Discrimination à l’embauche : une réalité mondiale qui pèse sur nos sociétés

Il est Interdit d'Interdire P1040333 By: thierry ehrmann - CC BY 2.0

Et si les discriminations posaient un réel problème de santé publique ?

Par Abdeslam Marfouk.
Un article de The Conversation

« Les immigrés sont les seuls responsables de leur mauvaise intégration » : un Européen sur cinq (20 %) partagerait cette opinion selon une enquête publiée en avril dernier. Cette proportion excéderait la barre des 35 % dans certains pays comme l’Autriche (36 %), la Bulgarie (37 %), la Hongrie (38 %) et la République tchèque (40 %).

La situation des immigrés fait ainsi l’objet d’un débat récurrent dans plusieurs pays où beaucoup estiment qu’ils sont mal intégrés. C’est en tout cas l’opinion d’une large majorité de Grecs (70 %), de Suédois (65 %) et de Français (65 %) et un peu plus que la moitié des Italiens (52 %) et des Allemands (51 %).

Certains « plus travailleurs que d’autres par nature »

D’autres opinions, révélées par la même enquête, s’avèrent particulièrement tranchées : près de quatre Européens sur dix (39 %) estiment que les immigrés prennent l’emploi des travailleurs natifs (39 %) et une large majorité estime que les immigrés accentuent le problème de criminalité dans leurs pays (55 %) et/ou qu’ils représentent une « charge » pour les finances publiques (56 %).

Notons par ailleurs que ces études citent l’immigration plus souvent que l’origine ethnique.

La corrélation entre ethnicité, productivité et intelligence, pourtant considérée de longue date comme raciste, demeure également au goût du jour. Quatre Européens sur dix (38 %) estiment – dans l’Enquête sociale européenne, que certains groupes ethniques sont par nature plus travailleurs et cette proportion se situe à 50 % ou plus au Portugal (66 %), en Estonie (54 %) et en Finlande (50 %).

Pourtant, rappelons-le, le processus d’intégration des immigrés est conditionné, dans une large mesure, par l’attitude de la société et de sa capacité à inclure tous ses membres. L’intégration économique des individus constitue ainsi le premier pas vers leur intégration sociale.

Marché du travail : les immigrés désavantagés

Différents indicateurs montrent qu’en général les immigrés se trouvent dans une situation très désavantageuse sur le marché du travail. Au sein des pays de l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE), par exemple, le taux d’emploi des immigrés se situe largement en dessous de celui des non-immigrés.

Selon les statistiques de l’OCDE, aux Pays-Bas le taux d’emploi des immigrés est inférieur de près 15 points de pourcentage à celui des non- immigrés. Cet écart avoisine 14 points en Suède et 9 points en Allemagne et en France. À l’inverse, le taux de chômage des travailleurs immigrés est plus de deux fois plus élevé que le taux de chômage des non-immigrés dans des pays comme l’Autriche, la Belgique, le Danemark, les Pays-Bas, la Norvège et la Suède.

Plusieurs facteurs peuvent expliquer une partie des écarts entre les taux d’emploi et de chômage entre les natifs et les personnes immigrées : la différence de niveaux d’études et de qualifications.

À titre d’exemple, en moyenne, au sein de l’Union européenne, les immigrés sont sur-représentés parmi les personnes d’âge actif ayant un faible niveau d’éducation. Par ailleurs, la non-reconnaissance de certains diplômes et expériences professionnelles acquis à l’étranger, le niveau des compétences linguistiques, la faible expérience professionnelle et le non-accès à certains emplois exigeant des conditions de nationalité empêchent l’accès au marché du travail.

Mais à ces facteurs vient s’ajouter le phénomène de discrimination à l’embauche, notamment en raison de l’origine ethnique et de la religion. De plus, les différentes formes de discriminations ne se comparent pas mais s’additionnent.

Émilie plutôt que Jamila ?

Mais au-delà, d’après les résultats de l’Eurobaromètre sur la discrimination dans l’Union européenne, près de deux citoyens européens sur trois (64 %) estiment que les discriminations fondées sur l’origine ethnique est la forme de discrimination la plus répandue en Europe, devant la discrimination fondée sur l’orientation sexuelle (58 %) et celles basées sur l’identité sexuelle (56 %), la religion ou les convictions (50 %), l’handicap (50 %) et le sexe (37 %).

C’est aussi ce que rappellent les auteurs d’une étude venant de paraître en France et portant sur les discriminations à l’embauche (avec un focus sur l’ethnicité et l’identité sexuelle et non l’immigration).

D’après un article de La Tribune citant ce travail, il vaut ainsi mieux s’appeler « Émilie Boyer et habiter rue Pasteur à Palaisau que s’appeler Jamila Benchargui et habiter la grande Borne à Grigny ». Du moins dans le privé, puisque, selon les chercheurs, en France les inégalités à l’embauche seraient désormais moins fortes dans la fonction publique.

