Iran : l’affaire des sanctions américaines révèle le déclassement de l’Europe

by (stephan) (CC BY-NC-ND 2.0)

Les sanctions américaines contre l’Iran décrétées le 7 août frappent l’Europe et accentuent la divergence géopolitique euro-américaine dans la région et dans le monde.

Par Yves Montenay.

Les sanctions américaines contre l’Iran décrétées le 7 août frappent l’Europe et accentuent la divergence géopolitique euro-américaine dans la région et dans le monde. Le tout dans un décor mondial où l’on reparle d’impérialisme, alors que l’Europe est bien désarmée… dans tous les sens du terme !

Les sanctions américaines

Donald Trump a twitté : « Quiconque fait des affaires avec l’Iran n’en fera PAS avec les États- Unis ». Cela à l’occasion d’une première salve de sanctions lancée le 7 août dernier : blocage des transactions financières et du commerce de matières premières, interdiction d’importer des voitures fabriquées en Iran… Une seconde salve de sanctions doit intervenir le 5 novembre prochain et concernera le secteur énergétique et la Banque centrale iranienne.

Les États-Unis espèrent ainsi pousser le régime de Téhéran à un accord sur le nucléaire, beaucoup plus restrictif que l’actuel ou, en cas d’échec, déclencher une révolte populaire qui ferait tomber le régime. Mais cela peut, à l’inverse, souder les Iraniens dans leur antiaméricanisme.

Pour l’instant, les acteurs économiques iraniens, craignant le pire, achètent des dollars et des euros à n’importe quel prix, faisant chuter la monnaie nationale et exploser le prix des biens de consommation courante. Les manifestations se multiplient, et certains Iraniens mettent en cause leur implication dans les  guerres en Irak et en Syrie, voire au Yémen.

Le dilemme des entreprises européennes

Les entreprises européennes ayant d’importants intérêts ou courants d’affaires aux États-Unis ont déjà décidé de sacrifier leurs activités beaucoup plus faibles en Iran, telles les banques allemandes, Volkswagen, PSA, Air Liquide, Total, British Airways et Lufthansa. Airbus ne pourra continuer à livrer ses 100 avions commandés, car des pièces en sont fabriquées aux États-Unis.

En revanche, Sanofi a décidé de poursuivre en Iran, et Renault ne parle que de réduire son activité.

La loi européenne de blocage

La Commission européenne a réactivé en représailles la loi dite de « blocage » pour tenter de protéger les entreprises de l’Union Européenne des sanctions de pays tiers. Cette loi :

  • permettrait aux entreprises concernées de demander des indemnités aux responsables américains à l’origine des sanctions. Cela auprès des juridictions européennes, donc sans chance sérieuse d’aboutir à un résultat concret.
  • interdit aux entreprises européennes de se conformer aux sanctions américaines. Celles quittant l’Iran afin de préserver leurs intérêts aux États-Unis pourraient donc se voir infliger une amende par Bruxelles !

Par ailleurs les entreprises iraniennes pourraient poursuivre les entreprises européennes ne respectant pas leurs engagements en Iran. D’autant que Téhéran a respecté sa part du contrat, comme attesté par l’Agence internationale de l’énergie atomique. On peut donc imaginer que le départ des entreprises occidentales pourrait pousser l’Iran à quitter à son tour l’accord et à reprendre ses activités nucléaires.

Mais on quitte alors les affaires pour la géopolitique.

La géopolitique locale : Israël et l’Arabie

Prenons du recul : pourquoi ces sanctions ? Pourquoi cette pression sur l’Iran ? On invoque souvent des raisons générales, mais théoriques : un État islamiste autoritaire et une entorse de plus au traité de non-prolifération. Mais l’Iran n’est pas le seul dans ce cas : les pressions d’Israël et de l’Arabie Saoudite ont joué un rôle beaucoup plus concret.

L’influence d’Israël sur les présidents américains a toujours étonné le monde extérieur. Cela ne découle pas d’un « complot juif » au sens courant du terme — les Juifs américains étant souvent critiques envers le gouvernement israélien — mais de la pression d’une grande partie des électeurs protestants nourris de la Bible, et pour lesquels les mots « Israël » et « Jérusalem » sont sacrés. Israël profite de cette confusion pour chercher à amoindrir au maximum un Iran proclamant sa volonté de le détruire.

