Nicolas Hulot se trompe, l’humanité n’est pas ennemie de la biodiversité

Nicolas Hulot 2013 by French embassy in the US(CC BY-NC 2.0)

Nicolas Hulot opposait Biodiversité et Humanité. Il se trompait.

Par Jonathan Dubrulle.

Nicolas Hulot, qui vient de démissionner, avait annoncé vendredi 19 mai une « stratégie nationale de mobilisation pour la biodiversité ». Pourtant, rien ne va plus quand l’ex ministre de l’Environnement clame que « l’Homme est devenu une arme de destruction massive contre la nature ». Si les activités humaines peuvent être une menace pour l’environnement, il est éminemment simpliste d’opposer humanité et biodiversité.

Les échanges commerciaux, alliés de la biodiversité

Par les échanges commerciaux, l’homme diffuse et introduit de nouvelles espèces et/ou variétés animales et végétales. Les plantes messicoles (présentes durant la moisson) que sont le bleuet, la nielle des blés ou le coquelicot donnent une allure de palette de peintre aux grandes étendues céréalières.

Pourtant, leur arrivée en France date de 5800 av JC, lors de l’introduction du blé barbu et de l’orge par des migrants (Vialle, 2018). Sans échanges commerciaux, ces plantes – égéries de la biodiversité intra-parcellaire (présente à l’échelle de la parcelle cultivée) ne coloreraient pas nos campagnes.

Sans échanges, la biodiversité des plantes cultivées pour l’alimentation animale et humaine serait réduite à peau de chagrin, limitant nos terroirs et nos assiettes à une vaste monotonie. Sans les nomades, le millet ne serait jamais venu de l’Asie vers l’Europe ; sans brassage, le lin n’aurait pas franchi les portes de l’Inde ; et la lentille serait restée cantonnée au Turkestan (région du Kazakhstan) (Meunissier, 1926).

La sélection végétale et animale, une biodiversité construite par l’observation de l’homme

La sélection animale aurait été expérimentée pour la première fois en Espagne au XVIème siècle, avec l’identification d’un gène d’intérêt sur des moutons mérinos, permettant d’obtenir une laine particulièrement fine (Flamant, 2002). Ainsi, en observant, expérimentant et sélectionnant, l’homme crée des races possédant des caractères d’intérêt, répondant à des besoins spécifiques.

Si l’on prend l’exemple du cheval, l’anglo-arabe et le résultat du mélange de deux races (le pur-sang et l’arabe) pour donner lieu à un cheval d’exception. De même, le selle français est le résultat d’un mélange de races et de lignées à partir du norfolk roadster (Académie de la Dombes, 2018).

Plus largement, certaines races furent sélectionnées pour leur force de travail, d’autres pour leur endurance et certaines pour la qualité de leur viande. Ainsi, par cette combinaison d’usages multiples, l’IFCE (Institut Français du Cheval et de l’Équitation) reconnaît 53 races d’équidés représentant 55% de l’effectif présent, réparties entre chevaux de sang, poneys, chevaux de traits et ânes (Manivèle, 2013). Sans l’action de l’homme, la diversité intra-spécifique (à l’échelle d’une seule espèce, ici l’équidé) serait bien plus pauvre.

L’agriculteur, façonneur minutieux de la nature

La révolution agricole néolithique naquit entre 9 000 et 10 000 av. JC en Syrie-Palestine, dans une région appelée communément « Croissant fertile » (Mazoyer et Roudart, 2017). A partir de cette date, l’agriculteur met en valeur les paysages pour satisfaire ses besoins primaires.

Le bocage, défini par les géographes comme « un paysage d’enclos végétaux associé à un habitat dispersé, à un dense réseau de chemins, à un régime agraire individualiste et à une forme relativement massive et irrégulière des parcelles, s’opposant ainsi, point par point, à la définition des paysages ouverts d’openfield » (Watteaux, 2005) est en partie né des défrichements des moines. Aujourd’hui, face à certains projets d’aménagement, des activistes luttent pour la préservation de zones humides et pour le maintien de terres agricoles. Il ne faut pas oublier que ces paysages ne sont que construction humaine.

Si l’homme abandonnait à la friche tous les écosystèmes cultivés de la planète, celle-ci retournerait bien vite à un état de nature proche de celui dans laquelle elle se trouvait il y a 10 000 ans. Les plantes cultivées et les animaux domestiques seraient submergés par une végétation et par une faune sauvage infiniment plus puissantes qu’aujourd’hui […]  (Mazoyer et Roudart, 2017, op.cit.)

