La lotocratie peut-elle soigner la démocratie en Afrique ?

La démocratie importée de l’Europe ne convient pas nécessairement aux coutumes et aux besoins actuels des Africains. Est-il temps de concevoir un appareil politique de toute autre nature ?

Par Paul de Saint Jean.
Un article de Libre Afrique

Parler de démocratie en Afrique suscite bien des soupirs et du pessimisme. Son incompatibilité avec les réalités africaines empêcherait la planification des projets à long terme, attiserait les tensions entre groupes ethniques, et faciliterait le libre vagabondage des « éléphants blancs ». Cette démocratie dite importée de l’Europe ne conviendrait tout simplement pas aux coutumes et aux besoins actuels des Africains. Est-il temps de concevoir un appareil politique de toute autre nature ?

Un jeu de pouvoir et de hasard

En 2014, le philosophe américain Alexander Guerrero1 publie « Contre les élections — L’alternative lotocratique2 ». L’article met en lumière les défauts majeurs du système électoral occidental traditionnel. Après une analyse détaillée des failles, Guerrero propose une alternative qu’il nomme « Single-Issue Lottery-Selected Legislature » (SILL).

La SILL se compose d’une vingtaine de commissions parlementaires, chacune spécialisée dans un secteur précis (commerce, sécurité, santé, etc.). Chaque commission est constituée de 300 citoyens tirés au sort pour exercer des fonctions politiques. Ils effectuent trois années consécutives de service durant lesquelles ils délibèrent et élaborent de nouvelles lois. Ces commissions pourraient être conseillées, si elles le souhaitent, par des comités de spécialistes aux expertises variées et aux opinions politiques diverses.

Cette lotocratie, dit Guerrero, se débarrasse des campagnes électorales aux financements douteux, assure le renouvellement du pouvoir législatif, et respecte mieux les principes d’égalité politique. Elle remplacerait la lutte des intérêts privés et claniques par un dialogue réfléchi venant d’une assemblée inévitablement hétérogène et désintéressée.

À vrai dire, la pratique n’est pas nouvelle. Elle a d’abord été utilisée en Grèce antique pour constituer la Boulé, assemblée développant les lois soumises au vote de l’Ecclesia. On l’instaura à la Renaissance pour choisir les Doges des républiques italiennes. Aujourd’hui encore, on compose par tirage au sort le jury les cours d’assises en France, en Angleterre, ou aux États-Unis.

La lotocratie est-elle une réelle solution aux maux de la démocratie africaine ? Comment s’assurer que les « députés du hasard » seront suffisamment compétents pour participer à l’élaboration de nouvelles lois ? L’élimination du système électoral par représentation n’est-il pas rétrograde, conduisant à la dépolitisation du citoyen ordinaire ?

Le Sort en cinq Vertus

Le corruption est la principale préoccupation. Un politicien est dit corrompu s’il use de sa position pour défendre les intérêts des plus puissants, au lieu de répondre aux attentes et aux besoins de la société. Plus il est facile pour un dirigeant de prendre des décisions sans qu’il soit sanctionné par la population, plus il sera intéressant pour un lobby de le manipuler. Selon Guerrero, la population doit avoir les moyens de contrôle nécessaires pour engager la responsabilité des dirigeants. Cependant un jugement éclairé nécessite un travail complexe et chronophage pour le citoyen ordinaire.

La lotocratie réduit l’envergure du problème à travers ses caractéristiques propres :

  1. Les fréquentes passations de pouvoir diminuent l’intérêt de corrompre les membres des commissions. Le départ automatique des membres après 3 ans de service leur fait perdre en intérêt aux yeux des lobbys cherchant un soutien à long terme.
  2. La lotocratie réduit la force des réseaux permettant l’accès aux pouvoirs. L’entraide ethnique est minimisée, et la redevabilité des représentants envers leurs congénères est inexistante. Nul ne doit rien à personne lorsque le hasard choisit les nouveaux dirigeants.
  3. La démocratie aurait tendance, par processus d’auto-sélection, à favoriser les individus avides de pouvoir. La lotocratie assurerait le désintéressement des représentants. Savoir que l’on doit sa position à la chance, conduirait à une plus grande humilité vis-à-vis des connaissances de chacun, ce qui renforcerait la consistance des débats.
  4. La diversité des expériences des membres offrirait une meilleure représentation des problèmes réels de la société. Guerrero se réfère au livre La Différence du sociologue américain E. Scott Page, qui postule l’avantage concret des groupes aux styles cognitifs variés. Ceux-ci éviteraient l’auto-validation aveugle des groupes aux idées semblables.
  5. Par nature, les élections poussent les politiciens à se focaliser sur des problèmes à court terme, afin de conserver leur popularité jusqu’aux prochaines élections. Le désintéressement de la lotocratie permet aux députés de s’engager dans des projets difficiles qui porteront leurs fruits sur plusieurs décennies.

Cependant, la lotocratie n’est pas sans défaut. La première critique est l’éventuel manque de compétence des représentants. Il serait possible d’atténuer ce problème en exigeant que chaque citoyen sache lire et écrire afin de participer au tirage au sort. Cette politique inciterait d’ailleurs les États à investir davantage dans l’éducation.

On s’inquiète aussi de l’emprise des experts sur les opinions des représentants. Leur statut ne pousserait-il pas les « députés du hasard » à déléguer leur capacité de réflexion ? Ou alors observerions-nous de la méfiance vis-à-vis de ces soi-disant experts ? Une solution consisterait à exiger certains quotas de diversité parmi les opinions politiques des conseillers. C’est en présence d’une plus grande diversité intellectuelle qu’une réflexion sincère et décomplexée prendra forme.

Une pensée sans action n’est que vain mirage

Ces deux inquiétudes nous indiquent qu’il serait bon d’organiser des sessions tests afin de développer des procédures de délibération adaptées à un public novice. Il est inutile d’estimer les capacités réelles de la société sans l’avoir jamais invitée à des débats structurés aux conséquences signifiantes. La liste des bienfaits d’une lotocratie peut être immense, et excède de loin les coûts qu’engendreront le financement de ces session tests. Selon cette analyse coûts-avantages, il est raisonnable de lancer des sessions préliminaires.

Le but final n’est pas d’imaginer la structure politique idéale, mais de chercher des améliorations au système actuel. La scène politique africaine est gorgée de corruption, à tel point que l’on mesure la valeur d’un politicien à sa fortune. Les luttes d’intérêts personnels et claniques étouffent le débat politique ; elles sont incompatibles avec une véritable réflexion sur les besoins des Africains sur le long terme. En commençant par remplir un tiers de l’Assemblée par tirage au sort, on atténuerait grandement le sentiment de marginalisation qu’éprouvent certaines ethnies lors des élections.

Quand les politiciens ne cachent pas leur désintérêt pour le bien commun, choisir des représentants par le biais du hasard ne peut constituer qu’une amélioration.

Paul de Saint Jean étudie l’épistémologie à la London School of Economics. Il a grandi entre la Côte d’Ivoire et le Costa Rica, et s’intéresse à l’usage des sciences cognitives dans l’élaboration de nouvelles politiques publiques.

  1.  Alexander A. Guerrero, professeur de philosophie de l’Université de Pennsylvanie.
  2.  Guerrero, Alexander A. 2014. “Against Elections: The Lottocratic Alternative” Philosophy and Public Affairs 42: pp. 135-178.