Le concours d’entrée à Polytechnique, trop inégalitaire selon Libé

Ecole polytechnique by Ecole Polytechnique(CC BY-SA 2.0) — Ecole Polytechnique, CC-BY

Un article de Libé propose de modifier le concours d’entrée à Polytechnique. Motif ? « Trop d’entre-soi ».

Par Thierry Berthier.

Le 5 octobre 2018, le quotidien Libération publie l’article « À Polytechnique, l’entre-soi en taille XXL » sous la plume de la journaliste Marie Piquemal. Le titre de l’article a le mérite d’annoncer la couleur.

La socio-idéo-logie en taille XXL

Point de surprise dans cet article qui s’appuie sur une étude sociologique de l’origine sociale des dernières promotions de Polytechniciens. Les chiffres utilisés sont bien réels. Autour de 15 % de filles, une sous-représentation des enfants d’ouvriers dans les promotions, la prédominance de deux ou trois grands lycées (Louis Le Grand, Sainte-Geneviève et Henri IV) fournissant à eux seuls près de 50 % de l’effectif entrant d’une promotion à l’X.

Ces chiffres qui ne sont pas nouveaux, reflètent la réalité des grandes écoles françaises fortement sélectives à l’entrée sur le niveau en mathématiques et en physique.

Là où les choses se gâtent, c’est lorsque la journaliste s’engage vers l’interprétation de ces chiffres : selon elle, les mathématiques ne sont pas égalitaires, elles sont fermées aux pauvres, aux fils et filles d’ouvriers, aux filles, aux provinciaux, aux petites gens qui méritent comme tout le monde un ticket pour l’X….

Le lecteur plonge ainsi très brutalement dans un fleuve idéologico-égalitariste compulsif qui alimente tous les populismes, le rejet des élites, le rejet de la réussite, et bien plus grave, le rejet du savoir et de la rationalité. La conclusion de l’article donne la chair de poule à tout enseignant en mathématiques œuvrant dans l’enseignement supérieur : « modifions le concours d’entrée à l’X » pour le rendre accessible à tous.

Cette préconisation suintant l’égalitarisme bienveillant pointe la responsabilité des mathématiques dans la difficulté du concours d’entrée à l’X (et aux ENS). Changeons donc les règles du jeu, pourtant impartiales depuis plus de deux siècles, pour faciliter l’entrée à celles et ceux qui n’ont pas le niveau en mathématiques.

Introduisons un entretien à l’entrée, une lettre de motivation, un certificat d’appartenance à la classe méritante dans le concours et surtout, baissons les coefficients de ces fichues épreuves mathématiques d’un autre temps, complices du grand capital, de la misère sociale et de l’ascenseur social bloqué depuis 1794 dans l’académie de Versailles. C’est en substance le discours de l’article de Libération qui n’est malheureusement pas le seul support médiatique à pratiquer la socio-idéo-logie sauvage.

La règle du jeu dans le concours d’entrée à Polytechnique

Le lecteur passé par une classe préparatoire aux grandes écoles scientifiques (CPGE) connait très bien ce qui suit. Depuis plus de 220 ans, le concours d’entrée à l’X (et aux ENS) est (très) sélectif. Il est en théorie accessible à tout étudiant (depuis 1974 pour les filles) ayant un niveau bac plus deux en sciences (mathématiques, physique, chimie). En pratique, il faut avoir suivi au minimum une classe prépa scientifique étoilée pour disposer de quelques chances de réussite.

Précisons pour notre amie journaliste que le compte en banque du candidat ou de ses parents n’a pas d’impact sur le résultat du concours. La semaine des épreuves, le candidat est seul devant sa copie et son sujet qui est toujours un problème difficile à résoudre. Le jour du concours, les fils d’ouvriers, les fils d’enseignants, de médecins ou de cadres supérieurs sont tous confrontés à la même complexité des sujets de mathématiques, de sciences physiques, de sciences de l’ingénieur, d’informatique, de français et d’anglais.

Ces candidats courageux et motivés participent tous à un marathon de l’esprit qui place l’ensemble des coureurs devant les mêmes difficultés et les mêmes défis logiques à relever. Il y a ici une esthétique de l’égalité des chances face au niveau de difficulté de l’épreuve que l’on retrouve dans les grandes compétitions sportives nationales. Refuser cette compétition impartiale, c’est refuser de jouer à la régulière sous la pression de pulsions égalitaristes.