Les paysages ouverts de montagne sont également entretenus par la main de l’homme, fruits du pâturage et/ou de la fauche ou broyage mécanique. Sans cette action, la forêt en recouvrirait déjà une grande partie. Ce type d’écosystème est plus pauvre qu’une prairie, car comprenant des espèces végétales plus communes et moins nombreuses (Dumont et al., 2007).

De même, précisons que l’embroussaillement (surtout dans les zones du Sud de la France) favorise les départs de feu. N’oublions pas que la déprise agricole a contribué au boisement de plus de 5 millions d’hectares entre 1910 et les années 90 – soit une hausse de 50% de la superficie recouverte par la forêt en moins d’un siècle (Cinotti, 1996).

Une construction sociale de la biodiversité

Et si la biodiversité n’était qu’une construction sociale, reflet d’un idéal esthétique, donnant lieu à une vision anthropomorphique de la nature ? Si la baisse de la diversité intra et interspécifique est un critère mesurable par les comptages des naturalistes, on ne peut pas parler de baisse de la biodiversité.

Si l’on prend le cas du lac artificiel du Der-Chantecoq (Champagne-Ardenne), un type de biodiversité a succédé à un autre. Par la main de l’homme, d’anciens bocages, engloutis par les eaux, ont laissé la place à une vaste zone humide, comprenant de multiples vasières, véritables paradis des oiseaux. Cet espace est désormais reconnu comme site Ramsar (Convention relative à la conservation et l’utilisation rationnelle des zones humides et de leurs ressources) (Lévêque, 2018).

La biodiversité est à la mode. Cette discipline naturaliste, étudiant les espèces animales et végétales dans leur habitat naturel est réduite à un concept flou. La biodiversité biologique, discipline scientifique, s’est transformée en un amas de contestations sociales plus ou moins liées entre elles, regroupant souveraineté alimentaire, privatisation du vivant, principe de précaution etc. (Aubertin et al., 1998). La biodiversité se définit comme la diversité des espèces vivantes et de leurs caractères génétiques (Larousse, 2018). Cette définition originelle est instrumentalisée à des fins idéologiques et politiques. Aujourd’hui, le plus souvent, cette définition n’est pas transmise par la parole scientifique, mais par des chroniqueurs, responsables associatifs, têtes de gondoles d’ONG ou politiques de tous bords : la diffusion médiatique prime, parfois tapageuse, tantôt simpliste et souvent empreinte de malhonnête intellectuelle.

Ainsi, ne réduisons pas la préservation de l’environnement et le maintien de la biodiversité à des effets d’annonce politiciens. Si l’homme doit tout à la nature, la nature doit à l’homme. Ne sanctuarisons pas les espaces naturels, mais travaillons sur une gestion durable pour en finir avec la destruction, la détérioration et les conflits d’usage en tout genre. De même, l’information abondante et accessible ne doit pas submerger la réalité et l’exactitude scientifique. N’émettons pas de causalités hasardeuses et trompeuses pour traduire des observations de faits.


Sources :

Aubertin, C., Boisvert, V., & Vivien, F. D. (1998). La construction sociale de la question de la biodiversité. Natures Sciences Sociétés, 6(1), 7-19.

Académie de la Dombes (2018). L’histoire du cheval

Cinotti, B. (1996). Évolution des surfaces boisées en France: proposition de reconstitution depuis le début du XIXe siècle.

Dumont, B., Farruggia, A., & Garel, J. P. (2007). Pâturage et biodiversité des prairies permanentes. Rencontre Recherche Ruminants, 14, 17-24.

Flamant, J. C. (2002). Histoires de races animales, histoire de sociétés humaines. Mission d’animation des Agrobiosciences. ENFA Castanet Tolosan, www. agrobiosciences. org/IMG/pdf/cahier_jcflamant. pdf.

Lévêque C., (2018) Protéger la nature ? Oui, mais laquelle ? Revue de l’Académie d’agriculture, n°19.

Mazoyer, M., & Roudart, L. (2017). Histoire des agricultures du monde. Du néolithique à la crise contemporaine. Le Seuil.

Manivèle M., (2013) Les races d’équidés reconnues et gérées en France.

Meunissier A. Études sur l’origine des Plantes cultivées. D’après N. I. Vavilov.. In: Revue de botanique appliquée et d’agriculture coloniale, 6ᵉ année, bulletin n°60, août 1926. pp. 476-484.

Vialle, Paul., (2018) Caravelles d’hier et d’aujourd’hui In Idées reçues et agriculture, Catherine Regnault-Roger, Paris : Presses des Mines, collection Académie d’Agriculture de France p. 19

Watteaux, M. (2005). Sous le bocage, le parcellaire… Études rurales, (175-176), 53-80.

Cet article a été publié une première fois en mai 2018.