Macron face à Plenel-Bourdin : ringardiser les codes, à quel prix ?

Emmanuel Macron en juillet 2017 by Presidencia de la Republica mexicana(CC BY 2.0)

Au nom de la liberté de ton, au nom de l’égalité entre les trois protagonistes du débat, Macron, Plenel et Bourdin, dans leur désir de ringardiser les codes des interviews présidentielles, de faire le show aussi … le respect a été mis de côté.

Par Isabelle Barth.

« Emmanuel Macron ! Vous n’êtes pas le professeur et nous ne sommes pas vos élèves ! ». Cette phrase énoncée avec virulence lors de l’interview du chef de l’État sur BFM TV m’a frappée. Elle posait le problème de la juste distance nécessaire à l’expression du respect pour son interlocuteur.

Au nom de la liberté de ton, au nom de l’égalité revendiquée entre les trois protagonistes du débat, dans leur désir de ringardiser les codes des interviews présidentielles, de faire le show aussi… le respect a été mis de côté.

Or, le respect est un pilier de nos vies sociales, qu’elles soient privées, publiques ou professionnelles, car il renvoie à la dignité.

Cette interview illustre ce désir actuel de « ringardiser » les codes de notre société (l’ancien monde et le nouveau monde), qu’on voit se déployer en politique mais aussi dans les entreprises avec le souhait de se libérer de la hiérarchie. Mais ce mouvement profond, qui porte ses justifications, ne met-il pas en péril ce ciment qu’est le respect que nous nous devons mutuellement pour « faire société » ? Ce débat télévisé, hautement symbolique pose cette question, qui est loin d’être anecdotique.

Ringardiser les codes, mais à quel prix ?

Bousculer les codes, telle était la volonté farouche des trois protagonistes de cette interview. Cet objectif était tellement présent qu’il a souvent pris le pas sur le désir de partager, et a pu oblitérer le fond.

Ainsi, sur l’apparence, il était hors de question pour les deux journalistes de reprendre les codes du « vieux monde » avec le refus du costume cravate au profit de la chemise ouverte. Une autre posture était de refuser d’utiliser le « Monsieur le président » au profit du prénom/nom : « Emmanuel Macron » , ceci au nom d’une égalité totale. Là encore, quelle obstination à nier la hiérarchie, il s’agissait d’un échange entre experts, dans l’horizontalité absolue. « Vous n’êtes pas le professeur, nous ne sommes pas des élèves ! »

Dans leur connivence à vouloir ringardiser les codes de l’exercice, ces trois hommes ont paradoxalement :

  • perdu de vue leur devoir d’exemplarité,
  • montré un « entre soi » qui, finalement rejouait la bonne vieille comédie des rapports « virils »,
  • déplacé la légitimité sur l’expertise et non pas le statut.

C’est ce dernier point qui m’intéresse car c’est ce à quoi on assiste dans les « nouvelles configurations organisationnelles », et qui interroge la notion fondamentale de respect.

Qu’est-ce que le respect ? À qui doit-on le respect ? Et pourquoi ?

Le respect, c’est la bonne distance

Le respect requiert à la fois une nécessaire proximité et une nécessaire distance. Il faut assez de proximité avec autrui pour reconnaître en lui ou elle, une personne au plus proche de moi par l’essentielle dignité que nous avons en partage. Mais il faut pour cela même prendre assez de recul pour ne pas l’enfermer dans un statut social ou affectif.

Bref, le respect est en cela « bonne distance », ni trop près, ni trop loin. On retrouve d’ailleurs cette idée dans l’expression « tenir quelqu’un en respect », c’est-à-dire suffisamment loin pour écarter le danger potentiel qu’il pourrait représenter, et suffisamment près pour qu’il ne risque pas de m’échapper.

Il y a une façon d’être trop proche de quelqu’un, par exemple en se mêlant en permanence de sa vie privée, qui revient à lui manquer de respect. Il en est une autre qui consiste à être trop loin de lui, jusqu’à l’indifférence. Dans le débat qui nous occupe, l’agressivité de certains propos, les mises en doute des réponses, le ton inquisitoire, la familiarité ne relevaient pas de cette juste distance.

Le respect moral, le respect social

On distingue le respect comme devoir moral, du respect comme devoir social. Un petit traité de Pascal, une lettre en réalité, adressée au jeune duc de Luynes en 1660, est à cet égard tout à fait instructif. Il est connu des philosophes sous le nom de « second discours sur la condition des grands ». Pascal commence par distinguer deux sortes de grandeurs, les unes qu’il désigne comme des « grandeurs naturelles », les autres qu’il nomme «grandeurs d’établissement ».

