Vite, il nous faut un service public de l’Humour officiel !

En République du Bisounoursland, la loi définit ce qui est interdit et, par définition, ce qui reste est autorisé à l’exception bien sûr de ce qui n’est pas officiel. Dans ce cadre, il en va de l’humour comme des rillettes AOC : on ne pourra pas rire de tout, certainement pas avec tout le monde, sans le blanc-seing des autorités.

C’est en tout cas la conclusion qu’on pourra en tirer avec la petite surprise qu’aura subie Laura Laune suite à l’enregistrement de son sketch pour « Le Grand Oral » diffusé mardi 19 février sur France 2, et qui s’est vue intégralement coupé au montage.

Laura Laune, c’est cette humoriste et chanteuse belge révélée lors de la douzième saison de « La France a un incroyable talent » sur M6 en 2017 et qui s’est largement fait remarquer pour son humour noir, particulièrement décalé et qui n’hésite pas à aborder frontalement la plupart des sujets que certains qualifient pudiquement de sensibles (comme les quartiers, je présume).

Et alors que c’est la production de France 2 qui, connaissant pourtant le type d’humour de Laura Laune, l’avait contactée pour faire partie de son émission et l’avait donc enregistrée lors de son passage, voilà qu’au moment de diffuser, il n’en aura été rien retenu. Et si la production se défend mollement en expliquant avoir dû faire des coupes pour réduire les 4 heures de rushes en 2 h 45 d’émission effective, on s’explique cependant assez mal la disparition complète de l’artiste là où tous les autres sont parvenus à rester, malgré les coupes.

De là à en déduire que c’est la prestation elle-même qui aura mis mal à l’aise la production de France 2, il n’y a qu’un pas qu’on pourra franchir d’autant plus facilement lorsqu’on découvre la performance en question, que l’humoriste a, de toute façon, enregistrée deux jours plus tard sur scène et s’est empressée de mettre à disposition de ses fans sur les réseaux sociaux, provoquant un effet Streisand aussi rigolo que prévisible.

Évidemment, avec plusieurs millions de vues au compteur et un buzz notable sur les réseaux sociaux, bien que n’étant pas passée dans l’émission de France 2, la chanson de Laura Laune a réussi à faire parler d’elle. Du côté de la production, on se défend de toute censure : il fallait couper, c’est tombé sur elle, circulez, rien à voir.

Peut-être.

Ou peut-être France 2 se souvient-elle que la même Laura Laune avait, il y a un an et sur la même chaîne, déclenché une vive polémique suite à une blague de son spectacle que le journal de 20H avait cru bon de passer :

En somme, on peut raisonnablement s’interroger sur la perception de l’humour par le service public de télévision, et sur la cohérence qui l’anime : d’un côté, il relaye une blague qui déclenche un tollé, de l’autre il coupe une chanson qui, par voie de conséquence (et de façon prévisible) fait immédiatement un carton sur les réseaux sociaux.

Difficile de ne pas rapprocher ces péripéties vasouillardes des mésaventures de l’humoriste Tex qui avait eu l’absence de lucidité de faire une blague sexiste alors que Marlène Schiappa venait d’accéder au poste de Mère Moraline du gouvernement, ce qui avait valu son emploi au mâle blanc cis. Pour le moment, Laura Laune bénéficie probablement encore un peu de son joker « femme », mais si ses incartades continuent, le service public ne pourra plus rien faire et devra lâcher sur elle les chiens du politiquement correct.

On assiste en fait ici à l’énième occurrence des tortillements intestinaux du Camp du Bien, tiraillé entre ses principes humanisto-démonstratifs où il est impératif de s’assurer de la liberté d’expression moyennant un petit panonceau « Je Suis Charlie », mais où cette enquiquinante liberté ouvre toute une série de portes sur des pentes tout aussi savonneuses les unes que les autres, politiquement correct oblige.

Pour l’humour et la liberté d’expression, quel chemin parcouru en 30 ou 40 ans ! Ce qui fait rire de nos jours, ce qui est considéré comme subversif ou corrosif ressemble à s’y méprendre aux poncifs et constats d’évidences qu’on faisait sans même glousser il y a presque un demi-siècle et sur lesquels Desproges ou Coluche n’auraient pas écrit un spectacle.

En 1982, Pierre Desproges questionnait justement, face à Jean-Marie Le Pen et… sur le service public justement, « Peut-on rire de tout ? » Si, à l’époque, il avait montré avec brio que c’était le cas, mais « pas avec tout le monde », le même service public est en train de démontrer à présent que rire de tout n’est simplement plus autorisé.

De façon évidente, petit-à-petit, différents sujets, différents traitements sont devenus littéralement tabous ou le deviennent par la force des réactions des groupes de pression, toujours plus nombreux. Dans ce contexte, il est piquant de constater que le service public et, pour être honnête, l’ensemble des médias mainstream semblent tous les jours s’aplatir un peu plus devant ces groupes, associations et ligues de vertu qui éructent à chaque vague irritation, que ces ligues sont d’autant plus vocales qu’elles utilisent à fond l’effet « réseaux sociaux », et que ce service public et ces médias perdent chaque jour un peu plus de crédibilité et de part de marché à ces réseaux sociaux où s’ébattent également tous ceux qui, de façon diamétralement opposée, se font un malin plaisir à déclencher les colères homériques des flocons terribles de ces ligues.

Plus amusant encore et sans aucunement comparer les prestations de Laura Laune avec celles de Dieudonné, force est de constater qu’à chaque fois que nos moralisateurs officiels agissent et jugent, coupent et distribuent de l’anathème, que ce soit sur France Télévisions, Radio France ou l’un de nos nombreux journaux sur-subventionnés, à chaque fois, l’audience du malheureux écarté grimpe notablement, pendant que la crédibilité et l’audience des médias officiels se dégradent d’autant.

En pratique, la façon dont l’humour est maintenant « géré » par les médias officiels (à commencer par le service public) reflète surtout le décalage entre l’intelligentsia franco-parisienne et le reste de la population qui s’est, elle, habituée à piocher ses informations, ses interactions et ses humoristes sur Internet et ses réseaux sociaux, au grand dam des jacassants qui n’ont pas de réels moyens pratiques ni de la faire revenir sur les canaux qu’ils contrôlent, ni d’exercer vraiment une emprise durable sur le réseau mondial.

Au passage, on retrouve cette même observation de la part d’un autre humoriste lui aussi belge, Walter (que j’ai déjà évoqué dans ces colonnes) et qui, dans une récente interview au Figaro, arrive à cette même conclusion qu’il existe à présent un humour officiel, « solidaire et inclusif ».

Dès lors et tout comme Walter, j’en viens moi aussi à me dire que, selon toute vraisemblance, l’humour va progressivement se scinder en deux écoles. L’une, policée par le politiquement correct et les éruptions cutanées des Social Justice Warriors, promet de belles pages de blagues à Toto pas trop piquantes et sera librement accessible par les canaux habituels de radio et de télévision. L’autre, l’humour qui fait vraiment rire, sera rapidement cantonné aux réseaux sociaux.

Cela rappelle d’autres choses en d’autres temps…

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