Trop d’experts pour trop peu de certitudes

Rien ne m’énerve plus que cet abus d’expertises « sauvages » qui s’obstinent à apposer sur une réalité mouvante et incertaine un quadrillage totalitaire.

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Trop d’experts pour trop peu de certitudes

Publié le 31 mai 2018
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Par Philippe Bilger.

Les experts pullulent.

Dans tous les secteurs de l’activité humaine, politique, économique, sportif, culturel, militaire ou judiciaire, on fait appel à des experts, à des personnalités qui sont présentées comme détentrices d’un savoir exclusif, irréfutable et quasiment scientifique. Dans n’importe quel débat, à la radio ou à la télévision, sont sortis d’une boîte des spécialistes dont l’avis et les analyses seraient indiscutables et donc indiscutées sauf par des esprits rétifs que les décrets d’autorité n’impressionnent pas. Il y a de la dissidence qui naît spontanément face aux appréciations péremptoires qui croient clôturer des échanges avant même qu’ils aient commencé.

Rien ne m’énerve plus que cet abus d’expertises « sauvages » qui s’obstinent à apposer sur une réalité mouvante et incertaine un quadrillage totalitaire et qui s’imaginent, parce qu’elles sont sollicitées, être prises en compte bouche bée et intelligence assoupie.

Les experts ont toujours raison

Ces experts qui pour tout et n’importe quoi viennent nous offrir des enseignements prétendus décisifs sont la rançon d’un monde qui justement manque de lumières éclatantes et cherche à substituer à l’équivoque de la réflexion le sommaire de l’injonction.

On n’a plus le droit de contredire puisque tout aurait été dit par des experts. Généralement, au mieux on n’est pas forcément d’accord avec ceux-ci, au pire on les juge parfaitement illégitimes dans l’appréhension des matières dont on leur a confié la charge comme s’ils étaient les seuls dépositaires aptes à garder un inestimable trésor : celui de la connaissance.

Ce billet m’a été inspiré par la si lucide et sarcastique définition des experts par Sylvain Tesson (citée par Guy Savoy dans Le Figaro Magazine) : « Ils sont les spécialistes de l’invérifiable ».

J’avoue osciller, entre intérêt de beauf et retenue de fou rire, quand je vois défiler sur les chaînes sportives – notamment sur beIN Sports – d’anciens professionnels se rengorgeant parce que pompeusement on les surestime en les étiquetant experts et qui sont trop heureux quand leurs prévisions ne sont pas totalement démenties par le réel.

Industrialisation de l’expertise

Le tour de force pour être pris au sérieux est d’afficher, en même temps qu’une opinion férocement impérieuse, une mine sentencieuse, grave et courroucée par avance. Comme s’il convenait d’anticiper sur une scandaleuse contradiction à venir.

Cette industrialisation de l’expertise est d’autant plus accablante qu’elle a pris un essor ayant détourné au fond de l’authentique pensée et laissé croire que personne d’autre ne pourrait brillamment ajouter à la recherche et à la manifestation de la vérité dans tous les registres où cette dernière a moins besoin d’autorité que de pluralisme, du couperet que du doute.

On comprendra aisément pourquoi j’ai toujours éprouvé un malaise quand même avec la meilleure volonté médiatique du monde, on m’a présenté non seulement comme juriste – pourquoi pas ? – mais surtout en qualité d’expert. Rien n’était plus éloigné de ma conception de la liberté, de ma volonté de laisser ma subjectivité convaincre ou hésiter ou être convaincue, de fuir les pentes arides, austères, arrogantes de l’expertise pour le bonheur de l’indécision créatrice et du questionnement créateur.

Probablement avec cette méfiance de principe ai-je manqué de profiter de véritables experts mais je ne le regrette pas. La plupart du temps il y a trop d’experts pour trop peu de certitudes.

Des usurpateurs payés pour distiller de l’illusion : qu’il y a de la simplicité dans la complexité, et que tout est lisible alors que rien ne l’est.

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  • on appelle les experts pour répondre à des questions..Il me semble que on sait ou on ne sait pas…et que l’experte est par définition un type qui en sait plus que moi mais qui au fond n’en ait pas plus que moi…il y en a de très honnêtes qui ne dissimulent pas leur ignorance fondamentale et répondent à la question humblement, et il y en a d’autres ,qui effectivement froncent souvent les sourcils en effet,dissimule le fait que leur réponse à la question n’a rien à voir avec leur savoir mais tout à voir avec leur idéologie.

