Il faut laisser Nick Conrad s’exprimer

L’état d’esprit du législateur, des lois fake news à la polémique sur Nick Conrad, est toujours le même, l’individu n’est pas mature pour la liberté, il faut donc la lui confisquer.

Par Claire Libercourt.

C’est une manière assez facile pour le gouvernement de s’attirer la sympathie d’une partie du public. Le titre de l’article est outrancier, les paroles insultantes et le précédent titre, qui invitait à « pendre les blancs » assez clairement raciste. Tout semble assez bien pensé pour créer le buzz du côté du chanteur, et une occasion rêvée pour le gouvernement pour montrer ses muscles à la frange conservatrice de son électorat, à quelques jours des élections européennes. Nick Conrad vient de créer une polémique à cause de sa chanson intitulée « Doux Pays », qui en appelle à « baiser la France ».

Seulement, ce ne sont que des mots, que l’on peut juger profondément stupides et malsains. Plutôt que de poursuivre les chanteurs de seconde zone, on aimerait que l’argent du contribuable serve aux missions essentielles que l’État n’assure plus, ou alors très mal. Pourquoi un membre du gouvernement s’attarde-t-il sur un phénomène aussi mineur alors qu’il s’est montré incapable d’endiguer jusqu’à présent la montée bien réelle de l’insécurité ou la dégradation de notre système éducatif ? Face à la montée inquiétante du très autoritaire Rassemblement national, la stratégie LREM fait feu de tout bois, y compris en jouant sur les émotions de ses électeurs pour les mobiliser sur le même terrain sécuritaire.

Paternalisme et censure

Laisser au gouvernant le soin de choisir pour soi ce qu’on peut écouter est une pente glissante, à la fois vers le paternalisme et la censure. On ne s’adresse plus à des citoyens responsables, et si le gouvernement X interdit tel discours pour Y raison, rien n’interdira le gouvernement Z suivant d’interdire un autre type de discours pour exactement les mêmes raisons. Si aujourd’hui, les paroles de la chanson de Nick Conrad choquent, qu’est-ce qui nous garantit que demain, ce ne sont pas toutes les paroles critiques du pays ou du gouvernement qui pourront être signalées ?

On ne peut pas dire que le gouvernement français se distingue régulièrement par son strict respect de l’État de droit et des procédures légales protectrices de l’individu, comme l’a montré l’épisode du fichage des Gilets jaunes. Plus généralement, est-ce à l’État de choisir pour nous ce que nous sommes en droit d’écouter ? Donner autant de pouvoir au législateur, et lui faire une confiance aussi importante, déresponsabilise les citoyens : on ne s’adresse plus à eux comme à des adultes responsables, mais à des mineurs permanents malléables en fonction des desiderata des gouvernants.

Laisser les fêlés s’exprimer

La violence des propos choque, et c’est tout à fait normal : seulement, en les censurant, l’État ne les fait pas disparaître, il les fait passer dans la clandestinité. Le marché noir de la liberté d’expression, cette zone où la haine ordinaire s’exprime sur les réseaux sociaux, les forums et en privé est hors d’atteinte du législateur et la censure ne permet pas d’en comprendre les raisons et d’en mesurer l’étendue. Il est plus raisonnable de laisser les fêlés s’exprimer clairement plutôt que de l’appauvrir au nom de la vigilance morale.

Bien entendu, ce n’est ici qu’un coup de canif supplémentaire dans le principe de la liberté d’expression, déjà très largement encadré par le législateur français. Plus généralement la libre circulation des opinions et des informations a créé un tel état de panique morale chez les dirigeants que tout est utilisé pour justifier l’extension de la censure, déjà très largement implantée en France depuis ces 40 dernières années. L’état d’esprit du législateur, des lois fake news à la polémique sur Nick Conrad, est toujours le même : l’individu n’est pas mature pour la liberté, il faut donc la lui confisquer.

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