Notre système financier a besoin du Progrès pour avancer

Yuval Noah Harari at TEDGlobal London (CC BY-NC 2.0)

D’une certaine façon, le niveau d’endettement d’un pays illustre sa foi dans le progrès, sa croyance dans le fait que l’essentiel des projets lancés rencontrera le succès.

Par Cécile Philippe.
Un article de l’Institut économique Molinari

La lecture récente d’un certain nombre d’ouvrages, 21 Leçons pour le XXIe siècle de l’historien Yuval Noah Harari, Le Silence des animaux du philosophe John Gray, La Spirale du déclassement du sociologue Louis Chauvel, m’a conduit à m’interroger sur la place du progrès dans nos sociétés. La question se pose de façon récurrente depuis plusieurs années dans la mesure où nos sociétés semblent en panne de progrès ou de croissance.

Aussi, les explications et les propositions pour renouer avec le progrès se multiplient, comme s’il s’agissait seulement de retrouver un chemin perdu qui néanmoins serait tracé. Le progrès est en quelque sorte décrété et il suffirait de réaliser cette prophétie. Une vision fantasque ? Pas autant qu’on pourrait le penser. En effet, notre système monétaire actuel repose fondamentalement et concrètement sur cette croyance d’un progrès inéluctable, créant par là même cette fragilité que l’on constate lors de chaque crise.

Dans son dernier livre, Yuval Noah Harari écrit que « depuis la crise financière mondiale de 2008, les habitants du monde entier sont de plus en plus revenus de leurs illusions » au sujet du récit progressiste qu’il décrit justement comme la marche irrésistible vers le progrès, vers la Lumière. John Gray consacre un livre entier à cette idée de progrès qu’il qualifie de mythe moderne. Chauvel, quant à lui, énonce que dans « la société de classe moyenne est intrinsèquement ancré le mythe de la modernité fondée sur le dépassement permanent, une nouvelle frontière que le progrès scientifique permet de repousser à chaque génération ».

Deux sources de création monétaire

Cette croyance dans le progrès est si forte qu’elle est au cœur du fonctionnement de nos systèmes monétaires. En effet, comme je l’expliquais dans mon livre Trop tard pour la France, dans nos systèmes actuels, il y a deux sources de création monétaire. La première est celle que contrôlent les banques centrales, la monnaie « de base ». La seconde est celle qu’émettent les banques commerciales, la monnaie scripturale. Les banques ne se contentent pas d’être des intermédiaires entre des épargnants ou des emprunteurs ou de conserver nos dépôts. Elles créent des dépôts en octroyant des crédits. Ce faisant, elles sont in fine les principaux acteurs de la création monétaire.

L’expression « les crédits font les dépôts », connue de tous les étudiants en économie, résume bien la chose. Elle signifie que les banques ont les moyens de créer de la monnaie à l’occasion de la distribution d’un crédit. J’avoue avoir mis du temps à bien saisir cette expression tant elle semble abstraite.

Ce qu’il faut comprendre, c’est que, lorsqu’un échange a lieu, deux choses sont forcément échangées. Dans le cas d’un crédit octroyé sans épargne préalable, voici ce qui s’échange : la banque émet des euros en faveur d’un emprunteur en échange d’une créance sur cet emprunteur qui devra au terme du contrat trouver les moyens de rembourser le prêt. Ces moyens lui sont en principe donnés par le prêt de la banque. Mis au service d’un projet réussi, il donnera justement à l’emprunteur cette capacité de remboursement.

Ainsi, on a, d’un côté, des euros émis pour un projet et, de l’autre, le projet en cours de réalisation qui, on l’espère, générera suffisamment de ressources pour assurer le remboursement du prêt. Sur le plan comptable, la banque inscrit une dette à l’égard de l’emprunteur à son passif et une créance du même montant à son actif. Les euros disparaîtront si le prêt est remboursé et quand il le sera.

Multiplicateur monétaire

Le processus ne s’arrête cependant pas là. Les dépôts émis en échange d’un crédit initial vont justement servir à développer des projets et à payer des salaires ou des biens et services. Ils vont donc atterrir sur les comptes bancaires des salariés et des fournisseurs. Ils vont alors pouvoir servir de base à l’octroi de nouveaux crédits. Là est aussi le sens de l’expression « les crédits font les dépôts ».

On peut ainsi calculer que, si les dépôts d’une banque augmentent d’un montant de 1 million d’euros et qu’elle respecte un coefficient de réserve de 10 %, pas loin de 10 millions d’euros vont pouvoir être créés sous la forme de crédits.

Ce chiffre illustre ce qu’on appelle le multiplicateur monétaire. Il conceptualise l’idée que les banques ne se contentent pas d’allouer l’épargne mise à disposition par leurs clients à des emprunteurs. Une grande partie de leur activité consiste à développer des crédits, sans qu’une épargne préalable ait été accumulée. Ces crédits vont à leur tour faire naître des dépôts qui susciteront, à leur tour, de nouveaux crédits.

Ces crédits sont un pari sur l’avenir. Pour que le système fonctionne, il est impératif que la plus grande partie des projets financés à crédit réussissent, car, sinon, le système s’enraie. D’une certaine façon, le niveau d’endettement d’un pays illustre sa foi dans le progrès, sa croyance dans le fait que l’essentiel des projets lancés rencontrera le succès. Dans des sociétés où le progrès constitue une croyance fermement ancrée dans l’esprit de tous, il n’y a pas de raison de se limiter. Et, d’ailleurs, l’endettement rend absolument nécessaire la croissance.

Seulement voilà, il est bien possible que le progrès ne se décrète pas. Il est fragile et doit se construire avec patience, notion à laquelle nos sociétés semblent avoir renoncé. À l’heure où on fait ce constat, la croissance mondiale reste faible. Saurons-nous accepter que le progrès n’est qu’un espoir ? Il n’est pas inéluctable, il faut le construire et l’asseoir sur des institutions présupposant qu’il ne soit pas toujours au rendez-vous. Dans le cas de nos systèmes financiers, cela voudrait dire de mettre des limites beaucoup plus drastiques à la création monétaire.

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