Lors de mes recherches j’ai mis en évidence des comportements similaires, révélés principalement par la méthode du testing, en envoyant à une véritable offre d’emploi deux couples de candidatures fictives que ne distinguent que la caractéristique que l’on veut tester. Ce procédé fournit une preuve solide des comportements discriminatoires. La discrimination ne se limite pas aux seuls pays du Nord.

Par ailleurs, une proportion très significative de citoyens de différents pays est en faveur de la discrimination à l’encontre des immigrés en matière d’embauche comme le révèle l’enquête mondiale sur les valeurs.

Selon cette source environ la moitié des répondants en Argentine (48 %), en Nouvelle-Zélande (49 %), aux États-Unis (52 %) et au Rwanda (53 %) sont d’accord pour que les employeurs embauchent en priorité les non-immigrés.

Une proportion beaucoup plus élevée de citoyens d’autres pays comme la Jordanie (93 %), le Qatar (87 %), les Philippines (80 %) et la Pologne (71 %) partagent cette opinion.

Consommateurs et collègues : tous discriminants

Contrairement à une idée très largement répandue dans l’opinion publique, les employeurs ne sont pas les seuls responsables des comportements discriminatoires à l’égard des immigrés.

Depuis les travaux pionniers de Gary Becker, lauréat du prix Nobel d’économie, notamment son ouvrage célèbre The Economics of Discrimination, publié en 1957, on sait que la sous-représentativité de certains groupes d’individus sur le marché de travail résulte de ce que l’auteur qualifie de « goût personnel pour la discrimination » de trois acteurs : les employeurs, les employés et les consommateurs.

Ce goût pour la discrimination traduit les préférences des employeurs à embaucher les personnes appartenant à un groupe spécifique plutôt qu’un autre, ainsi que l’aversion des employés et des consommateurs de travailler ou d’être en contact avec les personnes membres du groupe discriminé.

Or, le comportement de ces deux groupes sera relayé par l’employeur au moment du recrutement.

Les hommes plus favorables aux discriminations que les femmes

Lors d’une étude publiée en avril 2018, – s’appuyant sur une enquête réalisée entre 2010 and 2014 dans 53 pays soit un total de 78 743 personnes interrogées – j’ai par ailleurs montré que la préférence pour la discrimination à l’égard des immigrés en matière d’embauche est plus forte chez les personnes relativement moins instruites, plus âgées et celles qui se positionnent à droite de l’échelle idéologique gauche-droite. Et que les hommes sont plus favorables à cette forme de discrimination que les femmes. C’est également le cas des personnes qui manifestent une grande xénophobie à l’égard des immigrés.

L’étude montre également que l’idée de proposer un emploi à un « natif » demeure une tendance plus forte parmi les citoyens des pays où le solde migratoire est négatif, c’est-à-dire où les départs « émigration » excèdent les arrivées « immigration » et une population immigrée relativement faible en termes de proportion par rapport à la population résidente.

C’est ainsi le cas de pays comme le Yémen, l’Égypte, le Ghana, les Philippines, la Colombie, la Roumanie, la Pologne, le Nigéria et le Mexique. À l’opposé, en général, les citoyens de pays dont le solde migratoire est positif, c’est-à-dire où les arrivées « immigration » excèdent les départs « émigration » et une population immigrée relativement importante comme la Suède, l’Allemagne, les Pays-Bas, les États-Unis, l’Australie et l’Afrique du Sud semblent être beaucoup moins favorables à la discrimination des immigrés en matière d’embauche.

« Bureau d’occupation illégale » en bahasa (Indonésie). Les difficultés d’accès au marché de l’emploi poussent certains migrants vers les filières informelles et alimentent le ressentiment d’une couche de la population.

La théorie de contact intergroupe, développée par Gordon Allport (1954) fournit une explication à ce résultat qui peut paraître contre-intuitif.

Selon cette théorie, le contact intergroupe réduit les préjugés et la discrimination. Dès lors, on peut s’attendre à ce que les citoyens des pays dont la population immigrée est relativement modeste aient moins de possibilités de contacts avec des personnes immigrées. Ce qui aura pour effet d’amplifier le sentiment anti-immigration, la discrimination à l’égard des immigrés, en particulier en matière d’emploi, et leur exclusion.

Le tableau met en évidence le lien entre l’immigration et la préférence des individus pour la discrimination à l’égard des immigrés en matière d’embauche dans quelques pays.

Un effet néfaste sur la santé mentale

La discrimination sur le marché de travail est un obstacle à l’intégration socioéconomique des immigrés dans les sociétés où ils vivent.

De nombreuses études, par exemple, Pernice et Brook (2010) ; Agudelo-Suarez et coll. (2009), Gee et al (2007), ont montré que la perception et l’expérience des discriminations peuvent avoir des effets néfastes sur la santé mentale et physique des personnes.

Une étude co-signée par Elizabeth Blackburn, lauréate du prix Nobel de physiologie et médecine, publiée dans l’American Journal of Preventive Medicine, suggère même que la discrimination accélère le vieillissement biologique des personnes et diminue ainsi leur espérance de vie.

Et si les discriminations posaient un réel problème de santé publique ?

Abdeslam Marfouk, International Migration Researcher, Université de Liège

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

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