du casier n’a pas été changée) se moquent éperdument des peines qui pourraient leur être infligées.

Au point de laxisme aigu où est tombée la France, allonger les peines, appliquer des peines planchers et faire en sorte que les peines soient servies de façon consécutive plutôt que concomitante seraient donc de bonnes pistes, même si ce ne peut être un but en soi : d’une part, maintenir un criminel derrière les barreaux coûte cher à l’État alors que le bénéfice – la suppression des crimes – est diffus. D’autre part, d’un point de vue éthique, emprisonner des gens à vie semble peu libéral et les États-Unis, avec leurs prisons pleines, font enfin machine arrière comme en témoigne le nombre spectaculaire de sorties de prison à la suite la réforme de la justice fédérale du président Trump l’an dernier.

Jouer sur les peines ne peut donc pas être la seule politique de justice. Il faut jouer sur tous les paramètres du problème. Parce que les études de criminologie montrent que les criminels sont sensibles à la peine probable, il faut réduire la probabilité p% de ne pas être appréhendé, la probabilité q% de ne pas voir un juge et la probabilité r% de ne pas être condamné.

Ceci est primordial ! Si, pour un crime grave, la peine est de 20 ans mais la probabilité d’être pris est de 10% et la probabilité d’être condamné est de 50%, c’est moitié moins efficace que si la peine est de 4 ans, la probabilité d’être pris est de 50% et la probabilité d’être condamné est de 100%…

Les criminologues ont bien intégré ceci aux États-Unis, où plus de 2 millions de personnes sont incarcérées, dont 199.617 personnes dans le système pénitentiaire fédéral (dont la moitié pour des affaires de narcotiques), 1,40 million dans les prisons d’État (dont 15% pour des affaires de narcotiques) et 0,65 million dans les « jails » locales (dont 25% pour des affaires de narcotiques) selon les dernières données d’avril 2019. Ils essaient donc de faire remonter les taux de condamnation : dans le système judiciaire fédéral des États-Unis, le taux de condamnation est passé d’environ 75% en 1972, à environ 85% en 1992 (pic du crime aux États-Unis), puis à 93% en 2012, et 96% aujourd’hui. Dans le système pénitentiaire d’État, ce n’est pas encore féerique, mais parmi les accusés de crime dont les affaires ont été jugées en moins d’un an (soit 89% des affaires), 68% ont été condamnés. Les accusés de vol sont condamnés à 74%, de meurtre à 70%, et de cambriolage à 69%. Ce sont les simples voies de fait, 45% de taux de condamnation, qui tirent les résultats vers le bas.

Parallèlement, les cours de justice ont augmenté la probabilité de servir une peine de prison ferme après une condamnation : 95% des meurtriers, 86% des violeurs et 85% des voleurs finissent en prison ferme (en 2006).

Comme nous l’avons vu ci-dessus, au début des années 1990, au pic du crime aux États-Unis, pour les cambriolages, l’espérance de la peine était de 4,8 jours de prison ferme car seulement 7% des cambriolages américains donnaient lieu à une arrestation, et, parmi ceux qui étaient arrêtés, seuls 87% des criminels étaient jugés et seulement 79% étaient condamnés, et 25% seulement allaient en prison (car la plupart était mise en liberté conditionnelle). Aujourd’hui, dans les 10 pires États, surtout ruraux, c’est toujours pareil et seulement 7% des cambriolages donnent lieu à une arrestation mais dans les grands États, comme la Floride, la Pennsylvanie et la Californie – le taux est passé au-dessus de 20%. Dans le Delaware et le Connecticut, c’est même 24% et 22%, respectivement. Les accusés sont condamnés à 74%. Ils finissent à 73% en prison ferme où ils passent 41 mois en moyenne ! L’espérance de la peine est de presque 100 jours de prison ferme.

Dissuasion ou incapacité ?

Il existe un débat entre les économistes et les criminologues – je caricature un peu – sur la question de savoir si l’effet dissuasif domine l’effet incapacitant des peines de prison. Si l’économiste aborde le problème comme je viens de le faire jusqu’ici – en prétendant que les criminels sont éventuellement dissuadés par les peines probables réelles – le criminologue souligne aussi que garder les criminels professionnels en dehors des rues est essentiel dans la lutte contre le crime. La détention est incapacitante : elle prive le criminel de la capacité de commettre plus de crimes.

Dissuasion ou incapacité ? Distinguer entre les deux est le principal défi conceptuel de l’interprétation de la littérature empirique sur les sanctions. Les études sur l’évolution de la population carcérale sont importantes pour des raisons de finances publiques – combien va-t-on dépenser d’argent des contribuables ? – mais elles ne permettent pas, en général, de distinguer entre les deux effets.

