Le déni scientifique n’arrêtera pas le sexisme

Patriarchy by Christopher Dombres-Domaine public — Christopher Dombres,

Adopter béatement une vision déformée du monde, intentionnellement ou par ignorance, n’encourage pas l’égalité des sexes.

Par Debra Soh.1
Un article de Quillette

La semaine dernière, Nature, l’une des revues scientifiques les plus en vue au monde, a publié une critique de Lise Eliot à propos du nouveau livre de Gina Rippon, The Gendered Brain: The New Neuroscience that Shatters the Myth of the Female Brain. Aussi bien Eliot que Rippon, toutes deux neuroscientifiques liées respectivement aux universités Rosalind Franklin et Aston, clament haut et fort que le genre ainsi que les différences associées que nous constatons entre hommes et femmes sont une construction sociale.

Il ne se passe pas une semaine sans qu’une nouvelle étude, un ouvrage de vulgarisation scientifique ou un article de presse généraliste ne vante l’idée que (a) toutes les différences entre hommes et femmes dans le cerveau ne sont que constructions sociales et que (b) ces différences ont été exagérées hors de toutes proportions.

Plus récemment, cet argument a dévié pour poser qu’en fait (c), il n’y a pas la moindre différence cérébrale entre les sexes. L’article d’Eliot semble souscrire à un fatras des trois points de vue, qui non seulement se contredisent mutuellement, mais sont aussi inexacts sur le plan factuel.

Ainsi commence la critique du livre, intitulée « Neurosexisme : le mythe des hommes et des femmes qui ont des cerveaux différents ». « Neurosexisme », un mot créé par la philosophe des sciences, Cordelia Fine, qualifiant de « sexiste » toute affirmation selon laquelle des différences d’ordre sexuel dans le cerveau ont un impact sur notre personnalité et notre comportement. De ce point de vue, chercher à comprendre ces différences avec une approche scientifique est forcément suspect — « mauvaise neuroscience » et  « mauvaise pratique de recherche », selon Eliot—parce qu’on peut supposer que cela n’intéresserait que les sexistes et ceux qui cherchent à asservir les femmes.

C’est un argument éculé qui confond de façon erronée le potentiel de mauvaises applications des résultats d’une recherche avec la recherche elle-même.

On peut tout à fait admettre que les cerveaux masculin et féminin ont, en gros, des différences structurelles et fonctionnelles, sans pour autant souscrire à l’idée que l’un des deux sexes est meilleur que l’autre.

D’après Eliot, « le message fort de Rippon est que un monde genré produira un cerveau genré » mais aussi que « des conclusions satisfaisantes sur les différences cérébrales liées au sexe n’ont pas pu être matérialisées ». En outre, dans une interview avec le Guardian, Rippon déclare que c’est une « neurobêtise » de suggérer qu’il y ait des différences entre les cerveaux féminin et masculin.

Que qui que ce soit d’habitué à la littérature neuroscientifique puisse sérieusement soutenir cela est pour le moins troublant. Même si on devait ne pas tenir compte des milliers d’études sur les effets de la testostérone prénatale sur le développement du cerveau, il suffit de considérer la plus importante étude de neuro-imagerie actuelle sur la différenciation sexuée, publiée l’année dernière dans Cerebral Cortex. Des différences significatives entre les sexes ont été découvertes sur un échantillon de 5216 cerveaux. L’amygdale, une zone associée à la détermination des émotions, était plus grande chez les hommes, même en tenant compte de la taille du cerveau masculin, plus importante en général. Une autre étude publiée le mois dernier dans les Scientific Reports de Nature a trouvé des différences liées au sexe dans l’ensemble de la matière grise chez 2838 participants.

Contrairement à ce qu’affirme Eliot, à savoir que le livre de Rippon révèle « l’étonnante faiblesse de la preuve des différences cérébrales sexuées chez les nouveaux-nés », un article de 2016, également dans les Scientific Reports de Nature, a montré comment la testostérone altérait la croissance du cerveau in utero.

Le psychologue français Gustave Le Bon est aussi tiré de sa tombe pour avoir dit, en 1895, que les femmes « représentent les formes les plus inférieures de l’évolution humaine ». La pertinence de prendre une citation du XIXe siècle pour en extrapoler la situation d’aujourd’hui n’est pas très claire. James Damore et le mémo Google sont aussi cités comme une autre preuve de « neurosexisme », alors qu’en réalité, comme plusieurs d’entre nous l’ont déjà dit, Damore avait raison en arguant que les différences biologiques entre les sexes dans le domaine de l’intérêt professionnel sont ce qui explique l’absence de parité à 50/50 pour les femmes en technologie.

