Les abeilles et les statistiques : le festival du pipotage continue

Bees by Pamala Wilson (CC BY-NC-ND 2.0) — Pamala Wilson, CC-BY

Décryptage des statistiques concernant la mortalité des abeilles.

Par Wackes Seppi.

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Comme bien d’autres, Le Monde (avec AFP) a diffusé le 25 octobre 2018 une mauvaise nouvelle pour les abeilles – qui ne pouvait qu’être bonne pour les médias : « 30 % des colonies d’abeilles sont mortes pendant l’hiver en France».

Comme notre nouvelle n’est plus très fraîche, précisons : l’hiver 2017/2018.

Une hâte à communiquer « les premiers résultats »

En bref :

« Le ministère de l’Agriculture et l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) ont rendu public, jeudi, les premiers résultats d’une enquête réalisée cet été. Près de 14 000 apiculteurs, sur 46 500 contactés par e-mail, ont répondu. Les réponses envoyées par voie postale doivent encore être analysées. « Le taux moyen de mortalité des colonies durant l’hiver 2017-2018 (…) peut être estimé à 29,4 % », selon les premiers résultats. »

Pourquoi cette hâte à communiquer des « premiers résultats » ? Aurons nous des résultats définitifs ?

Le ministère de l’Agriculture et de l’Alimentation a écrit dans « Une enquête confirme les mortalités anormales d’abeilles : le ministère renforce les mesures pour améliorer la santé du cheptel apicole» :

« Cette enquête montre que le taux moyen de mortalité des colonies d’abeilles à l’échelle nationale durant l’hiver 2017-2018 est estimé à 29,4 %, très au-delà du taux de 10 % de mortalité hivernale qualifié de « normal » par l’ensemble des acteurs concernés (apiculteurs, scientifiques…). Toutes les causes de mortalités sont prises en compte dans cette enquête. »


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Deux phrases, trois curiosités

C’est triplement curieux. D’une part, ce résultat doit être qualifié : ce qui a été calculé, c’est une moyenne chez les 30 % d’apiculteurs qui ont répondu à la demande et qui ont probablement fourni des chiffres non soumis à une processus de validation individuelle (nous ajouterons : dans un contexte de polémique et de revendication d’aides de l’État).

D’autre part, ce résultat est bien en-deçà des chiffres qui ont été articulés à la sortie de l’hiver, en particulier en provenance de certaines régions, notamment la Bretagne, et qui ont servi à un tapage médiatique en juin 2018.

Enfin, une « mortalité hivernale normale » de 10 % paraît bien optimiste – et on peut se demander comment le ministère a pu gober ce chiffre articulé par « l’ensemble des acteurs concernés ».

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S’agissant du premier point, le rapport conclut cependant sur une note positive :

« Sans pouvoir établir formellement la représentativité de l’échantillon des réponses, l’analyse réalisée à partir des données disponibles ne met pas en évidence de biais de réponse, qui seraient dus à une plus grande propension qu’auraient eu les apiculteurs ayant observé de plus forts taux de mortalité à répondre à l’enquête. »

Après le sinistre, seulement la catastrophe… euh non ! La routine

Et, s’agissant du deuxième, on peine à trouver une mise en perspective dans les médias… Les pertes sont importantes (en moyenne – et on peut comprendre le désarroi d’un apiculteur qui n’est pas dans la moyenne et voit la quasi-intégralité de son cheptel atteint), mais pas exceptionnelles. Et surtout bien en-deçà de ce qu’on – l’AFP – a laissé entendre en juin 2018

Qu’écrivait l’AFP en juin 2018, rapportant des propos de M. Gilles Lanio, président de l’Union Nationale de l’Apiculture Française (UNAF) ?

« Les apiculteurs, environ 70 000 en France dont une majorité de petits producteurs, subissaient des pertes d’environ 30 % de leurs cheptels ces dernières années, selon lui. « Aujourd’hui, on a franchi un cap supplémentaire », avec des taux de mortalité pouvant grimper à 80 %, s’est-il alarmé. »

Que faut-il comprendre aujourd’hui ? Que l’AFP a contribué – avec complaisance – à une opération d’extorsion de subventions du ministère de l’Agriculture et de l’Alimentation (pour un large compte rendu, voir Le Monde, « En détresse, des apiculteurs rendent hommage aux abeilles perdues»).

Les médias ont la mémoire courte… cela leur permet de ne pas se remettre en question… Quand il s’agit d’abeilles, l’interlocuteur privilégié, sinon exclusif, reste l’UNAF. Et tant pis si les informations diffusées sont frelatées… cela reste des informations.

Notons que, solidarité gouvernementale oblige, un certain Nicolas Hulot, à l’époque encore ministre de la Transition Écologique et Solidaire avait prêté son concours à l’opération.