Les grandeurs naturelles correspondent aux qualités réelles d’une personne à laquelle on peut reconnaître quelque supériorité dans certains domaines (son talent de footballeur, son sens de l’organisation, son dévouement, son courage, sa générosité…). Pascal est ici très précis quand il explique au jeune duc que « les grandeurs naturelles sont celles qui sont indépendantes de la fantaisie des hommes, parce qu’elles consistent dans des qualités réelles et effectives de l’âme ou du corps qui rendent l’une ou l’autre plus estimable, comme les sciences, la lumière de l’esprit, la vertu, la santé, la force ».

Les grandeurs d’établissements correspondent à des fonctions hiérarchiques, c’est-à-dire instituées : un tel est proviseur, directeur général, ou duc, député, maire, ou président… Le respect qui leur est dû est un respect de convention qui n’a rien à voir avec leurs qualités réelles. Je peux être ministre et, en même temps, escroc et menteur.

Le respect dont il est ici question ne va pas à la personne, mais à une fonction établie accompagnée de protocoles sociaux : « Il faut parler aux rois à genoux ; il faut se tenir debout dans la chambre des princes ». Ce sont là de simples conventions qui ne signifient rien d’autre qu’un certain ordre socialement nécessaire.

Nous dirions aujourd’hui qu’il faut vouvoyer ses professeurs et frapper avant d’entrer dans le bureau de son chef. Ces règles simplement conventionnelles ont un sens social, et non pas une signification morale. Ce serait, écrit encore Pascal, « une sottise et une bassesse d’esprit que de leur refuser ces devoirs ».

Nous pouvons donc distinguer le respect comme vertu morale, qui va à la personne, et le respect comme vertu sociale, qui va à la fonction. À l’un et à l’autre correspondent des devoirs, mais là encore, nos devoirs moraux (de respect inconditionnel de la dignité de tout homme regardé comme mon égal quels que soient ses titres) et nos devoirs « sociaux » (vouvoyer nos supérieurs, se tenir debout dans la chambre des princes…).

Le respect est une vertu, l’estime un plaisir

Le respect est une vertu sociale qui ne se monnaye pas ni ne se module : si l’estime peut porter sur la valeur individuelle ou collective, le respect est dû. André Comte-Sponville, philosophe et aussi membre du comité de direction de la Fédération de France de Football nous dit ainsi que le respect est dû à tous les footballeurs même les plus médiocres, par contre on peut réserver son estime pour les meilleurs. « Le respect est une vertu, l’estime ou l’admiration sont des plaisirs ».

La différence entre le respect et l’estime est capitale. Il peut y avoir un devoir de respect, mais il ne saurait exister de devoir d’estimer. Je dois respecter mon chef parce qu’il est mon chef, mais je ne suis pas tenu de l’estimer si je ne trouve en lui rien de remarquable.

On respecte quelqu’un soit pour la fonction qu’il incarne, soit pour la personne qu’il est, mais on ne l’estime que pour ses qualités réelles : il joue au football mieux que les autres, il est plus attentif à ses subordonnés, c’est un vrai pédagogue, un grand général, un directeur particulièrement perspicace… Si tout homme est fondé à revendiquer le respect, nul ne saurait légitimement exiger l’estime

Alors que tout vivant agit par tendance, par inclination, mu par la loi de ses désirs ou de ses besoins, le vivant humain est celui-là seul qui peut agir par devoir moral, éventuellement contre ses tendances spontanées. Et des relations humaines, qu’elles soient d’amitié ou de travail, ne sont humaines qu’à intégrer cette dynamique du devoir. Le respect n’est pas seulement ce que je peux consentir à ceux que j’apprécie ; il est ce que je dois à chacun, du seul fait de son humanité.

Cette clarification me semble importante dans une société qui fait tellement appel à la notion de respect mais la chahute tout autant.

Pour revenir à notre débat télévisé : et même si on peut supposer qu’il y avait de l’estime entre les personnes en présence, il a été marqué par l’absence manifeste de ce respect social dont Pascal nous dit que ce serait une « sottise et une bassesse » de le refuser, et par son exposition médiatique et sa valeur d’exemple, on peut le regretter. Si le prix de la ringardisation des codes est de sacrifier le respect, cela me semble trop cher payé.

NB : ce billet est largement inspiré de l’ouvrage que j’ai co-écrit avec Yann-Hervé Martin La manager et le philosophe, paru en 2014 aux Éditions Le Passeur.

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