    Mais c’est comme ça…ça nous rassure un peu devant l’incertitude de la vie.

    le pire est que les gens abandonnent leur esprit critique trop facilement et ne sont pas capables de distinguer entre l’expert ou le savant par paresse.

  • « La docte ignorance des experts » … (Edgar Morin)

  • L’expert reste la référence incontournable que l’ignorant ne devrait ni contester ni contredire avant de s’être instruit. Ce qui pose problème aujourd’hui est surtout que la majorité des gens qu’on présente comme experts sont uniquement experts en éloquence médiatique, et que cette expertise-là a été acquise au détriment de celle qu’ils auraient pu développer dans le domaine sur lequel on leur offre une belle tribune… Il en résulte une défiance et une contestation extrêmement préjudiciables de l’expertise dans le grand public.

    • @ MichelO
      Reconnaissons qu’il y a bien des personnes qui connaissent et pratiquent dans un domaine spécifique mal connu du public comme par une autre personne, souvent médiatique, qui les interrogent.
      Ces « initiés » ont intérêt à se montrer simples, accessibles, un peu pédagogues pour pouvoir « vulgariser » dans le bon sens du mot, pour être réinvités.
      Il y a aussi les experts de la vie courante qu’ils soient comptables, fiscaux, près des tribunaux ou, dans les assurances, ceux qui estiment la valeur financière d’un dommage!
      Ce qui est insupportable, ce sont les « experts » qui prophétisent alors que l’avenir, toujours contingent, ne peut être prédit que par des hypothèses conditionnelles, avec ou sans statistiques constatées dans des cas très similaires!

      • Il y a presque une contradiction entre se montrer simple, accessible et « bon client » (!), comme disent les interviewers, et rendre une expertise honnête. D’autant plus que l’interviewer ne cherche pas le moins du monde autre chose que le sensationnel et le polémique, et que lui a l’habitude de poser les questions que poserait un enfant de 4 à 7 ans (règle numéro 1 du niveau à adopter dans une intervention médiatique). Je vous parle d’expérience, hélas !
        Pour la vie courante, c’est plus facile si les choses se passent en dehors de toute contrainte médiatique, si un rapport d’expertise écrit a été communiqué préalablement à la discussion, si la demande provient d’un groupe plutôt que d’un individu isolé, et si les délais sont corrects. Si en revanche votre responsable de relations publiques vous appelle à 14 heures pour vous dire que tel présentateur télé souhaite vous faire réagir en tant qu’expert sur un fait d’actualité pour l’inclure dans le journal du soir, il ne vous reste en gros que le choix entre une prestation peu convaincante ou l’abandon à autrui de votre réputation d’expert…

        • @ MichelO
          Oui, peut-être!
          « L’expert » est souvent appelé ainsi par ceux qui l’interrogent pour étoffer leurs propos à eux! (Je parle de la télé où l’usage du terme est souvent abusif.)

          Pour les collègues, plus ou moins initiés, un langage technique sera plus adéquat, même si le temps de parole est souvent limité (en congrès, par exemple) et ne permet pas d’entrer dans tous les détails: l’écrit est là pour ces détails.

          Dans le journal du soir, l’expert est prié de répondre avec clarté et concision aux 3 ou 4 questions, souvent préparées par le journaliste … et l’expert si le journaliste n’y pige que pouic!

  • M. Bilger, parfois je ne suis pas d’accord avec ce que vous avancez, mais là, en l’occurrence, je partage totalement votre point de vue. Il y a beaucoup d’émissions que je ne regarde même plus tant les prétendus « experts » se gargarisent de mots et surjouent leur posture!

  • des experts en enfumage et en bêtise je n’ai jamais vu que ça.

  • Que d’experts depuis les attentats, en terrorisme ou en géopolitique ou de certaines régions du monde…

  • de puis l’info continue. ..l’expert en tout genre la nouvelles filière …avec ces contradiction…moi je sais…rien bien entendu
    en réalité nous sommes tous des experts de notre vécu. ..

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