Une société sans cash, mais pas sans monnaie

Par Jean-François Faure.

L’évolution de la doctrine des États et des autorités de régulation vers une société sans cash date du début des années 2000. Une volonté de réduire le liquide, les espèces en circulation poussée par la crise financière des Subprime. Dans un livre publié en 2016, The curse of cash– la malédiction du liquide – Ken Rogoff professeur d’économie à Harvard explique que les banquiers centraux se désintéressaient de la monnaie sous forme de pièces ou de billets. Pour les responsables des banques centrales l’important ce sont les taux d’intérêt et la macro-économie. Autant dire que l’émission de billets ou de pièces, c’est un sujet éventuellement lié à l’inflation et encore.

La possibilité de taux négatifs

Pour Ken Rogoff, les espèces, le liquide, le cash, c’est avant tout le carburant de l’économie souterraine. C’est utilisé par les mafias, les trafiquants mais aussi par les fraudeurs fiscaux. C’est donc au-delà de l’aspect moral, un réel problème pour les pays qui ne lèvent pas d’impôts sur ces activités. Il est aussi difficile de contrôler les échanges « commerciaux » et donc de mettre fin à des pratiques illégales.

L’autre thèse défendue par l’économiste c’est que la société sans cash ouvre la porte aux taux d’intérêts négatifs. En effet, depuis que nous sommes passés au principe de la monnaie fiduciaire, c’est-à-dire basée sur la confiance et non plus sur un étalon-or, c’est « la société tout entière » qui porte cette confiance. On doit avoir confiance dans la capacité d’un État à rembourser la dette (notre dette collective) mais aussi dans sa capacité à ne pas provoquer une dépréciation de nos actifs. Or, des  taux d’intérêts négatifs, c’est mécaniquement une diminution de la valeur de la monnaie.

Évidemment pour le gestionnaire de la dette c’est plutôt positif puisque cela diminue le coût de la dette. Sans cash, plus de risque de panique, plus de peur du Bank Run avec les files d’attentes aux guichets pour récupérer en espèces le contenu de ses comptes bancaires.

Quand les banques bloquent les comptes : l’exemple de Chypre

Cette société sans cash est rejetée par de nombreux acteurs économiques et particuliers. Ils reprochent en effet aux États de vouloir limiter la liberté des individus. La société sans cash, c’est l’assurance de la traçabilité des échanges et des dépenses. On voit tous au quotidien la liste précise de nos achats par carte bancaire. Évidemment notre banquier la connaît aussi.

L’autre reproche, c’est de donner beaucoup trop de pouvoir au monde de la finance qui peut, en cas de crise ou de besoin, couper l’accès aux comptes des particuliers et des entreprises. La crise de Chypre en 2012/2013 est une illustration de ce risque. Un vendredi soir, ordre est donnée aux banques de ne plus distribuer d’espèces. Les distributeurs automatiques de billets ne fonctionnent plus pour les cartes bancaires locales, seuls les touristes ont encore un petit accès au cash avec leurs CB étrangères.

Le fonds de garantie bancaire pour quel montant ?

Pour rassurer les particuliers en France, le gouvernement a mis en place le FGDR, le fonds de garantie bancaire et de résolution. Il assure aux détenteurs de comptes bancaires de récupérer 100 000 euros en sept jours ouvrables en cas de défaillance des banques. Mais ces détracteurs affirment qu’il ne s’agit pas d’une protection « anti-Chypre ». En effet, si une crise survient au niveau du pays tout entier, alors, les autorités pourront toujours décider la « fermeture » des comptes en banque pour éviter qu’une panique s’ajoute à la crise. Cette mesure protège uniquement le citoyen d’une faillite d’un établissement bancaire isolé.

Les paiements en liquide limités

En France, le paiement en espèces est très réglementé depuis 2015. Entre particuliers, il n’y a pas de limite sauf qu’un écrit est recommandé par le ministère de l’Économie et des finances dès 1500 euros. Pour un particulier vers un professionnel ou entre professionnels, la limite est fixée à 1 000 euros ! C’est un plafond vite atteint.

Même pour le paiement de ses impôts et taxes, le paiement en liquide est limité à 300 euros. Ajoutez à cela l’obligation faite aux banques de signaler tout mouvement au-delà de 10 000 euros vers l’étranger et vous avez une bonne maîtrise des flux financiers dans un pays.

Les billets de 500 euros vont disparaître

Il est vrai qu’en France, la culture n’est pas à la « grosse coupure ». En revanche, chez les Allemands, c’est une habitude. Le billet de 500 euros avait d’ailleurs été créé pour remplacer le billet de 1 000 marks. Depuis la fin 2018, le billet de 500 euros n’est plus émis, il disparaîtra donc rapidement.

La Suède, pays sans cash

On estime que le cash aura totalement disparu en Suède en 2030. En 2008, pratiquement la moitié des achats se faisait en liquide ; en 2016, les couronnes suédoises sonnantes et trébuchantes ne sont présentes que pour 15 % des échanges.

Comment en est-on arrivé là ? Grâce au numérique et notamment à une application qui permet les échanges de valeurs entre particuliers ou professionnels directement de compte à compte… sans frais ! Résultat : les espèces ne pèsent plus que 2 % du PIB en Suède quand la moyenne est de 10 % dans la zone euro.

La limite de l’exercice ? L’appli en question, l’appli Swish, a été mise en place par les banques ! C’est-à-dire qu’elles contrôlent totalement les échanges monétaires du pays. Que se passerait-il si une crise comme celle de 2008 touchait à nouveau la finance et le système bancaire ? Comment l’économie suédoise pourrait-elle fonctionner ?

Bitcoin et or, piliers de l’économie sans cash ?

Si ce n’est pas le Bitcoin, cela peut être une ou plusieurs autres cryptomonnaies. En effet, le principe, inventé après la crise de 2008, répond bien à toutes les exigences d’une société sans cash. Elle permet d’échanger de la valeur sans passer par un établissement bancaire et pour l’instant, sans trop de maîtrise des banquiers centraux. Donc dans une situation à la Chypre, Argentine ou 2008, les échanges seraient toujours possibles.

Reste la problématique de la valeur de la cryptomonnaie. Pour l’instant volatile, trop souvent spéculative, elle n’offre pas la garantie et la confiance nécessaire. En revanche, l’or qui a une histoire, un vécu et un ADN forts dans l’histoire monétaire et du commerce peut servir de sous-jacent pour une crypto-monnaie. Un actif tangible, des pièces d’or, des lingots comme garantie d’une valeur numérique non contrôlée par une autorité centrale et le monde de la finance.

Ne serait-ce pas là la monnaie idéale ?

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