Monopole du ramassage des ordures : le Cameroun croule sous les déchets

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Le monopole tue l’incitation à innover et à créer de la valeur ajoutée. Illustration avec le ramassage des déchets au Cameroun.

Par Louis-Marie KAKDEU.

Un article de Libre Afrique

La poubelle fait partie du décor des villes du Cameroun. Les deux grandes métropoles (Yaoundé et Douala) produisent 648 000 tonnes d’ordures ménagères par an et la capacité de ramassage de la société Hygiène et salubrité du Cameroun (Hysacam), qui détenait le monopole depuis les années 1980, n’est que de 60 % de ce volume. En 2017, l’État a annoncé l’ouverture du secteur à la concurrence, mais l’HYSCAM reste la seule entreprise active dans la mesure où d’autres prestataires se disent encore dans la phase de mise en condition.

Par conséquent, l’essentiel des collectivités territoriales ont signé un partenariat public-privé (PPP) avec l’Hysacam, mais des montagnes d’ordures envahissent les artères des villes du pays. Pourquoi la politique de gestion des déchets appliquée dans les différentes municipalités est-elle déficitaire ?

Absence d’alternatives

En premier lieu, il y a un problème de couverture de l’ensemble de l’espace urbain. En 2016, seuls 21,4 % de la population avait accès à des services de gestion des déchets. L’absence de lieux d’enfouissement adaptés dans les villes du pays constitue une contrainte majeure pour la gestion des déchets solides. Ainsi, selon les données de la société Globéo, 51,2 % des déchets non ramassés étaient enfouis dans des fosses, 30,7 % jetés dans la nature, 10 % enfouis dans les citernes ou des puits abandonnés, 7,1 % jetés dans les canalisations de drainage et 1 % jeté sur la voie publique. Cette médiocre qualité des prestations est un des effets pervers du monopole accordé à l’Hysacam qui, disposant d’un pouvoir de marché démesuré, n’avait aucune incitation à mieux servir ses clients, surtout que ceux-ci, faute d’alternatives, étaient dans l’impossibilité de lui demander des comptes, ou du moins de rompre le contrat pour aller voir ailleurs.

Le deal : monopole versus laxisme

Début 2018, la société Hysacam n’assurait que le service minimum en raison de problème d’insolvabilité financière. En 2017, l’État n’avait payé que 45 % de sa facture et la société avait clôturé l’exercice 2018 avec une dette de 14 milliards de francs CFA. Pis, les paiements annoncés se faisaient au compte-goutte, ce qui ne favorisait pas l’investissement. Pourtant, la société faisait face à des problèmes structurels et techniques tels que le blocage de son matériel au port autonome de Douala et de ses pièces de rechange dans les soutes de bateaux. Son parc automobile était aussi insuffisant. En effet, le monopole accordé par l’État était une sorte de deal en échange d’un certain laxisme dans le paiement des factures, ce qui a débouché sur un effet boule de neige et sur l’insolvabilité de l’Hysacam auprès de ses propres fournisseurs et partenaires. D’ailleurs, Hysacam pouvait se moquer de l’ouverture à la concurrence avec l’argument que si l’État n’arrive pas à payer un prestataire, comment arrivera-t-il à en payer plusieurs ? Par ailleurs, le monopole tue l’incitation à innover et à créer de la valeur ajoutée. Les déchets valorisés sont pourtant une matière première recherchée pour la fabrication de multiples produits. Par exemple, les déchets plastiques sont susceptibles d’entrer comme liant dans la fabrication des pavés, tuiles ou briques. Le reste peut être transformé en compost. De nos jours, la collecte des déchets est cloisonnée, ce qui coûte cher à l’État. Pourtant, l’incitation à transformer pouvait inverser la situation et conduire plutôt à une situation de carence de matières premières (manque de déchets à transformer).

Un cadre institutionnel inadapté

Plusieurs documents de planification et de stratégies existent mais sont rarement suivis de programmes et projets opérationnels pouvant garantir une saine gestion des déchets. On note en plus un manque de synergie et de cohérence entre les différents exercices de planification. En effet, si l’on voulait même promouvoir la transformation des déchets, il y aurait un vide législatif et réglementaire en matière de gestion des déchets solides urbains (DSU) avec notamment des textes sur la gestion des ordures ménagères parfois dépassés et difficilement applicables. C’est ainsi que le groupement URBBANDNA/ AMBIAFRICA/LIPOR qui a déjà signé un contrat pour travailler dans les arrondissements de Yaoundé III, VI et VII est toujours dans la mise en condition. Il y aurait aussi un déficit d’incitation. Par exemple, des sociétés comme Globléo ou Weco se sont vues notifier par la Communauté urbaine de Yaoundé de conduire leurs projets à leurs propres frais. Des lois votées, comme le Code de l’hygiène, attendent leurs textes d’application et le peu de textes existants attend d’être réactualisé. Les réflexes de fonctionnement dans le monopole sont encore d’actualité au moment où il faut promouvoir la concurrence dans le secteur.

Absence d’une approche participative

Les populations qui produisent les déchets sont insuffisamment associées aux processus de gestion. Pourtant, leurs comportements hygiéniques sont pour la majorité préoccupants. Le monopole n’offre pas de liberté de choix aux bénéficiaires et n’oblige pas le prestataire à s’inscrire dans la démarche d’amélioration continue. Ainsi, le système d’organisation et de gestion reste fortement centralisé. Comme solution, l’État du Cameroun à travers le ministère de l’Environnement, a plutôt impulsé l’élaboration d’un Programme National de Gestion des Déchets Solides (PNGDS). En l’état, les aspects socioculturels ne sont pas bien intégrés et l’on note encore un réel manque de considération du métier et une faible prise en compte des aspects du genre. Dans le deal entre l’Hysacam et le gouvernement, la réglementation confère la charge du conditionnement des déchets plutôt aux ménages alors qu’ils n’ont pas souvent les moyens financiers pour assurer cette responsabilité. Par conséquent, la pré-collecte s’en trouve déficitaire. Il n’y a pas d’autres solutions que de rétablir la libre compétition afin que les opérations soient une réussite de la pré-collecte à la valorisation.

En somme, l’insalubrité dans les villes du Cameroun est le résultat d’un processus cumulatif d’années de monopole qui ont perverti les incitations aussi bien de l’État à réguler, et du fournisseur à mieux servir ses clients, pris en otage faute d’alternatives. L’ouverture du secteur est une décision allant dans le bon sens, mais il va falloir accélérer la réforme du cadre institutionnel pour que les clients aient davantage de liberté de choix et fassent jouer la concurrence qui par nature incitera les fournisseurs à offrir des prestations avec un meilleur rapport qualité-prix, sans parler de l’incitation nécessaire à la valorisation des déchets dans des chaînes de production industrielles.

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