N’ayons plus peur de la Chine !

The imperial guard by Ade Russell (CC BY-NC-ND 2.0) — Ade Russell , CC-BY

La Chine a besoin du reste du monde plus que le reste du monde n’a besoin de la Chine.

Par Yves Montenay.

L’époque est à la crainte de la Chine. C’est un peu tard à différents sens du terme. C’est un peu tard par ce qu’il y a longtemps que nous aurions dû nous réveiller. Mais c’est un peu tard aussi parce que notre crainte de la Chine est de moins en moins justifiée au fur et à mesure que ses fragilités s’accentuent. D’ailleurs la parole chinoise est maintenant beaucoup moins brutale et se veut séduisante.

Commençons par une brève histoire de l’image de la Chine en Europe, pour illustrer que nous avons toujours un temps de retard dans nos analyses.

L’Occident a tardé à comprendre la ruine de la Chine par Mao

Beaucoup imaginaient que la prise de pouvoir des communistes en 1949 allait enfin mettre de l’ordre dans ce pays déchiré par la guerre civile et ruiné par l’invasion japonaise. Pas du tout : derrière une campagne de communication à destination de l’Occident pour donner une image raisonnable du nouveau régime, avait lieu une sévère répression avec 5 millions de propriétaires terriens exécutés, puis, en 1957, la campagne des « Cent fleurs » pour que les opposants se démasquent et soient ensuite éliminés…

Puis « le grand bond en avant » (1958-60), regroupement des kolkhozes en immenses exploitations censées s’industrialiser, fut de nouveau bien vendu à l’Occident, alors que les dirigeants en connaissaient l’échec et éliminaient Mao en mai 1961.

Enfin « La révolution culturelle » (1966-76) fut vécue avec enthousiasme à Saint-Germain-des-Prés alors qu’il s’agissait d’une reprise sanglante du pouvoir par le même Mao détruisant ce qui restait de l’économie, de l’enseignement et de pans entiers de la civilisation chinoise. Dans Une vie chinoise, un ancien garde rouge raconte qu’il paierait très cher aujourd’hui pour récupérer un morceau des multiples chefs-d’œuvre qu’il avait détruits alors. La Chine était tombée à un niveau de pauvreté extrême.

 … et a tardé également à comprendre son redressement

Les réformes de plus en plus libérales (par rapport à l’époque Mao) conduisirent à un rattrapage tout à fait normal. Le reste du monde vit d’abord dans la Chine un réservoir de sous-traitants bon marché, puis « l’usine du monde » puis, en exagérant à peine, « le nouveau modèle économique mondial » destiné à abattre des démocraties cafouilleuses, tant économiquement que militairement et culturellement.

Avec à chaque fois un temps de retard : les sous-traitants se révélèrent des entreprises dynamiques et certains sont maintenant des géants, « l’usine » se révélait de plus en plus qualifiée, lançait des entreprises mondiales, couvrait la mer de Chine du Sud de navires militaires et menaçait Taiwan. D’où un mélange d’admiration et de crainte qui est en gros l’état d’esprit actuel.

 … et enfin à en réaliser les limites

Cependant dès juin 2014, je publiais un article intitulé « Quand la Chine s’effondrera », suivi d’une série d’autres analysant les progrès impressionnants mais absolument pas miraculeux, les tricheries statistiques gonflant la croissance, la décadence démographique et, plus récemment, le changement de cap politico-économique avec l’arrivée du président Xi qui rend la Chine plus dangereuse à court terme mais probablement plus faible à long terme.

Parallèlement, quelques mois après ce premier article, et de manière plus en plus précise, les observateurs de terrain constataient concrètement les incohérences statistiques et les points faibles que nous allons évoquer, et qui sont parfaitement connus des dirigeants chinois.

L’offensive américaine comme révélateur

Depuis un an, le Premier ministre chinois, Li Keqiang, multiplie les discours alarmistes : montée du chômage, hostilité américaine, et allusion à des « problèmes graves, intérieurs et extérieurs ». Il a rappelé que la Chine était toujours « un pays en développement », beaucoup moins riche par tête que les États-Unis.

Il semble que l’offensive de Donald Trump ait surpris et ébranlé les dirigeants chinois. Cette offensive verbale mais aussi économique comprend l’augmentation des droits de douane sur les produits chinois importés aux États-Unis. Augmentation en partie réalisée et en partie brandie comme menace si la Chine persiste dans le pillage technologique et les multiples brimades infligées aux entreprises étrangères.

Cette offensive de Donald Trump comprend également le blocage de plusieurs acquisitions d’entreprises américaines par des entreprises chinoises et l’arrestation au Canada de la directrice financière de Huawei à la demande des États-Unis.

Cette entreprise est certes privée, mais soumise de mille façons à la tutelle de Pékin et notamment juridiquement obligée par la loi chinoise de coopérer au renseignement politique. La Chine a même craint un moment un embargo sur les semi-conducteurs américains qui aurait gravement menacé son industrie.

La Chine est malade de sa pollution et de son vieillissement

Un autre « grave problème » soulevé par le Premier ministre chinois est celui de l’intense pollution de l’air, de la terre et de l’eau, qui suscite chaque année des milliers d’émeutes locales. Le pouvoir central est résolu à s’y attaquer, mais manque de moyens car des échelons exécutifs sont largement corrompus par les pollueurs. Et on voit venir le moment où ce ne seront plus les États-Unis, mais la Chine et l’Inde qui seront pointés du doigt comme empoisonnant la planète.