Les recherches portant sur l’impact instantané des chocs sur le régime des sanctions sont beaucoup plus informatives : on met à l’épreuve la prédiction de Becker selon laquelle le comportement criminel répond à la sévérité d’une sanction en identifiant la sensibilité des taux de crimes à un choc sur le régime des sanctions, un changement de loi, par exemple. Les professeurs Kessler et Levitt ont répondu à cette question en analysant les effets de la proposition 8 en Californie, un amendement de 1982 qui avait augmenté la durée des peines pour certaines infractions graves, mais pas pour d’autres. Ils ont constaté que les crimes éligibles à l’augmentation des peines ont diminué de 4 à 8% à la suite de la Proposition 8, par rapport aux crimes (groupe de contrôle) non éligibles à l’augmentation. L’implication de ces conclusions est que des sanctions plus lourdes favorisent une dissuasion substantielle (ici, ici, et ici).

Ceci dit, les études du Bureau of Justice Statistics (bureau fédéral des statistiques judiciaires des États-Unis) ont révélé des taux élevés de récidive chez les prisonniers libérés. En examinant les récidives d’anciens détenus au cours d’une période de suivi de neuf ans, les chercheurs ont constaté que les 401.288 prisonniers de prisons d’État libérés en 2005 avaient accumulé 1.994.000 arrestations au cours de la période, soit une moyenne de 5 arrestations par prisonnier libéré ! Soixante pour cent de ces arrestations ont eu lieu entre la quatrième et la neuvième année. On estime que 68% des prisonniers libérés ont été arrêtés dans les trois ans, 79% dans les six ans et 83% dans les neuf ans ! Quatre-vingt-deux pour cent des prisonniers arrêtés au cours de la période de neuf ans ont été ré-arrêtés au cours des trois premières années !

Je mentionne tout ceci parce que l’incapacité est un phénomène important qui réduit substantiellement la criminalité en général. En particulier, au lendemain de chaque attentat grave, nous découvrons avec stupeur que les auteurs sont souvent des repris de justice avec des casiers judiciaires longs comme un roman de Victor Hugo. Et au lendemain de chaque attentat grave, on se pose la question de ce qu’on aurait pu faire pour l’éviter. Il n’y a pas de réponse plus évidente que celle de l’incapacité : si tous les participants aux récents attentats en France avaient effectué en totalité les peines pour les crimes violents qu’ils avaient déjà commis avant les attentats – des braquages de banque à main armée, des « associations de malfaiteurs en vue d’une entreprise terroriste » qui se paient par de la détention provisoire (!) ou des meurtres pour certains –, il n’y aurait eu que la moitié d’entre eux en liberté pour commettre les attentats.

Le bon sens commanderait aussi de ne pas donner des cours de tir à des repris de justice au sein de l’Association nationale de tir de la police dans le 18e arrondissement de Paris, comme à Samy Amimour, un des terroristes décédés au Bataclan…

Ne pas essayer de créer l’Homme Nouveau

Si la lutte contre la criminalité dépendait de notre capacité à changer les comportements criminels, les perspectives seraient lugubres. De telles attitudes ne changent pas très rapidement. Ceci est la raison pour laquelle les politiques « de gauche » échouent si lamentablement. Chaque fois qu’un politicien parle de « prévention », « rééducation », « réinsertion », ce sont des millions d’euros qui partent en fumée à payer des sociologues, des psychologues, des « éducateurs », des équipements de gymnastique et des vacances aux pires éléments de banlieues qui resteront sordides.

Les États-Unis ont essayé ces politiques laxistes dans les années 1960 et 1970… Les budgets de « lutte contre la criminalité » ont explosé. Pourtant, malgré la hausse considérable de la dépense, le taux des crimes violents a augmenté de plus de 300% entre 1960 et 1994. Encore une fois, c’est parce que le « coût » du crime a baissé : selon les données du NCPA, entre 1950 et 1974, la « punition attendue » de tous les crimes graves est tombée de 24 jours à 5,5 jours. Visiblement, les criminels eux-mêmes sont conscients de la réduction des peines attendues et ont répondu à la baisse du « coût » du crime en en « produisant » plus malgré les (ou à cause des) « programmes de prévention » mis en place.

L’Europe suit les mêmes modes idiotes et les taux de criminalité y sont maintenant plus élevés qu’aux États-Unis. Si rien n’est fait, il va arriver un moment où il va falloir prendre des mesures drastiques et liberticides pour ramener la paix civile.

Les contrôles internes – l’éthique, la morale, le capital humain – changent très lentement, à l’échelle de générations. A contrario, les contrôles externes – police, justice – auxquels font face les criminels peuvent être changés rapidement et affecter directement leurs opportunités ou leurs incitations. Le retour sur investissement des euros dépensés à changer les êtres humains – ce vieux rêve marxiste teinté de Rousseauisme… – est très bas par rapport au retour sur investissement des euros dépensés à augmenter le coût économique de commettre un crime. Il serait grand temps d’en profiter !

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