Je ne nie pas la réalité du sexisme, mais de nos jours il n’est pas marqué au point d’empêcher une femme de réussir une carrière scientifique — ou dans n’importe quel domaine — si elle le veut réellement. Quantité de programmes encouragent filles et jeunes femmes à embrasser des carrières dans des disciplines scientifiques.

Personnellement, je me rappelle ma réaction la première fois que j’ai eu connaissance du terme « neurosexisme » il y a de nombreuses années — j’ai été soulagée. Comme j’avais assimilé la théorie féministe, je croyais que le genre était une construction sociale et je voyais avec plaisir des femmes dénoncer enfin ouvertement ces croyances désuètes et misogynes. En fait, j’étais fan de certains de ces travaux d’érudits (entendre quelqu’un comme Eliot dénoncer publiquement ma prose a été à la fois surréaliste et, bizarrement, flatteur.)

Ce n’est qu’au stade de l’enseignement supérieur, quand j’ai commencé à étudier la sexologie (l’étude scientifique de la sexualité), que j’ai réalisé qu’aucune de ces idées n’avait de sens. L’existence de différences sexuelles biologiques dans le cerveau était indéniable. De plus, les admettre et chercher à mieux les comprendre n’était pas, par définition une démarche sexiste.

Les études en imagerie cérébrale coûtant des dizaines de milliers de dollars, ces ressources seraient plus efficacement utilisées en encourageant un dialogue nuancé autour de la reconnaissance de ces différences de groupes tout en insistant sur le fait que nous devrions traiter les gens comme des individus. Nous devrions nous demander pourquoi la féminité est dévaluée au lieu de prétendre que c’est de la faute de la société si les femmes ne sont pas identiques aux hommes. Faire pression sur les femmes pour les masculiniser (et inversement, féminiser les hommes) est tout aussi régressif que de renforcer les normes de genre stéréotypées.

De plus, la désinformation ne fait qu’ajouter une confusion inutile et nuire à la culture scientifique de base. Adopter béatement une vision déformée du monde, intentionnellement ou par ignorance, n’encourage pas l’égalité des sexes. Au mieux, cela prouve aux vrais misogynes que les femmes ne sont pas aussi douées en sciences et en mathématiques.

Alors que de plus en plus d’institutions scientifiques prennent le train de la justice sociale, il nous sera difficile de trouver des articles de scientifiques exposant les différences sexuelles. Toutes celles qui sont basées sur la biologie se verront recadrées comme étant le résultat de la socialisation.

Dans un monde où le mérite des scientifiques de niveau international est à présent fonction de leur sexe et de leur couleur de peau — le travail des hommes blancs étant déconsidéré au nom de la promotion des femmes et des minorités — j’appelle les femmes qui désapprouvent la suppression des différences sexuelles à élever la voix car cela a aussi des répercussions néfastes sur notre santé et notre bien-être.

La science des différences entre les sexes n’est pas parfaite mais la réponse de la communauté scientifique devrait être d’améliorer ses méthodes et d’aborder ces sujets avec une ouverture à tout ce qu’il est possible de découvrir au lieu de déterminer à l’avance quel serait le résultat acceptable et de pointer du doigt tout ce qui y serait contraire.

L’article d’Eliot se conclut sur deux affirmations propres à laisser sans voix les neuroscientifiques et quiconque ayant une compréhension superficielle de la biologie évolutionnaire : « Le cerveau n’est pas plus sexué que le foie, les reins ou le coeur », (des différences de sexe ont été observées dans chacun de ces organes) et « les ‘camisoles de force biosociales’… détournent un cerveau essentiellement unisexe vers une voie culturellement sexuée ou une autre ».

Que peut bien être une « camisole de force biosociale » ?

Au final, nous devrions tous vouloir l’égalité des droits pour les femmes. Et nous devrions tous vouloir que le sexisme disparaisse. Mais le moyen d’y arriver ne consiste pas à nier le rôle de la biologie ou à tromper le public avec des idées confortables qui n’ont aucun fondement réel.

Traduction pour Contrepoints par Joel Sagnes de « Science Denial Won’t End Sexism ».

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  1. Debra Soh est titulaire d’un doctorat en psychologie de l’Université York à Toronto. Ses travaux portent sur l’orientation sexuelle et l’identité de genre.