Midterms : au delà de Trump, quand l’Amérique se réinvente

Left and right audio jacks by sylvar(CC BY-NC 2.0) — sylvar, CC-BY

Assiste-t-on à l’épuisement du modèle institué par Franklin Roosevelt et le New Deal ?

Par Matthieu Vasseur.

Le match nul des « midterms » (avantage Démocrates à la Chambre des Représentants, avantage Républicains au Sénat) va aboutir à une guerre de tranchées : tandis que les Démocrates à la Chambre des Représentants éplucheront les transactions financières et les liaisons extra-conjugales de Donald Trump, les Républicains au Sénat s’attacheront à dévoiler la collusion entre le parti Démocrate, les services secrets et les grands media pour construire le mythe de « Donald Trump, agent russe ». L’activité législative sera au point mort, ce qui n’est pas forcément un mal.

En profondeur se joue une crise plus profonde : l’épuisement du mode de gouvernance épistocratique institué par Franklin Roosevelt et le New Deal et incarné par quelque 430 agences fédérales, drapées dans leur expertise technique et ne rendant de compte qu’à elles-mêmes. Les services publics périclitent, les lobbies prolifèrent et les déficits explosent : chacun peut constater que ce système là ne fonctionne plus.

Selon la théorie cyclique de l’Histoire américaine de Strauss et Howe, les États-Unis sont parvenus à leur « Quatrième Tournant », celui qui marque la crise convulsive d’un cycle générationnel de 80/100 ans, dont les quatre « tournants » successifs, de 20/25 ans chacun, sont : la Plénitude, le Réveil, le Déclin et la Crise.

Le cycle actuel avait été entamé après la Deuxième Guerre Mondiale, époque triomphale des technocrates, des multinationales hiérarchiques et du « Big is Beautiful », quand « ce qui était bon pour General Motors était bon pour l’Amérique et vice-versa ». Les ekpyroses précédentes étaient la Guerre d’Indépendance de 1775-1783, la Guerre Civile de 1861-1865 et la Grande Dépression suivie de la Deuxième Guerre Mondiale, de 1929 à 1945, et chacune avait permis de renouveler le contrat social américain.

Aujourd’hui, toutes les sources traditionnelles d’autorité en Amérique sont en capilotade : la technocratie fédérale (hypertrophiée et prédatrice), les universités (explosion des coûts, discriminations raciales à l’admission, hyper-idéologisation des humanités), les media (devenus organes de propagande, en faveur des Républicains pour Fox News et des Démocrates pour les autres), l’Église (pédophilie), Hollywood (scandales sexuels).

Les raisons du discrédit sont diverses, mais elles ont une même origine : les Américains, peuple viscéralement libertaire, ne font plus confiance en leurs « supérieurs » pour leur dicter le Bien et le Vrai. La pensée homogénéisée qui venait d’en haut cède le pas à un débat horizontal pluraliste, pour le meilleur et pour le pire. En réaction, les « supérieurs » dépossédés de leur magistère intellectuel et moral, désespèrent de ce peuple incurablement raciste-sexiste-homophobe (« les déplorables » de Hillary Clinton) que, nous dit-on, Poutine manipulerait à sa guise au moyen de quelques pages Facebook.

Donald Trump assume sans complexe sa vulgarité plébéienne et baroque : il s’habille mal, il se moque lui-même de sa coiffure ridicule et il communique par tweets truffés de fautes. Pour une caste conditionnée à assimiler diplômes prestigieux, costumes gris anthracite et voix bien modulée à la Sagesse (sous l’Ancien Régime, les titres nobiliaires et les chapeaux à plumes jouaient le même rôle), le choc est rude. Quand les clones d’Alain Minc sont au centre du Cercle de la Raison, Trump est bien au-delà de la périphérie.

Si l’attaque contre le statu quo est d’abord venue de la Droite, avec le Tea Party créé en 2009, la Gauche a rejoint la partie : chez les Démocrates, la vieille garde cynique et affairiste incarnée par le couple Thénardier/Clinton est dépassée par « the Resistance », coalition des furies de l’identity politics, qui ne reconnaissent des individus que la minorité raciale, religieuse ou sexuelle à laquelle ils sont sommés de s’identifier, des ménades de #MeToo, pour qui toute accusation d’une femme contre un homme vaut preuve, foin de la présomption d’innocence, et des socialistes radicaux qui rêvent d’abolir le capitalisme. Tous animés d’une colère inextinguible dont l’objet prioritaire est l’homme blanc hétérosexuel, incarnation de la toxic masculinity.

Dans cette optique, les Républicains ne sont pas des adversaires politiques, ce sont des ennemis, qu’il faut « doxer » (diffuser des informations privées pour encourager les foules à les persécuter jusque chez eux), harceler sans répit dans les endroits publics et agresser physiquement au besoin (#PunchANazi, « tabasse un nazi »). Les institutions sont des obstacles à abattre : le Sénat, la Cour Suprême, le Collège Électoral, le Premier Amendement (qui garantit la liberté d’expression), le Deuxième Amendement (qui garantit le droit de porter des armes)… Tout doit disparaitre.

Donald Trump est presque avonculaire en comparaison. Quand les institutions surplombantes perdent leur légitimité, les adversaires se trouvent seuls face à face, sans arbitre pour apaiser les conflits.

« La crise consiste justement dans le fait que l’ancien meurt et que le nouveau ne peut pas naître : pendant cet inter-règne, on observe les phénomènes morbides les plus variés » disait Gramsci. On voit se profiler au loin les contours du nouveau monde, qui pourra donner naissance à une nouvelle Plénitude « apaisée » : il constituera en une déconstruction radicale de l’État administratif, les États-Unis renouant avec leur tradition fédérale.

Le Midwest « rouge » (Républicain) se différencie de plus en plus des Côtes « bleues » (Démocrates), il faut donc réduire les règles communes au strict minimum et, pour le reste, laisser chaque État vivre comme il l’entend. Re-localisée, l’administration retrouvera sa légitimité et son efficacité. Pour en arriver là, la lutte sera rude, car la bureaucratie fédérale ne se sacrifiera pas docilement.

En France, nous en sommes encore au stade de la « Drôle de Guerre » : l’élection d’Emmanuel Macron est le baroud d’honneur du statu quo, mais chacun sent que l’édifice est vermoulu et l’illusion de la réforme « par le haut » se dissipe. Observons donc attentivement ce qui se passe Outre-Atlantique : c’est aussi notre avenir qui s’y joue.