Tabac : l’État nous enfume

fumée de cigarette-_P_ nos belmont(CC BY-NC-ND 2.0)

Conflits d’intérêts historiques, politiques publiques mal maîtrisées, évidences scientifiques méprisées, assurance maladie irresponsable, l’inefficacité de la lutte anti-tabac est catastrophique pour la santé de la population française.

Par Richard Guédon.

Tout le monde le sait dorénavant, le tabac est un produit toxique, extrêmement addictif, dont la consommation provoque et aggrave un grand nombre de maladies, tuant 73 000 personnes par an en France, à comparer aux 3500 décès annuels par accidents de voiture ou aux 950 morts par… homicide. La cigarette tue par cancers,  par étouffement progressif, par maladies cardiaques, par accidents vasculaires cérébraux, par mort subite, etc.

L’État, incarné par les ministres de la Santé successifs, les responsables de la santé publique et les responsables de l’assurance maladie se présente comme le vertueux défenseur des citoyens contre le tabac et les industriels qui le commercialisent. Depuis 25 ans, les mesures collectives se succèdent : interdictions de fumer dans les lieux publics, augmentations massives des prix, photos gore sur les paquets pour faire peur, depuis peu paquet « neutre », diabolisation des industriels etc.

Deux fois plus de fumeurs qu’au Royaume-Uni

Or ces mesures collectives ne marchent pas : la commission européenne mène des enquêtes rigoureuses tous les 2 ans parmi ses membres, qui montrent que la France, avec 36 % de fumeurs se situe dans le peloton de tête, ou de queue, en matière de tabagisme, avec la Grèce, la Bulgarie et la Croatie ; le Royaume-Uni, sociologiquement très comparable à la France, compte par exemple 17 % de fumeurs, soit plus de deux fois moins.

Alors pourquoi cet échec patent ? Pour deux raisons :

  • l’État est en conflit d’intérêt majeur sur ce sujet puisqu’il a été, et demeure, le principal bénéficiaire de la vente légale de tabac en France.
  • le tabagisme est traité par l’État comme un problème collectif alors que c’est un phénomène individuel.

Rappelons d’abord quelques évidences pour ceux qui ont la mémoire courte : l’État a disposé du monopole de la culture du tabac en France jusqu’en 1970, de la fabrication et de la vente de tabac et d’allumettes jusqu’en 1976, par l’intermédiaire de la Société nationale d’exploitation industrielle des tabacs et allumettes (SEITA) dont il est resté actionnaire jusqu’en 1995, alors que la dangerosité du tabac était depuis longtemps parfaitement documentée.

L’État a éduqué des générations entières de jeunes Français à la consommation de tabac : jusqu’en 1975, lors de son service militaire obligatoire, chaque conscrit, à 19 ou 20 ans, se voyait fournir gratuitement une ration mensuelle de cigarettes équivalant à une dizaine de cigarettes par jour, qu’il soit ou non fumeur. Le tabac de troupe fut fabriqué en France et vendu dans les casernes à un prix préférentiel jusque dans les années 1990.

Tout cela est bien ancien dira-t-on.

Non, car ce conflit d’intérêt est toujours d’actualité, l’État ayant simplement remplacé ses actions dans la SEITA par des taxes : aujourd’hui, quand on achète un paquet de cigarettes légal en France, 80 % va dans les poches de l’État. Quand l’État décrète onctueusement qu’il augmente le prix du tabac pour réduire la consommation de ses citoyens, il en profite pour faire une bonne opération financière.

Et soit dit en passant, d’un point de vue économique, l’État a bien fait de changer ses actions pour des taxes : dans le marché concurrentiel des années 1980 et 1990 la SEITA était gérée en dépit du bon sens par son actionnaire étatique, de catastrophe commerciale en catastrophe stratégique, et elle perdait de l’argent, alors que les taxes entrent aujourd’hui rubis sur l’ongle puisque les industriels privés travaillent bien. Cet argent-là sent très fort le tabac froid mais on se bouche le nez avec élégance dans les couloirs de Bercy.

L’État enfumeur de générations

Mais il y a plus grave : l’État a enfumé tranquillement des générations de jeunes jusqu’à celles du baby boom, il a plongé dans l’addiction des familles entières pour plusieurs générations puisque, les spécialistes du tabagisme nous le disent, le principal risque de devenir fumeur soi-même, c’est de grandir dans une famille de fumeurs.

L’État a enfumé papy, qui a enfumé papa et maman, qui enfument à leur tour les petits-enfants, et il continue d’empocher les dividendes.

