L’affaire Benalla : l’entrechoc de l’entre-soi

L’ouverture à la société civile est l’antithèse de l’entre-soi.

Par Frédéric Peltier.

L’affaire Benalla, décryptée par son auteur lui-même dans le journal Le Monde du 26 juillet dernier, donne un éclairage très instructif sur les tiraillements de l’entre-soi sous l’ère Macron qui a ouvert massivement à la société civile les arcanes du pouvoir.

L’entre-soi formaté par les grandes écoles administratives en France est bien gardé par les représentants des grands et moins grands corps d’État. On se protège entre inspecteurs des finances, entre conseillers d’État, mais on se protège aussi entre policiers, magistrats, enseignants… Cette solidarité est presque naturelle, comme si elle était dans la lignée de la solidarité gouvernementale qui donne le La tous les jours aux représentant de la puissance publique. Notre pays, à tous les étages, fonctionne un peu comme la franc-maçonnerie : on se reconnait entre frères et on se protègent mutuellement, parce que l’on est frères.

Un président qui vient tout chambouler

Mais voilà que ce nouveau président de la République, qui certes a été formé à l’ENA et qui en est sortie dans la botte, c’est-à-dire membre d’un grand corps, a voulu tout chambouler. L’élu à la fonction suprême s’est défini comme l’adepte de la mixité, en destinant à des fonctions qui jusqu’alors étaient massivement réservées à des technocrates politiquement corrects, non seulement à ce que l’on appelle des membres de la société civile, mais, de plus, très souvent des personnes jeunes. Ces startupeurs de la politique n’ont à l’évidence pas la maitrise du pouvoir transmise par leurs pairs, comme à ceux qui sont entrés dans un corps administratif.

Il en résulte plusieurs danger qu’illustre cette affaire Benalla.

Tout d’abord, le premier danger est celui de la sortie de route. Le jeune novice en politique peut être un talentueux premier de cordée dans son domaine, précoce comme le Président l’est, mais en politique, comme dans bien d’autre domaines, on ne peut pas tricher sur l’expérience. Quand on ne sait pas, que l’on n’a pas vu, que l’on n’a pas expérimenté, on ne peut même pas mesurer l’ampleur de la faute que l’on est en train de commettre.

Benalla a encore du mal à admettre que ses gestes pour livrer des trublions aux forces de l’ordre étaient incompatibles avec l’exemplarité et la réserve qui s’attachaient à son statut de membre du cabinet du président de la République.

Et l’entourage du Président et le Président lui-même, tous imprégnés de cet esprit entrepreneurial de la nouvelle économie qu’ils veulent insuffler dans le monde politique, ont eu autant de mal que Benalla lui-même à mesurer le caractère fatal de sa faute. Cette faute méritait sans aucun état d’âme le dégagement que bien des collaborateurs politiques ont connu avec la purge de 2017. Mais voilà, il faisait partie de ce clan de la première heure qui est la marque de fabrique du renouveau voulu par Emmanuel Macron.

Le vice de l’entre-soi

C’est bien là tout le vice de l’entre-soi, il n’est pas l’apanage des grands corps. Il s’instille dans toute organisation et plus l’organisation est puissante, plus il a de chance de prospérer. Emmanuel Macron n’a donc fait dans cette affaire Benalla que d’exporter l’entre-soi à son entourage, comme s’il était composé, comme il l’est traditionnellement en France, de personnes élevées dans les mêmes cercles contrôlés par le pouvoir.

Mais le danger de cet entre-soi qui renait de ses cendres n’est pas seulement là. Cet entre-soi d’un genre nouveau accueillant des personnes venues de nulle part crée pour ceux qui ont pris le chemin tracé pour entrer dans le saint des saints des jalousies, inimitiés et peut-être même des stratégies de vengeance et pourquoi pas des complots…

C’est ce que nous explique Benalla dans son entretien au quotidien Le Monde. Il n’a pas de preuves, mais on veut bien le croire lorsqu’il dit qu’il a pu rendre jaloux des personnes qui ont passé des concours difficiles et archi sélectifs pour devenir préfets ou commissaires de police.

Il ne suffit donc pas d’ouvrir à la société civile, il est indispensable que la cohabitation avec ceux ayant voué leur destin à la fonction publique dès les bancs de l’école, fonctionne harmonieusement avec ceux qui sont choisis au tour extérieur dans les têtes de cordée chères au président de la République. Or il est une évidence avec l’affaire Benalla, c’est que cette harmonie ne peut pas fonctionner sur le modèle de l’entre-soi, car ce dernier ne fonctionne pas avec des profils qui ne se ressemblent pas. Les entre-soi peuvent alors entrer en collision et se combattre.

L’ouverture à la société civile est l’antithèse de l’entre-soi. Cette mixité voulue dans l’exercice des responsabilités publiques a pour principal intérêt, outre d’enrichir les compétences des équipes, d’éloigner le risque d’entre-soi qui a conduit justement au dégagisme de 2017.

L’affaire Benalla sera elle alors l’exception à la règle, une ultime résistance de la maladie qui mine le pouvoir. Espérons-le, et acceptons que le recrutement sans le filtre des grandes écoles et des corps peut conduire à des erreurs de casting. C’est précisément pour gérer ces erreurs que l’entre-soi doit disparaitre et que l’ouverture des responsabilités publiques à la société civile ne doit pas être freinée par ce couac.