Quant à l’Arabie, vieil allié également, elle voit d’un œil catastrophé la prise de contrôle par l’Iran d’une grande partie de la région :

  • De l’Irak à majorité chiite,
  • De la Syrie où les Chiites, très minoritaires face aux Sunnites, sont néanmoins au pouvoir autour du président Assad grâce à l’appui direct des troupes iraniennes et de celles du Hebzbollah libanais chiite,
  • Du Liban, largement contrôlé par ce dernier grâce à l’appui de Téhéran (Syrie et Liban étant par ailleurs voisins d’Israël, ce pays ajoute sa voix à la dénonciation de cet « arc chiite »),
  • Du Yémen où l’Iran appuie les Chiites locaux, les Houtis, que Ryad n’arrive pas à soumettre malgré une guerre sanglante qui mine probablement la position du prince héritier, et d’où partent quelques missiles en direction de Ryad,
  • Et de l’influence iranienne sur sa propre minorité chiite, et sur la majorité de son voisin Bahrein.

Notons que beaucoup d’Européens ont une vue de l’Iran très différente de celle des États-Unis : certes c’est une république islamiste, mais c’est aussi un très vieux pays civilisé et cultivé. Et la sympathie avec sa population dépasse la nature du régime. De même, ses ennemis Israël comme l’Arabie wahhabite ont une image moins positive en Europe qu’aux États-Unis.

Au-delà de ces divergences sur la géopolitique orientale, on retrouve dans cette affaire le retour de rêves impériaux particulièrement menaçants pour l’Europe.

L’Europe déclassée par les rêves impériaux

Avec ces sanctions, le grand public découvre un impérialisme américain qui n’était vraiment connu que des milieux financiers, impérialisme analogue à celui pratiqué via l’ITAR (International Traffic in Arms Regulations, ensemble de règles du gouvernement américain) qui lui n’était connu que dans les milieux militaires. Washington peut décréter qu’un circuit ou un brevet non ITAR lui sera désormais soumis, y compris dans le domaine civil. Le Rafale est notamment visé du fait de ses missiles « américains ».

Dans les deux cas, et d’autres, notamment dans le domaine fiscal, il s’agit de pouvoirs extra territoriaux, composantes d’un impérialisme planétaire. Il ne s’agit pas ici d’employer un terme « gauchiste » mais de décrire une réalité au sens neutre et concret du terme. Certes, le terme de « République impériale » a souvent été employé pour ce pays, notamment par Raymond Aron, et « l’hubris » de quelques conseillers des différents présidents américains était connu des milieux spécialisés. Mais le président semble aujourd’hui y céder lui-même. Au-delà de ses volte-face sur les réseaux sociaux, il multiplie par exemple des sanctions contre la Russie pour des motifs très variés : ingérence dans la campagne électorale de 2016, cyberattaques, soutien au régime de Bachar Al-Assad.

Il bouscule aussi le Royaume-Uni, pourtant son allié privilégié. Theresa May est menacée d’une remise en cause des importants accords américano-britanniques sur les transferts de technologie si elle ne choisit pas un Brexit dur.

En sens inverse, la puissance du soft power américain a montré ses limites. S’il est agaçant pour la culture des autres nations, il n’empêche en rien l’antiaméricanisme.

D’autres impérialismes se réveillent

La Russie veut prendre sa revanche sur l’UE, qui la sanctionne pour l’invasion de la Crimée, et soutient le gouvernement ukrainien de Kiev contre les séparatistes du Donbass.

Quant au réveil de la Chine ? Ou, à l’échelle locale, celui de l’Iran justement, ou celui de la Turquie, sans grand succès pour l’instant, quoique la transformation d’un allié militaire puissant en république quasi islamique n’arrange pas les affaires européennes.

Face à ces impérialismes, l’Europe est en position faible tout simplement parce qu’elle n’existe pas : pas d’unité militaire, donnée fondamentale en géopolitique, ni en politique étrangère et profondes divisions en matière d’immigration. Les ambassadeurs américains nouvellement nommés soutiennent les formations d’extrême-droite en Italie, en Allemagne, au Royaume-Uni et en Europe centrale. L’idéal pour Washington serait que l’Europe dépense davantage pour sa défense… en achetant des armements américains.

L’Europe reste riche de ses compétences intellectuelles mais ce n’est pas suffisant pour se défendre, militairement ou autrement. La relance européenne patine, alors qu’elle était un des grands objectifs du président Macron, mais elle se heurte à la paralysie gouvernementale allemande et à la fronde de l’Europe orientale.

Seule la France a une réelle existence militaire avec son arme atomique et son armée active en Afrique, mais, sans l’Allemagne, elle se heurte à ses insuffisances économiques. De plus, sa participation à l’UE lui lie les mains en matière de règlementation dans ce domaine. La France est donc dans une position très difficile. On comprend les efforts de son président pour « séduire » Donald Trump et relancer le couple franco-allemand. Sans succès dans l’immédiat…