Les entrepreneurs doivent protéger l’État de Droit en France

Pourquoi il faut protéger l’état de droit dans l’affaire Benalla. Une tribune en réponse à l’artice d’Edouard Treteau paru dans le Figarovox.

Par Sébastien Laye.

Comparaison n’est pas raison, dit l’adage, et utiliser, comme d’aucuns, l’analogie entre l’affaire dite du Canal du Panama au 19eme siècle et le scandale Benalla, n’est pas faire preuve d’une grande rigueur historique. Mélange de scandale financier et de règlement de compte politique, l’affaire du Canal méritait une comparaison plus idoine avec le scandale Clearstream il y a quelques années.

De par la violence des images, l’amateurisme des réponses et le mutisme des principaux concernés, l’affaire Benalla a probablement déjà dépassé en intensité cette crise de la fin des années Chirac.

Surtout, à l’heure des réseaux sociaux, elle a suscité une vague collective d’indignation qui dépasse et transcende de loin les seuls milieux dénoncés par M. Treteau, à savoir le monde des médias et celui des parlementaires. Deux univers, qui, il convient ici de le rappeler, ont fait preuve d’une exemplaire attitude durant cette crise, jouant parfaitement ce rôle de contrepouvoirs au cœur de la démocratie telle qu’envisagée par Montaigne.

Or aujourd’hui, les thuriféraires du pouvoir actuel, surtout s’ils sont entrepreneurs, encore plus s’ils se disent libéraux, doivent acter l’échec total du pouvoir macroniste en matière de gouvernance et même la trahison de ses fondements de campagne, dès lors que le tournant jupitérien de mai 2017 contenait en germe une possible dérive et un manque de respect des institutions ; car le cas de Benalla met en exergue l’hubris de cette technocratie au pouvoir dont les signes de mauvais augure se sont accumulés au cours des derniers mois : humiliation du général Villiers, népotisme des nominations, refus de s’expliquer devant le peuple.

Avec le recul, on songera à la révolution anti-démocratique dite des Quatre Cents dans l’histoire athénienne : sous prétexte d’éviter une supposée hystérie collective et par souci d’efficacité, faudrait-il contrôler la liberté d’expression, comme les Quatre Cents mirent fin à l’eisangelie (la possibilité pour le citoyen athénien de dénoncer les abus de pouvoir) au motif d’en finir avec les actions abusives des sycophantes ? Il aura fallu une reprise en main des citoyens et des marins en particulier (les entrepreneurs aujourd’hui ?) pour mettre un terme à la dictature des Quatre Cents.

La kyrielle de réformes anti-libérales

L’argument classique sur l’impérieuse urgence des réformes au-delà de cette crise ne doit pas faire illusion : les maigres réformes engagées ou à venir (qui ne changeront fondamentalement pas la donne pour une économie française toujours en proie à un chômage supérieur à 9%, le fardeau d’une dette ingérable et une fiscalité confiscatoire, et ce alors que la pauvreté ne recule pas) ne sauraient justifier une remise en cause de type péroniste des institutions.

Les entrepreneurs doivent veiller au respect des contrepouvoirs et de l’État de Droit. En effet, ce sont là les deux piliers du libéralisme des Constant et Tocqueville ; depuis quand le panégyrique du pouvoir justifierait-il de jeter aux orties les mânes de la pensée libérale, les fondements de la démocratie et le respect de nos citoyens ? Il y a quelque chose de fallacieux à dire que le contournement des corps intermédiaires ou des contrepouvoirs, serait l’alpha et l’omega d’un pouvoir jeune et moderne.

Certains proches du pouvoir durant la campagne nous ont vendu une séduisante approche collaborative, transparente et moderne de la politique : ils ont raison de se défendre en disant que Benalla et son gang des cités n’est pas le SAC, mais tout de même, force est de constater que Macron a immédiatement trahi ses engagements de campagne une fois l’élection passée : la dichotomie entre le discours grandiloquent et la pratique explique le gouffre béant qui s’est ouvert entre la présidence et l’opinion depuis plusieurs mois.

Les zélotes du pouvoir ne saisissent pas à quel point l’ère des réseaux sociaux va clouer au pilori un président calfeutré dans son immunité et son irresponsabilité devant le Parlement, qui ne fait par ses déclarations qu’exciter la vindicte populaire et parlementaire : « qu’ils viennent me chercher » lance-t-il aujourd’hui avec bravade en un singulier exemple de théâtrocratie. Il ne s’agit pas là d’hystérie mais bien de mouvement de foule citoyenne. Nous pourrions relire René Girard et comprendre la volonté de sacrifice expiatoire qui va animer cette foule : les mêmes ressorts ont joué contre Louis XVI.

L’essayiste belge Drieu Godefridi a rappelé ce qui doit animer les démocrates, les libéraux, les girondins, dans la fabrique du futur de notre pays : « Jamais plus nous ne devons laisser une coterie arrogante de gens politiquement immatures dicter les termes d’une élection nationale » : ce sont les termes du président Ford après qu’il eut succédé à Nixon.

Il n’y a pas de croissance économique sans État de droit, pas de liberté sans contrepouvoirs ; j’appelle donc Édouard Treteau, ami et défenseur de la liberté,  et tous les entrepreneurs, à veiller au respect de l’État de droit, à célébrer les contrepouvoirs et surtout à préparer un véritable changement de paradigme politique : ensemble, remplaçons notre régime présidentiel personnel, obsolète d’un point de vue économique et politique, par un régime déconcentré ou ce sont les lois et non les hommes qui gouvernent, pour reprendre les mots fameux de John Adams.