Au gouvernement, tout le monde il est « cou-ra-geux » !

Le réformisme structurel macronien consiste à embrasser tous les sujets à grand renfort de discours et à se contenter de les effleurer dès lors qu’il est question d’agir. Pourtant, sa communication le prétend courageux !

Par Nathalie MP.

C’était la grosse déprime, au gouvernement, depuis l’été. Benalla, Hulot, Collomb, remaniement sous pression, mauvaises nouvelles sur la croissance et le chômage, grogne des automobilistes – difficile de passer à côté du spectaculaire syndrome d’effondrement du macronisme qui s’est abattu d’un seul coup sur notre exécutif. Et ce n’était certainement pas la lugubre intervention télévisée donnée il y a quinze jours par un Emmanuel Macron décidément bien fatigué qui pouvait inverser la tendance. 

Mais depuis une semaine, on dirait que les affaires gouvernementales reprennent. Les projets de réforme s’empilent à nouveau à un rythme frénétique – loi d’orientation des mobilités, transformation de l’action publique, indemnisation du chômage, sécurité à l’école… – et notre jeune et frétillant ministre de l’Action et des comptes publics Gérald Darmanin, pas fatigué du tout en ce qui le concerne, a trouvé LE mot pour le dire haut et fort lors de son passage de dimanche dernier au Grand rendez-vous d’Europe 1.

En substance :

Le gouvernement n’est pas fatigué, non, non, il est sur la brèche plus que jamais. Le gouvernement n’est pas en train de se planter, non, non, les résultats sont justement en train d’arriver. Et le gouvernement n’est pas impopulaire, non, non, il est tout simplement « cou-ra-geux ». Je dirais même plus : courageusement courageux avec courage !

Et c’est vrai qu’il en faut, du courage, en ces temps de popularité gouvernementale disparue, pour affronter les si tonitruantes questions des matinales. Taquin, le journaliste d’Europe 1 n’a pas manqué de faire remarquer que c’était « une denrée rare, finalement, au gouvernement, un ministre qui défend la position de l’exécutif ! Vous n’êtes pas nombreux à le faire… » 

Mais Darmanin, n’écoutant que son courage de brave petit soldat de La République En Marche, s’est courageusement présenté à l’antenne de Michaël Darmon pour tenter un courageux parler-vrai-les-yeux-dans-les-yeux-et-la-main-sur-le-coeur avec les Français.

Et c’est là qu’en 45 minutes d’un entretien qui a balayé à peu près tous les sujets de l’actualité dans une langue de bois de très haut niveau, on réalise que le ministre était en fait en mission de communication hyper-ciblée : faire passer chez les journalistes et dans le public le nouvel élément de langage quasi-miraculeux, la poudre de perlimpinpin qui va permettre de transformer l’impopularité actuelle en grand succès réformiste : attachez vos ceintures, mes amis, le gouvernement est… « courageux » !

Ce mot (dérivés compris) est revenu tellement souvent dans le discours du ministre qu’il devenait difficile de ne pas l’entendre, jusqu’à,  finalement, n’entendre plus que lui.

Verbatim :

Sur la taxe carbone et la hausse du prix des carburants:

Dès que l’on présente des mesures courageuses pour sauver structurellement l’environnement et l’écologie, eh bien nous avons dans ces cas-là le concert de ceux qui sont démagogues (à 04′ 10″)

Nous avons choisi, et c’est effectivement très courageux et très difficile, de taxer la pollution, les produits nocifs comme le tabac plutôt que de taxer le travail et les entreprises. (à 08′ 30″)

Sur Ascoval et l’État stratège :

(NB : Ascoval est une aciérie électrique du département du Nord, filiale du groupe Vallourec lequel est détenu à 16 % par l’État. Elle est actuellement en redressement judiciaire. Bruno Le Maire a proposé que l’État mette 1 euro dans le sauvetage d’Ascoval pour 1 euro d’investissement privé)

Que fait Bruno Le Maire, très courageusement ? Il a proposé plusieurs choses (…) Je pense qu’il faut respecter ces travailleurs courageux du Nord de la France qui attendent des décisions à la fois d’un repreneur économique et de l’État français. (à 10′ 30″)

Sur le chômage qui persiste à ne pas vouloir se retourner :

La libération du travail, excusez-moi de vous le dire, par les lois courageuses de madame Pénicaud, sont seulement en ce moment même en train de produire leurs effets sur le terrain. (à 15′ 10″)

Sur la réforme de l’État et l’action publique CAP2022 :

Je vais porter avec mon secrétaire d’État Olivier Dussopt une réforme de la fonction publique, je pense, extrêmement courageuse. (à 16′ 58″)

Sur le mouvement #PasDeVague et la sécurité à l’école :