Une opération qui aura permis de mobiliser trois millions d’euros d’aide pour la filière, pour les apiculteurs touchés par la mortalité des abeilles, destinés au renouvellement des essaims. Mais, selon M. Henri Clément, secrétaire général de l’UNAF, « [n]ous pensons que les trois millions d’euros débloqués ne seront pas utilisés » car « les apiculteurs ont privilégié la reconstitution d’essaims ». Comprenne qui pourra…

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Un Stéphane Travert sceptique (ou rationnel), un Didier Guillaume…

On peut du reste aussi s’étonner du fait qu’il ait fallu que le ministère lance une enquête, alors qu’il existe un réseau international de surveillance, Coloss (voir son questionnaire ici), ainsi que des enquêtes régionales.

Le Monde avait écrit en chapô :

« La France va procéder à un état des lieux national précis des mortalités d’abeilles, a annoncé le ministère de l’agriculture jeudi, au soir d’une mobilisation d’apiculteurs. »

C’était une réponse rationnelle d’un ministre dont on peut penser qu’il a été sceptique face à la description (souvent répétée) d’une catastrophe.

Mais cela ne répond pas à notre question… ou peut-être que si : la désorganisation de la filière apicole française, avec sa multitude d’associations qui peinent à former l’interprofession exigée par les pouvoirs publics, n’a d’égale que la désorganisation des structures administratives.

Et c’était une décision judicieuse : selon M. Gilles Lanio, « Les apiculteurs […] subissaient des pertes d’environ 30 % de leurs cheptels ces dernières années »… et ils ont subi des pertes de quelque 30 % en moyenne lors de l’hivernage 2017-2018.

Mais au ministère de M. Didier Guillaume, le « taux de 10 % de mortalité hivernale [est] qualifié de « normal » par l’ensemble des acteurs concernés »…

« … pas de patron géographique »…

Quoi qu’il en soit des incertitudes liées à des déclarations volontaires, les résultats par département sont intéressants. La manipulation médiatique axée sur la Bretagne réapparaît : le département le moins touché est le Finistère, qui compte le plus de ruches et d’apiculteurs professionnels.

(Source)

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Les rapporteurs notent :

« On n’identifie pas de patron géographique évident de la mortalité à l’échelle des colonies. Certains départements contigus peuvent avoir des taux de mortalité contrastés, ce qui pourrait s’expliquer par la variabilité locale des causes potentielles du phénomène (conditions agro-environnementales, maîtrise des maladies, expositions à des produits toxiques, etc.), mais aussi du taux de réponse à l’enquête. Une analyse plus fine de la variabilité géographique des taux de mortalité sera menée quand l’ensemble des réponses à l’enquête sera disponible. »

Le rucher école de Thann (Haut-Rhin) a aussi produit une analyse intéressante – quoique peu représentative vu le nombre limité de mesures : la mortalité est sensiblement la même quel que soit l’environnement (périurbain, champs et prés, forêts).

(Source)

…mais l’UNAF a une revendication, donc un coupable

Mais notre « syndicat » national le plus bruyant, supplétif des mouvements altermondialistes et anti-pesticides a une explication et une revendication. Voici le chapô de l’article du Monde de décembre 2018 :

« L’Union nationale de l’apiculture française presse les pouvoirs publics de sortir l’agriculture de sa dépendance aux pesticides. »

Sur FranceTVInfo, c’est encore plus franc, sous un titre assez cocasse, « Mortalité des abeilles : « Il faut travailler gagnant-gagnant avec le monde agricole » » (ce sont les propos de M. GillesLanio – celui qui milite pour l’interdiction des pesticides (de synthèse), des outils de travail des agriculteurs) :

« C’est un chiffre que l’on confirme malheureusement. Quelle filière pourrait accepter de perdre 30 % ? Il n’y a pas de doute, ce sont les produits phytosanitaires. »

Les autorités ont pourtant mis en place, en février 2018, un Observatoire des Mortalités et des Affaiblissements de l’Abeille Mellifère (OMAA) en régions Bretagne et Pays de la Loire dans le cadre d’une phase expérimentale qui se tiendra jusqu’au 31 juillet 2019.

Le premier bilan d’étape – qu’en est-il de la suite ? – montre que sur 189 déclarations d’événements de santé par l’OMAABretagne et 116 par OMAA Pays de la Loire, 11 et 7, respectivement, « correspondaient à des mortalités massives aiguës, avec suspicion d’intoxication et ont fait l’objet d’une investigation par les services de l’État ». Les suspicions portent donc sur… 6 % des cas… ce qui est en accord avec les nombreuses observations qui attribuent un rôle minoritaire aux pesticides dans la mortalité des abeilles.

