Puisque tu paies, je prends le menu gastronomique

Ceux qui se gavent aux dépens des autres devraient avoir honte. Cette honte arrivera lorsque les autres seront forcés de tailler dans les dépenses.

Par Russell Roberts, depuis les États-Unis.

Alors que le Congrès s’apprête à tenter de réduire les dépenses, je me souviens d’une soirée l’automne dernier au théâtre St. Louis Repertory. Avant le lever de rideau, le directeur de la compagnie est apparu et nous a encouragés à voter contre un projet de limitation des taxes d’État. Il craignait que cela mène à une réduction du financement de sa compagnie.

Je me suis tourné vers ma voisine et je lui ai demandé si le fait que son billet de spectacle soit subventionné par un fermier dans le fin fond du Missouri la gênait.  Elle m’a répondu que non, car il recevait probablement des aides lui aussi. Elle semblait penser que, d’une manière ou d’une autre, cela devait s’équilibrer.

Je l’ai laissée tranquille, mais j’avais envie de dire que non, cela ne s’équilibre pas. Si cela s’équilibrait pour tout le monde, alors la dépense publique serait vraiment d’un ennui mortel : tout cet argent qui circule, tous ces employés du fisc, tous ces taux de taxation marginaux qui découragent l’effort au travail, tout ça pour que chacun reçoive la même part.

La collectivisation néfaste

Ici à St. Louis, nous venons de terminer Metrolink, un réseau de train local. La construction a coûté 380 M$. Nous, les habitants d’ici, n’y avons aucunement contribué de notre poche. Il a été financé par le reste du pays. Ne devrions-nous pas nous sentir coupables de faire payer les habitants du Kentucky, du Mississipi et du Maine pour nos trajets en ville jusqu’au stade de hockey ? Non, disent les bénéficiaires. Après tout, nous avons payé pour BART à San Francisco, pour MARTA à Atlanta et pour tous les autres réseaux de transport en commun extraordinairement chers et sous-utilisés, dont les avantages sont bien en dessous des coûts. Ce n’est que justice, à chacun son tour de profiter de la gamelle.

Cette argumentation implacable me rappelle un drôle de restaurant.

Quand tu manges là-bas, tu dépenses environ 6 $ : un sandwich, des frites et une boisson. Bien sûr, tu aimerais profiter d’un dessert et d’une deuxième boisson, mais cela coûte 4 $ supplémentaires. Le supplément de repas ne vaut pas 4 $ à tes yeux, donc tu en restes à 6 $.

De temps à autre, tu vas dans ce même restaurant avec trois amis. Vous avez l’habitude de diviser l’addition en quatre parts égales. Tu réalises au bout d’un moment que les 4 $ de boisson et de dessert te reviendront à seulement 1 $, puisque le total est divisé par quatre. Pourquoi ne pas commander boisson et dessert ? Si tu es quelqu’un de sympa, tu préfères sans doute éviter à tes amis de subventionner tes suppléments. Il t’est même venu à l’esprit qu’eux aussi pourraient commander des suppléments financés de ta poche. Mais ce sont tes amis. Ils ne te feraient pas une chose pareille et tu ne leur ferais pas ça non plus. Et si l’un des membres du groupe essaye, la pression sociale y mettra bon ordre.

L’argent des autres

Mais supposons maintenant que l’addition soit répartie non pas à chaque table, mais sur les 100 convives assis à toutes les tables. Maintenant la boisson et le dessert à 4 $ coûtent seulement 4 cents. C’est facile à présent de dépenser sans compter.  D’ailleurs tu ne vas pas te contenter d’une boisson et d’un dessert ; tu vas commander un steak et ajouter une bouteille de vin. Imaginons que toi et tous les autres commandent des repas à 40 $. La note du restaurant sera de 4000 $. Divisée par 100 convives, ta part revient à 40 $. Voilà l’ironie de l’histoire. Comme ma voisine au théâtre, tu auras ta « part équitable ».

Mais ce résultat est désastreux. Quand tu dînes seul, tu dépenses 6 $. Le steak et d’autres bonnes choses à 34 $. Mais une fois dans la course avec les autres, tu as choisi un repas très au-delà de ton budget, dont les avantages sont bien inférieurs au coût.

La sobriété n’est pas récompensée. Si tu reviens à ton menu à 6 $ en espérant économiser de l’argent, ta note sera tout de même proche de 40 $, à moins que les 99 autres convives se modèrent aussi. Le bon citoyen se trouve bien bête.

C’est l’histoire du parlementaire nouvellement élu qui arrive au Congrès, bien décidé à tailler dans le gras du budget, qui se retrouve en difficulté dans sa circonscription car les projets locaux vont aussi être coupés. Au lieu de montrer fièrement la voie, il est obligé de se battre pour ces projets afin de s’assurer que sa circonscription reçoive sa « part équitable ».

La situation empire lorsqu’il y a des gloutons et des ivrognes au restaurant, mêlés à des personnes au régime et des abstinents. L’addition moyenne sera peut-être de 40 $, mais certains mangent pour 80 $ de nourriture alors que d’autres se contentent d’une salade et d’un thé glacé.

Ceux qui ont un appétit modeste aimeraient bien fuir le gueuleton, mais supposons que ce soit le seul restaurant en ville et qu’on soit forcé d’y prendre son dîner chaque soir. La rancœur et la colère arrivent naturellement. Et comme c’est le seul restaurant en ville, on imagine la qualité du service.

Un tel restaurant peut être un lieu agréable si ceux qui ont un appétit léger apprécient le spectacle de la gloutonnerie de ceux qui mangent et boivent allègrement. De nombreux services publics suscitent une large adhésion. Mais pas tous. Combien d’Américains, en dehors des agriculteurs, bénéficient des subventions agricoles ? Combien d’Américains qui ne prennent jamais le train bénéficient des subventions d’Amtrak1 ?

Ceux qui se gavent aux dépens des autres devraient avoir honte. Cette honte arrivera lorsque les autres seront forcés de tailler dans les dépenses. Il faudra des coupes sombres et il faudra fermer le festin public là où quelques-uns s’engraissent aux frais de la multitude.

Traduction fm06 pour Contrepoints.

Sur le web

 

  1.  Amtrak est la compagnie nationale des chemins de fers des USA.