Edwy Plenel : quand la lutte finale n’empêche pas la lutte fiscale !

Edwy Plenel credits Parti socialiste (CC BY-NC-ND 2.0)

Edwy Plenel dénonce les subventions reçues par les milliardaires de la presse écrite, mais il en a déjà perçu et il n’est pas contre leur extension à la presse numérique au nom de « l’équité ».

Par Nathalie MP.

Vous connaissez certainement Edwy Plenel, ce journaliste moustachu et grande gueule, issu du trotskisme, passé par la direction de la rédaction du journal Le Monde« face cachée » incluse, puis fondateur du site de presse Mediapart en 2008 et interlocuteur d’Emmanuel Macron avec Jean-Jacques Bourdin lors du dernier grand show télévisé du Président. 

S’il compte quelques belles enquêtes à son actif, l’affaire Cahuzac par exemple, il a aussi ses fiascos, dont une accusation fantaisiste de financement du PS par le dictateur du Panama Noriega. Bien que Tariq Ramadan, tête d’affiche des Frères musulmans en France, soit sous le coup d’une mise en examen pour viol, il demeure l’un de ses fidèles soutiens et il évolue indiscutablement et bruyamment dans le sillage de la gauche de la gauche, comme en témoignent clairement les récents articles de ses journalistes sur la réforme de la SNCF ou les Paradise Papers.

C’est précisément là que les choses deviennent amusantes. Car si la moustache d’Edwy frémit d’indignation lorsque des entreprises ou des particuliers recherchent en toute légalité (cas des Paradise Papers) des taux d’imposition plus doux que ceux réservés à ses contribuables par la fiscalité française, il est bien évident que lorsque Plenel décide en toute illégalité et en toute connaissance de cause d’appliquer à Mediapart une TVA de 2,1 % limitée à l’époque à la presse papier au lieu des 19,6 % (puis 20 %) prévus pour la presse en ligne, ce n’est ni de la fraude ni de l’optimisation fiscale, ce n’est même pas une malencontreuse erreur, c’est un combat citoyen et démocratique pour la pluralité de la presse et la liberté d’expression !

Mieux, c’est une question de concurrence équitable entre la presse numérique et la presse papier dans laquelle Mediapart joue sa survie. Formidable ! Devenu chef d’entreprise lui-même, Plenel a compris qu’une fiscalité confiscatoire et mal ficelée peut fausser le jeu naturel du marché et entraîner les entreprises à la faillite !

Du reste, dans un article de mars dernier où il présentait la situation de Mediapart après 10 ans d’existence, il nous révélait des résultats financiers que beaucoup de chefs d’entreprise pourraient envier :

Atteignant 13,7 millions d’euros en 2017, le chiffre d’affaires a augmenté de 20 % par rapport à 2016. Le résultat net, après impôt, est de 2,2 millions d’euros, représentant 16 % du chiffre d’affaires, taux exceptionnel dans notre secteur.

Notons au passage que LVMH, dont nous allons parler plus bas, est à 13 % de profit en 2017 selon le même critère.

Comprenez-moi bien, chers lecteurs, je ne suis nullement en train de critiquer les profits ou plaider pour une fiscalité élevée. Je me borne à constater combien il est aisé pour un Edwy Plenel (exactement comme pour un Cahuzac, du reste) de faire la morale aux autres tout en ayant rigoureusement les mêmes préoccupations de gestion, quitte à les emballer dans un discours musclé contre les riches et les médias dominants qui sonnera agréablement aux oreilles trotskistes.

Médiapart n’aura pas mené son combat en vain puisque le taux de TVA applicable à la presse, tous supports confondus, a été harmonisé à 2,1 % à partir de février 2014.

Ce qu’il faut noter cependant, c’est que les gens comme Plenel ont généralement l’habitude d’exiger des alignements sur le haut du barème, lequel n’est jamais assez élevé pour eux quand ils n’y sont pas assujettis. Dès qu’il est question de supprimer une taxe sur les riches, comme on l’a vu avec la limitation de l’ISF à la fortune immobilière, ils sont pris de graves palpitations morales. Mais comment va-t-on financer encore plus de transports en commun gratuits, encore plus de panneaux solaires et encore plus de Pass culture ? Une question idiote, mais récurrente chez la gauche « morale » – que Plenel évite de se poser quand ça l’arrange.

