La France malade de sa haute administration publique

La haute fonction publique en France contrôle l’économie et la politique, parfois jusqu’à s’affranchir des normes morales qui devraient en limiter l’emprise.

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La France malade de sa haute administration publique

Publié le 21 mars 2018
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Par Erwan Le Noan.
Un article de Trop Libre

L’emprise de la haute administration publique sur la destinée de la France est problématique. L’école économique du Public choice, portée par le prix Nobel James Buchanan, a étudié la façon dont se forment les « choix publics ». Son originalité est de considérer que les décideurs publics, élus ou fonctionnaires, sont des humains comme les autres (!) et qu’ils sont en conséquence animés par des considérations personnelles : tel administrateur a des projets légitimes de carrière ; tel élu cherche à assurer sa réélection.

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Ce décryptage, qui perçoit la politique comme une forme d’échange, permet d’expliquer de nombreuses décisions publiques. Il déconstruit le mythe de l’intérêt général : l’administration est, comme le privé, une nébuleuse d’intérêts. Il ne prétend pas que les fonctionnaires sont malhonnêtes, mais part du principe qu’il n’y a aucune raison qu’ils soient des êtres supérieurs.

De Grands corps malades

Ceux qui doutent pourront se référer au livre que Vincent Jauvert vient de publier1. En 250 pages, l’auteur décrit – et dénonce – les pratiques d’une haute administration qui, contrôlant pouvoirs politique et économique, dans une étonnante confluence de carrières, s’affranchit des normes morales qu’on serait en droit d’attendre d’elle. Celles des « grands corps » (Conseil d’État et Inspection des Finances majoritairement) sont les plus surprenantes, qui montrent un État où se cumulent les conflits d’intérêts réels ou potentiels.

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L’auteur égraine les exemples de magistrats conseillant des justiciables qu’ils peuvent être amenés à juger, d’agents de Bercy passés sans interrogation au service des banques dont ils édictaient les normes, de hauts fonctionnaires partis temporairement vendre leur connaissance de l’État pour le combattre.

Soupçons de conflits d’intérêts

Si les règles déontologiques étaient renforcées, si les revenus des hauts fonctionnaires étaient clarifiés (et publiés, comme aux États-Unis), ils pourraient expliquer et justifier des pratiques qui, aujourd’hui, nourrissent le soupçon de conflit d’intérêts.

« Théorie des apparences ». Questionner ces habitudes conduit à s’exposer à l’accusation de populisme : les interrogations sont rejetées d’un revers de la main. Pourtant, force est de constater un manque cruel de transparence. Comment expliquer ces passages d’organisme régulateur à opérateur régulé ? Comment comprendre ces carrières effectuées dans le privé, à l’abri d’un poste conservé dans la fonction publique – parfois même en y cumulant des avantages ? Comment justifier les salaires mirobolants de ces agents qui gagnent (bien) plus que le Président, lequel émarge à 150 000 euros (ils seraient près de 600 d’après le député Fabien Di Filippo) ?

Pour assurer l’équité d’un tribunal, le droit anglo-saxon a développé la « théorie des apparences », que résume un adage anglais : la justice ne doit pas seulement être rendue, elle doit aussi donner l’apparence d’être juste et équitable. En clair, aucun soupçon de conflit d’intérêts ou d’opacité ne doit pouvoir peser sur la Justice, pour que la solidité de son jugement et sa légitimité ne soient pas remises en cause.

Les grands corps de l’État feraient bien de s’en inspirer. Si leurs règles déontologiques étaient renforcées, si les revenus des hauts fonctionnaires étaient clarifiés (et publiés, comme aux États-Unis), ils pourraient expliquer et justifier des pratiques qui, aujourd’hui, nourrissent le soupçon de conflit d’intérêts et les suspicions du capitalisme de connivence.

Le problème est que cela ne risque pas d’arriver : le livre s’ouvre sur les propos de Marylise Lebranchu, ex-ministre de la Fonction publique, qui raconte les pressions et menaces majeures qu’elle a subies… pour avoir eu l’audace de vouloir restreindre de 5 à 3 le nombre de jeunes énarques recrutés par les grands corps.

Sur le web

  1.  Les intouchables d’État, Robert Laffont.
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  • raisons pour lesquelles la France fait partie des pays ou la corruption est de mise ….et qu’elle restera encore longtemps championne de ce gros défaut….