Non seulement l’État est totalement discrédité pour incarner la lutte contre le tabagisme, mais il s’y prend à l’envers, privilégiant les mesures de coercition collectives alors que le tabagisme, comme toute addiction, est une question individuelle.

Fumer est une liberté individuelle

Le tabac est légal ; consommer un produit légal est d’abord une liberté individuelle. Les enquêtes montrent que 40 % des fumeurs n’ont pas envie d’arrêter, qui ne sont ni des délinquants, ni des débiles. Ils doivent pouvoir fumer sans être traités comme des citoyens de seconde zone, pourvu qu’ils respectent la liberté des non-fumeurs, puisque les méfaits du tabagisme passif sont démontrés.

Il est légal de faire pousser le tabac, de produire cigares et cigarettes et de les vendre, la diabolisation de la filière économique du tabac par les organismes d’État est malhonnête, puisqu’il en vit. Elle est de plus inefficace : comme le montre a contrario l’exemple du cannabis, la diabolisation d’une filière est la meilleure manière de rendre un produit attrayant pour les jeunes, toujours à la recherche de contestation des figures autoritaires.

La politique d’augmentation massive des prix est elle aussi totalement irresponsable : outre répétons-le, qu’elle profite avant tout à l’État, elle frappe aveuglément les consommateurs les plus pauvres et installe un trafic illégal en provenance des pays moins taxés qui profite aux mêmes mafias que celles qui profitent de la non-légalisation du cannabis.

Supermarché en plein air à Saint-Denis (93)

À titre d’exemple, conseillons aux responsables de ces politiques du pire de venir incognito le soir sur la place de la gare ou sur la place du 8 mai à Saint-Denis (93) envahies par des centaines – oui des centaines – de vendeurs de tabac de contrebande, pour réaliser concrètement les conséquences de leurs politiques aveugles. On estime en effet qu’aujourd’hui plus d’un paquet sur trois fumés en France n’est pas acheté dans un bureau de tabac !

Mais 60 % des fumeurs déclarent qu’ils arrêteraient s’ils le pouvaient. Une telle contradiction montre que pour eux le plaisir de fumer est devenu souffrance, et il faut leur donner individuellement la possibilité d’arrêter. Ce devrait être le vrai travail de la santé publique et elle ne le fait pas, comme le montre la comparaison avec la santé publique britannique.

Voici les conseils donnés, études scientifiques en main, par « Public Health England » aux fumeurs britanniques qui veulent arrêter de fumer : « Il est clairement établi que le moyen le plus efficace d’arrêter de fumer consiste à faire appel aux services locaux d’aide à l’arrêt du tabac où des experts apporteront un soutien comportemental associés à des aides pour arrêter de fumer. Celles-ci incluent la prescription de varénicline et de bupropion, les substituts nicotiniques et les cigarettes électroniques ». Et les résultats, nous l’avons vu plus haut, sont là.

Stratégie perdante

Aucun des éléments de cette stratégie gagnante en Angleterre ne va de soi en France :

  • il n’y a pas de maillage serré de centres d’expertise pour aider les gens à arrêter de fumer, et les médecins généralistes français, par ailleurs en voie de disparition, ne sont pas bien formés à la consultation anti-tabac.
  • les thérapies comportementales et cognitives, qui sont les seules psychothérapies à s’être montrées efficaces pour l’arrêt du tabac, ne sont ni disponibles, par manque de praticiens, ni remboursées.
  • stupéfiant, les substituts nicotiniques, dont l’efficacité est démontrée depuis 25 ans ne sont remboursées à 65 % par la Sécurité sociale que depuis début 2019 !
  • la Varénicline (Champix®) et le Bupropion (Zyban®) ont connu des parcours de remboursement chaotiques.
  • les cigarettes électroniques, que les autorités britanniques conseillent sans réserve pour l’arrêt du tabac continuent d’être boudées par la santé publique française car « on manque de recul ». Ceci n’empêche aucunement qu’elles soient plébiscitées par les fumeurs français quand ils veulent arrêter, ce qui est sans doute à l’origine du frémissement à la baisse de la consommation observé depuis deux ans.

Conflits d’intérêts historiques, politiques publiques mal maîtrisées, évidences scientifiques méprisées, assurance maladie irresponsable, les résultats de la lutte anti-tabac sont catastrophiques pour la santé de la population.

À court terme il faut rembourser les thérapies comportementales, former des thérapeutes à leur pratique, promouvoir la cigarette électronique pour le sevrage tabagique, à moyen terme assurer un maillage correct des structures capables d’aider les fumeurs qui le souhaitent à stopper, et à long terme, dans un monde idéal, revenir au libre jeu des acteurs et à la vérité des prix, mais ceci est une autre histoire…

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