Ce qu’a annoncé Jean-Michel Blanquer, courageusement, c’est-à-dire de renforcer et de simplifier les procédures disciplinaires, de ne pas mettre la poussière sous le tapis…  etc. (à 27′ 02″)

Sur Collomb et les départs du gouvernement :

Gérard Collomb qui a été un grand ministre de l’Intérieur et qui a été courageux dans sa façon de démissionner pour pouvoir effectivement s’occuper de sa campagne lyonnaise, a été très clair : il a dit qu’il sera candidat tête de liste. (à 36′ 50″)

Sur le communautarisme et les quartiers perdus de la République :

Il me semble qu’une partie de ce que fait le gouvernement répond à cette urgence. Et notamment lorsqu’on travaille pour l’urbanisme, c’est un sujet qu’évoque souvent Julien Denormandie, il a raison, courageusement, on combat un peu ce communautarisme. (à 38′ 32″)

Sur la montée des populismes :

Il faut vraiment être politicard, Monsieur Darmon, pour ne pas se retrousser les manches et être derrière un président de la République qui est courageux pour combattre ces populismes. (à 47′ 00″)

J’espère que vous avez compris ! Allez, on ne s’en lasse pas : le gouvernement est courageux, moi Darmanin, je suis courageux, Emmanuel Macron est courageux, je, tu, il, nous sommes courageux, bref, au gouvernement, tout le monde il est courageux, courageux et courageux, même Collomb ! (pas faux, dans le style « courage, fuyons ! ») Sans oublier, en bon élu du Nord, les travailleurs courageux d’Ascoval.

On se rappelle que lorsque le Premier ministre Édouard Philippe avait décidé de baisser la limitation de vitesse à 80 km/h, mesure qui ne s’imposait nullement si ce n’est pour activer la récolte d’amendes routières (d’ailleurs, bingo !), il s’était dit prêt à « assumer le risque » de l’impopularité pour sauver des vies. Nous étions déjà dans le registre du courage de l’homme politique, les yeux rivés sur le long terme, qui prend des décisions difficiles pour le bien de ses concitoyens, même si ceux-ci, un peu bébêtes comme tous les gens qui roulent au diesel, ne les comprennent pas.

Il semblerait aujourd’hui que la nouvelle communication du gouvernement consiste à décréter que l’impopularité est la marque indiscutable et définitive d’un gouvernement de qualité qui lance courageusement des réformes indispensables et difficiles. Selon ce barème, l’équipe Macron crève évidemment tous les plafonds du courage puisque le Président n’en finit pas de dégringoler dans les sondages et l’estime des Français.

Il est fort possible qu’un gouvernement qui mettrait en oeuvre un vrai programme de transformation en profondeur des structures de la France aurait à faire le dos rond devant les inquiétudes légitimes et les oppositions idéologiques en attendant que les bons résultats se concrétisent. Encore que si le Président de cet hypothétique gouvernement avait pris le soin de dire clairement avant ce qu’il allait faire après au lieu de surfer sur un vague discours de printanisation de la société, ce risque serait nettement atténué.

Mais nous ne sommes pas dans ce cas. Le réformisme structurel macronien consiste à embrasser tous les sujets à grand renfort de discours et à se contenter de les effleurer dès lors qu’il est question d’agir. Que les résultats se fassent attendre n’est pas étonnant ; il serait même étonnant qu’il y en ait – hors influence de la conjoncture mondiale – compte tenu de la façon dont l’Etat continue à taxer et dépenser pour « transformer » la société.

Que l’impopularité puisse être la conséquence directe d’un gouvernement qui est en train de se planter est évidemment une hypothèse qui ne serait d’aucun secours pour la communication gouvernementale.

Si tout n’est pas à jeter dans l’entretien de Darmanin, on constate une fois de plus une perte de niveau phénoménale entre les paroles et le passage à l’acte gouvernemental. Quelle réforme met-il en avant à propos de la restauration de l’autorité et de la sécurité dans les établissements scolaires ? Le dédoublement des classes de CP. C’est une bonne mesure sur le plan de l’apprentissage dans les petites classes, mais du point de vue de la vie quotidienne des enseignants dans certains quartiers, c’est risible, et certainement pas courageux.

Que propose Darmanin pour les territoires perdus de la République ? De faire de l’urbanisme, grand mot à la vaste résonance sociale et politique pour signifier en fait qu’on va ravaler à grands frais les façades des HLM et mettre des jeux, du gazon et des plates-bandes de bégonias autour. Une politique qu’on pratique depuis des lustres, qui s’appelle la politique de la ville et qui n’a jamais rien donné, à part un vrai flux de dépenses et d’impôts.

Et qui est l’indice exact du manque de courage régalien de tous les gouvernements qui se sont succédés depuis des années, Macron compris.

Mais Français, de quoi vous plaignez-vous ? Vous avez un gouvernement cou-ra-geux ! Alors arrêtez de l’emmerder !

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