Aristote pour tous : et si l’intelligence artificielle était la chance des moins qualifiés ?

Les travailleurs les moins qualifiés seront-ils les victimes de l’Intelligence artificielle ? Rien n’est moins sûr !

Par Philippe Silberzahn.

J’assistais il y a quelques jours à une conférence sur l’intelligence artificielle dans le cadre du Peter Drucker Forum. Les participants à la table ronde étaient unanimes pour prédire une sorte d’apocalypse du travail, joignant en cela l’avis de la plupart des experts. En gros l’argument est le suivant : l’IA va rendre obsolète un nombre très important de métiers, avec un impact majeur à très court terme. Les participants ont ajouté que l’IA permettrait certainement d’en créer beaucoup d’autres, comme cela a été le cas lors de toutes les vagues d’automatisation (métiers à tisser, distributeurs automatiques de billets, etc.) mais avec retard, et qu’il y aurait donc un décalage entre temps. En tous cas, les travailleurs les moins qualifiés seraient, selon eux, les principales victimes de cette vague d’innovation qui tire le travail « vers le haut ».

Eh bien je n’en crois rien. Je pense au contraire que l’IA est la chance des moins qualifiés.

En 1990, Steve Jobs déclarait que l’ordinateur était une bicyclette pour l’esprit. Par cela il voulait dire que l’homme avait inventé un outil lui permettant de faire beaucoup plus qu’il ne pouvait faire naturellement, et ce de manière bien plus efficace que les oiseaux d’un point de vue énergétique. Il concluait : la principale différence entre les humains et les animaux est que les humains fabriquent des outils pour faire plus avec moins d’énergie. L’intelligence artificielle, c’est la même chose. Elle va permettre aux humains de faire plus, avec moins d’énergie.

Google translate en Russie

Il y a deux ans je suis allé faire une formation en Russie. Je monte dans un taxi réservé par le client. Je ne parle pas russe, et le chauffeur m’a vite fait comprendre qu’il ne parlait ni français, ni russe. Mais il avait mon nom, et savait où m’amener. Mais au bout de quelques minutes, il s’est mis à parler en russe. Interloqué, je me suis demandé ce qui lui prenait. Quelle n’a pas été ma surprise d’entendre quelques secondes après une charmante voix féminine m’indiquer que sur la droite se tenait tel musée construit par Pierre le Grand, sur la gauche le monument dédié aux anciens combattants de la seconde guerre mondiale, etc. En fait le chauffeur parlait dans son téléphone équipé de Google Translate.

L’application reconnaissait sa parole, la traduisait, et la ressortait en anglais. Je n’en suis toujours pas vraiment revenu. Grâce à Google Translate, ce chauffeur russe « parle » anglais. Il dispose d’une bicyclette pour son esprit qui lui permet de transporter des clients dont il ne parle pas la langue. Il peut faire plus, avec moins d’énergie, malgré son manque de qualification évidente. Sans Google Translate, il aurait dû se contenter de passagers locaux, moins rémunérateurs. En clair, son manque de qualification a été compensé par l’IA.

À tous les prophètes de la peur qui nous assènent ce qu’ils pensent être des évidences avec force courbes et slogans marquants, à savoir que l’IA déclassera les moins qualifiés, on peut donc opposer l’idée suivante selon laquelle, au contraire, comme ce chauffeur de taxi russe, elle permettra aux moins qualifiés de rester dans la course. Ils auront à tout moment leur encyclopédie sous la main, leur Aristote personnel dans la poche.

La connaissance deviendra une commodité, et ne sera plus réservée à une petite élite. Autrement dit, l’IA est profondément subversive. Car comme le disait Chris Anderson dans son ouvrage La nouvelle révolution industrielle, « Le changement révolutionnaire se produit lorsque les industries se démocratisent, lorsqu’elles sont arrachées au seul domaine des entreprises, des gouvernements et des institutions et cédées aux gens ordinaires. »

Au lieu d’être une grande soustraction, l’IA est peut-être au contraire la grande addition ultime qui va mettre fin à l’inégalité résultant de la formation.

Et si l’IA était la chance des gens ordinaires ?

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