    • @ véra
      C’est très clair, effectivement.
      Et l’ENA ne fait qu’accentuer la confusion entre « commis de l’état » et « élus », confondus dans une soupe qui recase systématiquement ceux qu’elle repêche.
      Enfin un article qui confond effectivement les politiciens élus ou nommés avec l’administration pléthorique dans les organes qui partagent, sans grand risque, le pouvoir.
      Si on y ajoute les quelques défauts de démocratie, l’odeur de banane vous monte rapidement au nez!

  • Cela fait plus de 40 ans que j’entends cette rengaine et malgré tout les bobos Français ont mis cette mafia à tous les postes de décision que ce soit sur le plan National ou local. Trouvez l’erreur !

    • Sous l’apparence d’un système de choix démocratique, on a quelque chose qui est plus près de la cooptation. Les bobos français n’ont pas la majorité, mais ils ont un pouvoir de nuisance certain, celui d’empêcher les candidats hors-système de se présenter et d’être élus.

  • Tout comme le gouvernement s’apprête à supprimer le statut des cheminots pour les nouveaux entrants, on supprime l’ENA qui s’est dévoyée avec son système de corporation abusif.
    Macron et son gouvernement sont l’archétype de ce dévoiement. Voilà des personnes hors sol qui prétendent diriger la France comme on dirige une entreprise, une multinationale. Sauf que la France est un pays avec une histoire, un passé, des valeurs, que les Français ne sont pas des employés mais des citoyens mais que à moins d’euthanasier tous les improductifs comme les retraités, les handicapés, les SDF, etc., il ne peut pas s’en débarrasser, les licencier et les chasser hors de France!!!
    Macron de ce simple fait n’a aucune envergure et ne peut pas être considéré comme un chef d’état!

  • En tous cas, pas malade de maladie mortelle ! Puisque cet état de fait perdure et embellit depuis des décennies. A l’ENA on doit leur apprendre à « vivre sur la bête » sans toutefois la tuer.
    Et ceux capables de mettre à bas cette construction inique, sont invités à participer au festin et passent dans l’autre camp. Ensuite, que les lois soient le fait de ces gens ou de leurs affidés, empêchent la moindre réforme. Sauf la révolution, ce qui est peu probable, ou la mort par inanition quand les forces productives ne les nourriront plus et qu’ils ne pourront plus emprunter pour leur fuite en avant.

  • Serait-ce un système mafieux?

    • Jean Marc Daniel le rappelait à la radio : « Quelle est la différence entre la mafia et un état ? Les deux sont là pour racketter la population. Sauf que dans la mafia il y a un code d’honneur. »

    • Tout à fait, c’est exactement la même chose, sauf que la mafia elle rend les services qu’elle vous promet en contrepartie. Pas l’état qui ne se contente pas de vous racketter, en plus il vous emmerde et vous brime!

  • Le fameux « gouvernement profond », hors d’atteinte des élections et autres risques.
    A l’heure où on remet en cause le statut des cheminots, il est un autre statut peut être encore plus injuste : celui des hauts fonctionnaires.

    • @ AxS
      Néanmoins, demain des fonctionnaires (et autres) vont embrayer sur les cheminots pour bordelliser un peu plus la situation trop brillante de la France?

  • une première mesure serait d’obliger les fonctionnaires candidats à une élection à démissionner comme cela se fait au RU ou aux USA. Avec cette mesure on aurait évité Chirac, Jospin, Hollande et Macron

    • Mais on n’aurait pas évité le pire des corrompus: Mitterrand. Lequel de plus était un crétin économique qui a ruiné la France par son incompétence et incapacité.

      • @ Virgile
        C’est évidemment vrai mais il faut reconnaitre que le bonhomme s’est consacré pendant de longues années, par TOUS les moyens à atteindre son but … sans doute inutile, mais pas pour lui! Péter plus haut que son Q reste une tentation fréquente!

  • Cela n’est pas faux. Mais, pour la « grande » administration, la technostructure comme on dit, il y a pire que la malhonnêteté. Il y a l’incompétence. Et si la France est aujourd’hui sur de nombreux sujets à la traîne des meilleurs, c’est à sa haute fonction publique qu’elle le doit.
    Cet entregent, qui se paye sur la bête, serait pardonnable, si derrière les résultats étaient là. Mais en dehors d’une vision sécuritaire, hygiéniste, répressive et purement fiscale, il n’y a rien chez nos crânes d’oeuf.
    Notre nation retrouvera son lustre quand elle sera de nouveau gouvernée par des ingénieurs et des visionnaires, et plus par des énarques à l’esprit étroit.

  • L’ENA la GANGRÈNE de notre pays la FRANCE…

  • Caton l’ancien le disait il faut détruire l’ENA. (Delenda est ENA)

  • Les commentaires sont fermés.

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