Et ce qu’il faut noter en outre, c’est que ce taux réduit est en quelque sorte une faveur à la presse, une de ces mesures qui ressemblent furieusement à une subvention – bien que Plenel se défende d’en recevoir – puisque l’immense majorité des biens et services reste assujettie au taux plein de 20 %. Même Bernard Arnault, bête noire officielle des anti-capitalistes et propriétaire du Parisien, Aujourd’hui en France et Les Échos, collecte essentiellement de la TVA à 20 % à travers ses autres activités dans LVMH.

Mediapart n’est sans doute pas le média qui reçoit le plus d’aides directes à la presse alors que Bernard Arnault en est l’un des principaux bénéficiaires. Mais si Plenel en fait systématiquement un argument choc pour manifester sa parfaite indépendance médiatique contre les « médias dominants » et s’il ne manque jamais de dénoncer « les milliardaires de la presse gavés d’aides publiques et privées », n’oublions pas que ses journalistes profitent comme les autres (mais contrairement au régime normal des salariés) d’un abattement spécial sur le revenu.

De plus, Mediapart aurait reçu 200 000 € de subventions étatiques en 2009. La martingale sémantique est la suivante : les sites concernés ne demandent pas des aides publiques – ils sont contre, indépendance, blabla … – mais de l’équité !

Nous étions d’abord demandeurs d’équité, étant entendu que les aides attribuées aux sites des médias traditionnels constituaient des distorsions de concurrence dans ce nouveau secteur de l’information en ligne.  (Rue89)

Ajoutons que le Syndicat de la presse indépendante d’information en ligne (SPIIL), dont Mediapart est membre fondateur, milite activement pour obtenir que « le principe de neutralité des supports (guide) l’ensemble du soutien public à la presse » exactement comme il a guidé l’harmonisation du taux de TVA.

Autrement dit, afin de garantir pluralité de la presse et concurrence non faussée, il conviendrait que les organes de presse numériques puissent bénéficier des aides d’État au même titre que la presse papier. Une évolution que la Cour des comptes recommande dans son rapport public annuel 2018 sur les aides à la presse (voir page 22 du lien).

Ce développement n’est pas encore acquis, mais victoire, victoire, Plenel a au moins gagné « son » combat sur la TVA. Il n’empêche que le tribunal administratif, qui a rendu son jugement le 22 mai dernier, considère que la société éditrice de Médiapart est bien redevable de l’écart entre les deux taux pour l’entièreté de la période où elle s’est appliqué 2,1 % sans justification fiscale, soit 3,3 millions d’euros. Disons-le simplement mais nettement : Mediapart a bel et bien été condamné.

S’exprimant sur la question dans ses propres colonnes lundi dernier, Edwy Plenel se décerne cependant moult certificats de bonne conduite et parle de « première victoire judiciaire ». Mediapart échappe en effet aux majorations de 40 % du redressement fiscal qui lui auraient été appliquées si la cour avait été convaincue de son intention d’éluder l’impôt.

À mon sens, Mediapart bénéficie surtout d’une forme d’indolence de l’administration fiscale. Celle-ci l’avait prévenu dès 2008 par courrier que le taux applicable à son activité était 19,6 % et non 2,1 %. Le site n’en a pas tenu compte, silence radio de la part du fisc, et c’est seulement en décembre 2013 qu’est arrivé un contrôle fiscal. Résultat de ce retard à l’allumage, l’État est condamné à payer 1000 € à Mediapart. Pour Plenel, pas de doute, ce contrôle purement vengeur est venu « d’en-haut » suite aux révélations de Mediapart sur l’ex-ministre du budget Jérôme Cahuzac.

Après tout, c’est possible. Mais gardons en mémoire que Plenel a l’habitude de se faire passer pour la victime des malversations vengeresses des autres. Lui est toujours tout blanc, qu’il s’agisse de Tariq Ramadan, de sa TVA ou de ses « profits ».

Résumons : Edwy Plenel dénonce les subventions reçues par les milliardaires de la presse écrite, mais il en a déjà eu et il n’est pas contre leur extension à la presse numérique au nom de « l’équité ». Il fustige l’optimisation fiscale des riches, mais il a pratiqué lui-même sa propre « optimisation », ce qui lui a valu un redressement fiscal. Il fait partie de ces gens qui font une moue méprisante quand on leur parle de marché libre mais il réclame pour lui une concurrence non faussée. Il vilipende les profits des sociétés du CAC40, mais en 2017 son entreprise Mediapart a été encore plus profitable que LVMH !

Tout ceci manque de cohérence, mais que voulez-vous, il est de gauche, ses intentions sont forcément pures et sans reproche !

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