Trop d’experts pour trop peu de certitudes

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Rien ne m’énerve plus que cet abus d’expertises « sauvages » qui s’obstinent à apposer sur une réalité mouvante et incertaine un quadrillage totalitaire.

Par Philippe Bilger.

Les experts pullulent.

Dans tous les secteurs de l’activité humaine, politique, économique, sportif, culturel, militaire ou judiciaire, on fait appel à des experts, à des personnalités qui sont présentées comme détentrices d’un savoir exclusif, irréfutable et quasiment scientifique. Dans n’importe quel débat, à la radio ou à la télévision, sont sortis d’une boîte des spécialistes dont l’avis et les analyses seraient indiscutables et donc indiscutées sauf par des esprits rétifs que les décrets d’autorité n’impressionnent pas. Il y a de la dissidence qui naît spontanément face aux appréciations péremptoires qui croient clôturer des échanges avant même qu’ils aient commencé.

Rien ne m’énerve plus que cet abus d’expertises « sauvages » qui s’obstinent à apposer sur une réalité mouvante et incertaine un quadrillage totalitaire et qui s’imaginent, parce qu’elles sont sollicitées, être prises en compte bouche bée et intelligence assoupie.

Les experts ont toujours raison

Ces experts qui pour tout et n’importe quoi viennent nous offrir des enseignements prétendus décisifs sont la rançon d’un monde qui justement manque de lumières éclatantes et cherche à substituer à l’équivoque de la réflexion le sommaire de l’injonction.

On n’a plus le droit de contredire puisque tout aurait été dit par des experts. Généralement, au mieux on n’est pas forcément d’accord avec ceux-ci, au pire on les juge parfaitement illégitimes dans l’appréhension des matières dont on leur a confié la charge comme s’ils étaient les seuls dépositaires aptes à garder un inestimable trésor : celui de la connaissance.

Ce billet m’a été inspiré par la si lucide et sarcastique définition des experts par Sylvain Tesson (citée par Guy Savoy dans Le Figaro Magazine) : « Ils sont les spécialistes de l’invérifiable ».

J’avoue osciller, entre intérêt de beauf et retenue de fou rire, quand je vois défiler sur les chaînes sportives – notamment sur beIN Sports – d’anciens professionnels se rengorgeant parce que pompeusement on les surestime en les étiquetant experts et qui sont trop heureux quand leurs prévisions ne sont pas totalement démenties par le réel.

Industrialisation de l’expertise

Le tour de force pour être pris au sérieux est d’afficher, en même temps qu’une opinion férocement impérieuse, une mine sentencieuse, grave et courroucée par avance. Comme s’il convenait d’anticiper sur une scandaleuse contradiction à venir.

Cette industrialisation de l’expertise est d’autant plus accablante qu’elle a pris un essor ayant détourné au fond de l’authentique pensée et laissé croire que personne d’autre ne pourrait brillamment ajouter à la recherche et à la manifestation de la vérité dans tous les registres où cette dernière a moins besoin d’autorité que de pluralisme, du couperet que du doute.

On comprendra aisément pourquoi j’ai toujours éprouvé un malaise quand même avec la meilleure volonté médiatique du monde, on m’a présenté non seulement comme juriste – pourquoi pas ? – mais surtout en qualité d’expert. Rien n’était plus éloigné de ma conception de la liberté, de ma volonté de laisser ma subjectivité convaincre ou hésiter ou être convaincue, de fuir les pentes arides, austères, arrogantes de l’expertise pour le bonheur de l’indécision créatrice et du questionnement créateur.

Probablement avec cette méfiance de principe ai-je manqué de profiter de véritables experts mais je ne le regrette pas. La plupart du temps il y a trop d’experts pour trop peu de certitudes.

Des usurpateurs payés pour distiller de l’illusion : qu’il y a de la simplicité dans la complexité, et que tout est lisible alors que rien ne l’est.

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