Il faut revenir aussi sur la faiblesse démographique, invisible à court terme mais déterminante à long terme. Le pouvoir a enfin réussi à démanteler la puissante organisation imposant l’enfant unique, source de pouvoir et de corruption. Mais la fécondité n’est pas remontée, et si la population augmente encore doucement avec le nombre de vieillards, celui des actifs diminue depuis plusieurs années, ce qui rend plus que jamais nécessaire une hausse rapide de la productivité individuelle.

Et l’accentuation du totalitarisme est contre-productive

Mais c’est justement en matière de productivité que le règne quasi dictatorial du président Xi est contre-productif : le retour à l’autorité du parti même dans les entreprises privées, la préférence aux entreprises d’État qui prive le secteur privé de financements, l’encadrement social généralisé par reconnaissance faciale qui permettra de noter chaque individu et « la Grande muraille » qui coupe l’Internet chinois du reste du monde ne peuvent, à mon avis, que peser sur la productivité tant physique qu’intellectuelle. Et cette analyse politique qualitative, souvent ignorée par les hommes d’affaires « s’intéressant au concret », est de plus en plus répandue chez les observateurs plus politiques de la Chine.

Enfin les grandes visées impériales comme « les routes de la soie » (BRI : belt and road initiative) ou la « Chinafrique », si elles sont toujours appréciées comme une source de financement et d’infrastructure par les pays pauvres, commencent à susciter des craintes et des réactions.

Tout cela mène la Chine a une attitude plus prudente, qui n’est peut-être qu’un simple changement de présentation.

Une diplomatie de l’influence et du chèque

Le président Xi est arrivé à Paris avec un beau cadeau à Emmanuel Macron et Angela Merkel : la commande de 300 Airbus franco-allemands. Il venait de promettre de grands investissements portuaires à l’Italie dans le cadre des routes de la soie. Il espère que cela divisera l’Europe.

Les banques chinoises avaient déjà arrosé l’Afrique de chèques, sans poser les questions stupides des Occidentaux sur l’usage de l’argent et les droits de l’homme. Pas de folie toutefois, il s’agit de prêts finançant des infrastructures, dont la réalisation est confiée à des entreprises chinoises.

Cela a le double avantage de faciliter l’accès aux matières premières dont la Chine a besoin et d’utiliser les surplus de sa production industrielle, l’acier par exemple, pour atténuer les problèmes des entreprises d’État. Et en prime, on ferme les yeux sur les « fuites » au bénéfice des amis politiques des pays « amis ».

Il n’y a pas que les chèques aux États. À l’image des États-Unis de jadis et de l’Arabie Saoudite d’aujourd’hui, le soft power (l’influence politique par la culture) est en marche. Depuis plusieurs années les Instituts Confucius se multiplient, les agences de presse et télévisions chinoises multiplient les informations, et maintenant les films dans les principales langues de la planète.

Les accréditations de journalistes étrangers en Chine sont difficiles, mais les recrutements de journalistes chinois pour l’étranger se comptent par centaines. La Chine est même candidate à la direction de l’Unesco pour la presse. L’association Reporters Sans Frontières accumule les exemples permettant d’accuser la Chine de mettre en place un système mondial de l’information à son profit, alors qu’à l’intérieur les journalistes et autres défenseurs des droits doivent obéir au doigt et à l’œil et sinon vont rapidement en prison, où ils peuvent mourir faute de soins.

Et tout cela est l’occasion de la poursuite de « la diplomatie par le chèque » à l’échelon individuel ou professionnel cette fois par la multiplication des bourses d’études en Chine ou le financement d’écoles de journalisme à l’étranger.

Une nouvelle guerre froide ?

Tout cela rappelle des souvenirs précis à ma génération, qui a vécu la guerre froide à une époque où l’URSS n’était pas encore discréditée. Le système était loin d’être aussi performant que proclamé, les faiblesses internes s’accroissaient, mais le reste du monde était sidéré par un mélange de crainte et d’admiration. C’était la même guerre d’influence qu’aujourd’hui contre les systèmes démocratiques et libéraux, guerre froide en Europe, mais très chaude ailleurs dans le monde.

Le tournant psychologique a eu lieu en 1979 avec l’invasion de l’Afghanistan par l’URSS pour y soutenir le régime communiste menacé. L’URSS remplaçait les États-Unis dans le rôle du « vilain », l’effrayante armée rouge se révélait inefficace ; dix ans après tout s’écroulait.

Le parallèle est tentant, mais la Chine a appris des déboires de l’URSS et surveille de très près tout ce qui pourrait ressembler à des faiblesses sur le plan intérieur. Surtout ne pas se lancer dans « la glasnost et la perestroïka » (en gros, la liberté de l’information) de Gorbatchev. De plus le succès économique est là, même s’il faut le relativiser.

Toutefois la crispation autoritaire actuelle du régime, si elle lui donne une liberté d’action bienvenue par rapport à des démocraties empêtrées dans leurs problèmes internes, me paraît un très lourd handicap à moyen terme.

À moins que le président Xi n’ait quelques ennuis, s’étant fait trop d’ennemis… sinon, il va falloir jouer serré, et notamment exiger la réciprocité à chaque pas ! Déjà Pékin a reculé en adoptant une loi limitant le pillage technologique, et a médiatisé un procès gagné par une firme étrangère. Comme à l’époque de la guerre froide, il ne faudra pas se contenter de bonnes paroles et ne pas hésiter à revenir sur une facilité accordée si la réciproque n’a pas suivi dans les faits, malgré les beaux discours. La Chine a besoin du reste du monde plus que le reste du monde n’a besoin de la Chine !

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