Allemagne : le « Nein » de la CDU à Emmanuel Macron

Software AG Germany, 2016, CC BY 2.0

Deux grands États, deux visions différentes de l’Europe. Lorsque le président français parle de centralisation et de bouclier social, la leader des conservateurs allemands lui répond « subsidiarité » et « responsabilité ».

Par Ludovic Delory.

Il a fallu attendre quelques jours la réponse allemande à l’appel européen d’Emmanuel Macron. Elle est tombée ce week-end. Dans un texte intitulé « Europa richtig machen » (« Faisons l’Europe comme il le faut »), la présidente de la CDU, Annegret Kramp-Karrenbauer, a défendu sa vision de l’Europe de demain.

Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle ne colle pas à celle du président français.

Centralisme vs liberté

Outre-Rhin, le message de départ se focalise sur les mêmes constats que la France : l’Union européenne doit se défendre contre les géants américain et chinois, conserver sa démocratie représentative, son parlementarisme et son État de droit, préserver ses richesses économiques et culturelles.

C’est sur les solutions à mettre en place que la dirigeante des chrétiens-démocrates allemands diverge. Emmanuel Macron a basé son discours sur trois axes : la liberté, la protection et le progrès. Pour lui, la liberté consiste notamment à créer une Agence européenne de protection des démocraties visant… à bannir les discours de haine sur Internet. Une vision accueillie froidement par nos voisins.

Par « liberté », la dauphine d’Angela Merkel entend plutôt production de richesses et confiance en l’individu :

(…) nous devons miser sans ambages sur un système reposant sur la subsidiarité, la responsabilité individuelle et les devoirs qui en découlent. Le centralisme européen, l’étatisme européen, la communautarisation des dettes, l’européanisation des systèmes de protection sociale et du salaire minimum seraient la mauvaise voie.

Annegret Kramp-Karrenbauer va plus loin dans sa volonté de divergence avec la France. Lorsque Emmanuel Macron fait part, à demi-mots, de sa volonté de créer un super-État social (« un projet de convergence plus que de concurrence ») ou un projet commun de surveillance et de protection des frontières (« une même politique d’asile, avec les mêmes règles d’accueil et de refus »), la leader allemande invoque, en termes très libéraux, la souveraineté des États-membres :

Aucun super-État européen ne saurait répondre à l’objectif d’une Europe capable d’agir. Le fonctionnement des institutions européennes ne peut revendiquer aucune supériorité morale par rapport à la coopération entre les gouvernements nationaux. Refonder l’Europe ne se fera pas sans les États-nations : ce sont eux qui fondent la légitimité démocratique et l’identification des peuples.

L’irréconciliable amitié franco-allemande

« Subsidiarité », « responsabilité », « tradition des Lumières »,… Les termes utilisés par celle qui sera, peut-être demain, l’une des femmes les plus puissantes d’Europe, ont de quoi ravir les observateurs libéraux. Annegret Kramp-Karrenbauer rejette les idées portées par Emmanuel Macron « au nom de l’esprit de progrès » : celles d’un salaire minimum européen et de la mutualisation des dettes des pays membres.

Il y a enfin des affronts à demi-voilés qui risquent de laisser des traces. La cheffe de la CDU propose le regroupement du Parlement européen à Bruxelles (good bye Strasbourg), l’imposition des revenus des fonctionnaires européens (ce qu’elle appelle « la fin des anachronismes ») ou encore l’instauration d’un « siège permanent commun au Conseil de sécurité des Nations Unies ».

À la place de la France ?

À deux mois et demi des élections européennes, la France et l’Allemagne semblent avancer dans des directions différentes. Ce Nein aux principales propositions d’Emmanuel Macron permettra au moins aux électeurs de confronter deux visions divergentes de l’Europe : celle portée par un pays centralisé, en proie à des violences et des contestations récurrentes depuis plusieurs mois ; et celle d’un pays plus ouvert, porté par un désir inaliénable de souveraineté au sein d’une Europe toujours plus tentaculaire et contestée par ses peuples.

Faut-il s’en étonner ? Angela Merkel, pour l’heure, n’a pas officiellement répondu à son voisin de l’Élysée.