« La production de miel s’est effondrée » (Le Monde)…

L’article du Monde comporte un intertitre intéressant : « La production de miel s’est effondrée » :

« La France n’assure déjà plus les besoins de ses consommateurs. Entre 1995 et 2017, la production de miel s’est effondrée, passant, selon l’UNAF, d’environ 32 000 tonnes à 10 000 tonnes. Ouvrant les vannes à des miels importés, parfois frelatés ou coupés au sirop de sucre. »

Imperturbablement, les médias perroquètent les chiffres produits par l’UNAF… 1995, année record – mais à 19.833 tonnes selon les statistiques de la FAO – d’une décennie record ; 10 000 tonnes en 2017, alors que l’UNAF, toujours elle, annonçait un chiffre inférieur en octobre 2017, la FAO, 12 393 tonnes (son estimation) et FranceAgriMer… 19 788 tonnes collectées.

Curieusement, le document référencé dans l’article des Échos référencé ci-dessus a disparu du site de FranceAgriMer… mais on a accès au rapport pour 2016… Des explications ?

Rappelons que nous avons examiné le problème des statistiques apicoles dans « Abeilles : la désinformation fait son miel de la crédulité». La situation ne s’améliore visiblement pas…

Non, visiblement pas…

Mais qu’en est-il de l’année apicole 2018 ?

Le 25 octobre 2018 – donc le jour où a paru l’article du Monde (avec AFP) référencé ci-dessus, l’UNAF annonçait selon la France Agricole avoir estimé… intercalons une image d’archive pour ménager le suspense…

« La récolte française de miel entre 18 000 et 20 000 tonnes pour 2018. C’est quasi le double des estimations de l’association pour 2017. »

Ces chiffres figurent dans le communiqué de presse de l’UNAF intitulé : « Une enquête nationale officielle confirme les dénonciations de l’UNAF – Mortalités hivernales 2017/2018 », certes avec de quoi faire pleurer dans les chaumières :

« On évoque habituellement le taux de 30 % de mortalité sur l’année (en saison et en hiver), et avec ce seuil, pratiquer l’apiculture est déjà intenable… Là, ce taux intervient sur 4 mois de l’année. Malgré ce, la récolte de miel 2018 en France s’élève entre 18 et 20 000 tonnes. Ces chiffres pourraient indiquer que certaines miellées ont été très bonnes, mais ce n’est malheureusement pas le cas dans toutes les régions. »

Notons que l’UNAF qualifie ici le chiffre de 30 % de mortalité que M. Gilles Lanio avait précédemment évoqué sans précision. La communication est un art et l’UNAF y excelle…

Et l’UNAF aura aussi réussi l’exploit de faire l’annonce d’une bonne récolte – avec un bémol pour qu’on continue à pleurer dans les chaumières sur le sort des abeilles et des apiculteurs – sans que cela soit perçu par le public… L’AFP n’a pas répercuté l’information – une bonne nouvelle factuelle n’est pas forcément une bonne nouvelle médiatique – et les médias ont fait ce qu’ils font d’habitude ; perroquèter.

Chapeau les artistes de l’UNAF !

Campagnes & Environnement note du reste avec un brin d’ironie :

« Cette enquête sur la mortalité des abeilles est venue immédiatement effacer d’autres chiffres, plus positifs, pour la filière. En début de semaine, l’Unaf se réjouissait d’une production de miel estimée entre 18 000 et 20 000 tonnes pour l’année 2018. »

Sortons vite la théorie du complot : la hâte du ministère pour sortir des chiffres provisoires avait pour but d’« effacerd’autres chiffres, plus positifs, pour la filière », d’entretenir le mythe de la disparition des abeilles (domestiques, pour les espèces sauvages, c’est une autre affaire), et d’assurer la pérennité d’un rucher bourdonnant d’entités, d’organismes, d’institutions dévoués à « sauver les abeilles ». Ça se tient, non ?

C’est toutefois l’endroit pour féliciter et remercier tous ceux qui sont réellement au service des abeilles et des apiculteurs.

Mettre de l’ordre !

Commentaire du Réseau Biodiversité pour les Abeilles(qui a aussi annoncé des récoltes allant jusqu’à… 140 kilos de miel par ruche grâce à la luzerne) :

« Une fois de plus, le manque de fiabilité des données issues de la filière apicole peut être mis en évidence. On ne peut que se demander comment une filière peut parvenir à s’organiser dans ces conditions. Le flou et les incertitudes qui règnent, empêchent l’identification des véritables besoins et la mise en place d’actions pour faire face.

A vouloir toujours et éternellement une liberté sans limites dans la production et la mise en marché des produits apicoles, les apiculteurs nombreux qui défendent ces positions de principe entraînent tout un secteur dans des crises structurelles et cycliques à répétition. Aujourd’hui, après la crise de « la difficulté à produire » on est rentré dans la crise du « difficile à vendre ». »

Et on reste, avec ces apiculteurs, dans la crise du « c’est les pesticides »…

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