La naissance d’un populisme 2.0 ? [Replay]

Donald Trump (Crédits : Gage Skidmore, licence CC BY-SA 2.0), via Flickr.

Donald Trump, un nouveau populiste à la maison Blanche ?

Par Frédéric Mas.

Donald Trump credits Gage Skidmore via Flickr ( (CC BY-SA 2.0)
Donald Trump credits Gage Skidmore via Flickr ( (CC BY-SA 2.0)

L’élection présidentielle américaine a commencé, et déjà, certains trublions semblent voler la vedette aux candidats les plus en vue dans les médias. Parmi les candidats de la droite républicaine, on trouve Donald Trump, qui est en passe de ringardiser l’ensemble de ses adversaires. Sa technique ? Être totalement insupportable. Démagogue, machiste, inculte, discourtois, il a réussi à se mettre à dos tous ses soutiens dans la presse libérale et conservatrice convenable. Ses remarques contre John McCain ont scandalisé Bill Kristol, le rédacteur en chef du très néoconservateur Weekly Standard. Sa prestation au FreedomFest, rendez-vous très couru des libéraux, a déçu par son discours chauvin, protectionniste et totalement incohérent. Ses attaques répétées contre ses concurrents aux primaires républicaines lui ont valu plus que des rancœurs au sommet de la hiérarchie du parti.

Seulement, le profil de businessman fort en gueule anti-establishment plaît. Il a la cote dans les sondages. Son côté Reagan au rabais, chien dans un jeu de quilles, attire des électeurs qui semblent vouloir mettre un peu d’animation dans une élection jouée d’avance entre la femme d’un ancien président des États-Unis, Hillary Clinton, et le fils d’un autre ancien président des États-Unis, Jeb Bush. Le même phénomène peut être observé du côté démocrate, avec l’irruption sur la scène médiatique de Bernie Sanders, le sénateur du Vermont. Candidat aux primaires lui aussi, il dépasse Hillary Clinton dans les sondages en tenant un discours beaucoup plus à gauche et beaucoup moins policé.

Révolte des masses 2.0

En première analyse, il est possible d’y voir une extension du populisme comme technique politique à l’ensemble de l’Occident. Il faut entendre populisme ici au sens donné par Peter Worsley1. Celui-ci explique qu’il s’agit d’une dimension de la culture politique en général qui suppose l’adhésion à deux principes cardinaux : la suprématie de la volonté du peuple sur n’importe quelle autre prescription institutionnelle et le désir d’une relation directe entre peuple et leadership. En ce sens, en Amérique du Nord, mais aussi partout en Europe, les candidats et les partis populistes contestent l’autorité et la légitimité des partis en place. Le Royaume Uni a UKIP, la France le Front national ou le Parti de Gauche, Podemos, Syriza, etc. Tous occupent la même position anti-système et prétendent incarner ou dialoguer directement avec le peuple en passant au-dessus des obstacles institutionnels, mais aussi des codes politiques et moraux du débat public. Leur succès est souvent ramené à la propagation de l’inculture politique, à la peur du changement ou à l’irrationalité des masses. En quelque sorte, le jugement d’Ortega y Gasset sur l’intrusion de l’homme médiocre dans les mécanismes de décision politique offre une explication toujours populaire plus de 80 ans après la publication de la Révolte des masses. Ce jugement, sans être totalement faux, reste cependant limité à un point de vue : celui des gouvernants.

Gouverner sans le peuple

Pourquoi un tel succès de candidats aussi caricaturaux ? La défaillance ne vient pas tant des électeurs qui « votent mal » que d’un gouvernement représentatif en crise, à la fois miné par la bureaucratisation, le fractionnement des lieux de pouvoir et l’endogamie de ses élites.

Depuis la fin de la guerre, le poids croissant de l’administration centralisée dans les démocraties organise silencieusement le transfert de l’activité de gouvernement des élus aux hauts-fonctionnaires, ingénieurs et personnel administratif jusqu’à en rendre toute décision politique difficile. Paradoxalement (au moins en apparence), plus la taille de l’État croît, plus son efficacité diminue2. Plus les échelons de décision se multiplient, plus les intérêts concurrents s’introduisent dans la fabrication des politiques publiques, plus le centre de décision devient dépendant des organes d’exécution de la décision.

Si le corps électoral pouvait s’identifier assez facilement à ses représentants politiques nationaux, c’est que l’idéologie démocratique qui veut que le peuple s’autogouverne par l’intercession de représentants dévoués chargés d’exécuter sa volonté était encore efficace. Il est indéniable que la mondialisation économique et culturelle, en fractionnant les lieux de pouvoir, a aussi révélé l’impuissance et les limites de l’outil politique, et donc de la « volonté populaire » : comment un peuple peut-il désormais se déclarer et agir « souverainement » dans un monde où les économies comme les administrations sont de plus en plus interdépendantes ?3

Certaines démocraties occidentales, dont la France et les États-Unis, sont victimes de l’effet conjugué de la professionnalisation de leur personnel politique et du problème de leur sélection. En France, la droite comme la gauche semblent pétrifiées dans les années 1980, et l’attribution des places et des postes fait penser à un pitoyable jeu de chaises musicales entre professionnels de la profession. François Hollande offre ici un exemple sociologique presque caricatural, puisqu’après une carrière mêlant haute fonction publique et politique professionnelle, il s’est attaché après son élection à la présidence de la république à recaser ses anciens camarades de promotion à l’ENA (la fameuse promotion Voltaire de… 1978).

Ces trois éléments, sans épuiser le sujet, dessinent un gouvernement qui n’est plus représentatif du peuple qu’il est censé à la fois incarner, servir et institutionnaliser : il est devenu ce pouvoir lointain et pourtant omniprésent, ce despotisme d’un type nouveau dont parlait Tocqueville : l’hypercommunication qui est maintenant le lot commun de ses représentants masque mal la rupture d’intérêts et le décalage permanent entre la classe politique et les citoyens. Les experts et les bureaucrates ne se sentent pas tenus de rendre des comptes aux électeurs, qui par définition ne sont pas des spécialistes. L’électeur ne sait plus exactement quel est le domaine de compétence et l’efficacité réelle de ses élus. Lesdits élus font carrière, et pour restreindre la compétition sur le marché politique, prennent soin d’éviter toute possibilité de renouvellement du personnel politique.

Conclusion

La nouvelle génération de politiciens populistes qui est peut-être en train de naître en Occident ne doit pas occulter l’essentiel. Ce n’est là qu’un symptôme, celui du blocage de nos démocraties représentatives, devenues incapables de représenter qui que ce soit, et surtout pas ceux qu’elles sont censées représenter. À quand la réforme ?

  1. Peter Worsley, « The concept of populism » in G. Ionescu et E. Gellner (dir.), Populism : its meanings and national characteristics, Weidenfeld & Nicolson, Londres, 1969, pp. 212-250.
  2. Sur le sujet, l’étude classique reste celle de Michel Crozier sur le phénomène bureaucratique.
  3. Paul Seabright, La société des inconnus. Histoire naturelle de la collectivité humaine, par Paul Seabright, Markus Haller, 2011.