Vouloir changer la règle du « Que le meilleur gagne ! » pour le « Que le plus méritant, selon mes critères, gagne ! » revient à fausser le jeu et à refuser le concept de sélectivité. On connait les difficultés des filières universitaires françaises non sélectives qui ont toutes montré leurs limites. Au lieu de proposer une analyse rationnelle de la typologie d’une promotion de l’X, l’article de Libération fournit comme unique réponse la stratégie du mauvais joueur ou celle du tricheur en changeant des règles du jeu trop exigeantes…

Les mathématiques sont un sport comme un autre

Concernant l’élargissement du spectre de recrutement au concours X-ENS, il faut au contraire maintenir l’exigence scientifique des épreuves tout en améliorant les conditions d’accès au concours en amont. Il faut encourager et aider financièrement les petites CPGE de province qui font entrer des élèves à l’X chaque année.

Il faut répéter, pour ceux qui l’ignorent encore, que les grands lycées parisiens, Louis Le Grand, Saint-Geneviève, Henri IV  pratiquent un recrutement national des meilleurs lycéens et que le brillant élève du lycée de Vierzon a accès à ces classes préparatoires prestigieuses si son dossier est pertinent. Il faut aussi annoncer qu’il est possible d’intégrer les écoles d’ingénieurs du premier groupe du classement à partir des petites classes prépas de province.

Au niveau du collège et du lycée, il faut créer dans chaque région un ou deux établissements pilotes dédiés aux sciences (mathématiques, physique, chimie) à entrée sélective et gratuite, à la manière des lycées « Sports Études ». Ces établissements doivent être libres d’organiser leur programme pédagogique et « d’aller plus vite pour les meilleurs ».

Comme pour les jeunes espoirs du foot, nous devons être capables de détecter et de valoriser au plus tôt les jeunes espoirs des mathématiques et de la physique sur le territoire national. Notons que cette dernière mesure vient heurter de plein fouet le corpus idéologique des socio-idéo-logues qui refusent toute idée de classement.

Cela dit, on notera que lorsqu’il s’agit de compétitions sportives de haut niveau, les réticences idéologiques de classement et de sélection disparaissent totalement. Le « Que le meilleur gagne » redevient idéologiquement admissible et politiquement correct. Il ne viendrait à l’idée de personne de se plaindre d’une sous-représentation de fils d’ouvriers ou de cadres supérieurs dans une équipe nationale de tennis ou de foot.

Passer le concours d’entrée à l’X-ENS, c’est faire le Marathon de New-York

Ces deux défis peuvent sembler a priori très éloignés. Ils partagent pourtant plusieurs prérequis : entrainement préalable intensif, endurance, intelligence dans la préparation et dans l’action. Si l’on observe depuis plus de vingt ans les vainqueurs du Marathon de New-York, on remarque immédiatement que deux nations se partagent presque chaque année la première place : l’Éthiopie et le Kenya. Une analyse socio-idéo-logique de ce constat conclurait inéluctablement au caractère inégalitaire de cette répétition de succès et à la nécessité de rééquilibrer les chances de réussites des autres coureurs en changeant les règles de l’épreuve.

Ainsi, dès 2019, les participants Kenyans et Éthiopiens devraient logiquement courir le Marathon de New-York avec un sac à dos rempli de trente kilos de cailloux et partir avec une heure de retard pour rétablir l’égalité des chances pour tous.

Enfin, la métaphore sportive ne doit pas masquer les enjeux stratégiques à maintenir un niveau de concours X-ENS très sélectif et d’une manière générale pour toutes les autres écoles d’ingénieurs françaises. L’Europe et la France sont engagées dans une Guerre des Intelligences à laquelle nous sommes obligés de participer. Vouloir supprimer les filières sélectives nationales en mathématiques, c’est affaiblir nos forces d’innovation et jouer contre son camp, c’est œuvrer dans l’intérêt de nos concurrents internationaux (et parfois adversaires) qui, tous sans exception, recherchent au contraire à promouvoir l’excellence scientifique en renforcant leurs filières sélectives.

Aussi, suggérons vite aux socio-idéo-logues de tourner sept fois leur langue dans leur bouche avant de jouer contre leur camp.