6 raisons pour lesquelles Macron n’est pas « illégitime »

Emmanuel Macron by La Mutualité française(CC BY-NC-ND 2.0)

Le «procès en illégitimité» d’Emmanuel Macron ou l’art de changer les règles du jeu quand bon nous semble.

Par Thomas Gauvain.

Voilà un an qu’Emmanuel Macron a été élu président de la République. Une élection qui ne s’est pas passée comme prévu mais qui s’est déroulée dans les règles : celles de la Vème République, avec ses avantages et ses inconvénients. Sans surprise, l’issue de l’élection ne plait pas à tout le monde. Chose moins banale toutefois, des voix contestant la légitimité même du candidat élu se font entendre, des voix qui, semble-il, sont en passe de refaire le premier tour pendant encore quatre ans, faute de l’avoir gagné. Mais derrière ses mauvais perdants se cache un élément plus perturbant : les règles de notre démocratie ne font pas l’unanimité.

En première ligne de cette contestation : Edwy Plenel, le journaliste et militant trotskiste affiché. Selon lui, Emmanuel Macron ne saurait être en mesure d’appliquer son programme compte tenu des conditions dans lesquelles il a été élu, propos qu’il a tenu lors de son interview (ou plutôt son « entretien d’évaluation » comme il se plait à le dire) aux côtés de Jean-Jacques Bourdin, le 15 avril dernier :

Est-ce qu’on n’est pas au cœur d’un malentendu […] Vous n’avez pas été élu par une adhésion majoritaire à votre programme. Il n’y a pas une légitimité, dans tout le pays, sur votre programme. Vous avez eu, au premier tour, 18% des inscrits. Et vous êtes le produit d’une circonstance accidentelle, exceptionnelle.

Son argument est donc simple : Emmanuel Macron n’aurait obtenu que 18% des voix des inscrits au premier tour de l’élection présidentielle (ce chiffre étant obtenu en rapportant les voix obtenues au total des inscrits et non au total des suffrages exprimés, intégrant ainsi les 22% d’abstentionnistes et les 2,5% de bulletins nuls et blancs) tandis que le vote Macron au second tour aurait davantage été un vote « anti Le Pen » qu’un vote d’adhésion.

Mais Edwy Plenel ne fait ici que reprendre un argumentaire développé dès le lendemain de la présidentielle. En témoigne les propos du malheureux quatrième homme, Jean-Luc Mélenchon, qui, dans une interview accordée au Parisien1 pendant l’entre-deux-tours, a déclaré la chose suivante :

Certes M. Macron a été élu mais il a fini à 24% soit 18% des inscrits. Il y a des masses énormes de gens, de droite comme de gauche, qui ont l’impression de s’être fait voler l’élection présidentielle.

Alors me direz-vous, un troskyste qui fait part de son mépris pour des règles prévues d’avance et identiques pour tous lorsqu’elles mettent au pouvoir un « social-libéral », rien d’étonnant. Même constat pour un candidat déçu qui y croyait dur comme fer. Mais le procès en illégitimité de Macron, toujours fondé sur ce même argument du score rapporté aux inscrits, ne s’arrête pas là et se répand comme une trainée de poudre.

Le meilleur endroit pour se rendre compte de l’ampleur de ce procès reste évidemment les réseaux sociaux, lieux par excellence où se déchaînent les passions sans filtre et où chacun s’improvise politologue.


Au début, on s’amuse de voir des individus souhaiter appliquer le programme d’un autre ayant fait un score encore plus faible que le candidat dont ils réfutent la légitimité. Mais, quand cet argumentaire finit par se faire entendre dans notre propre entourage, on commence à s’inquiéter de l’adhésion réelle à nos institutions. D’autant plus que derrière ces individus persuadés du bien-fondé de leurs arguments car portés par une supériorité morale dirigée contre le monde des puissants, se cachent parfois des aspirations peu démocrates sous couvert d’une défense du peuple. Jugez-en par vous-mêmes :

Notre militant virtuel, qui s’indigne du fait qu’Emmanuel Macron s’autorise à appliquer son programme alors qu’il n’a été élu que par une majorité relative au premier tour, ne se lance-t-il pas lui-même dans une posture totalitaire en appelant au plébiscite et à la guillotine, choses que l’on retrouve rarement en démocratie ? On le voit, comme trop souvent, ceux qui se revendiquent du peuple sont les moins démocrates malgré ce qu’ils prétendent.

Alors pendant qu’il en est encore temps, j’aimerais revenir point par point sur les arguments de ses mauvais perdants qui semblent davantage accorder d’importance à la passion qui les anime qu’à leur raison.

1. Le score du premier tour rapporté aux inscrits ne fait jamais la légitimité du Président

Pour savoir si 18% d’Emmanuel Macron sont si risibles que ça, revenons sur les élections passées en comparant le score du 1er tour de chaque candidat élu rapporté aux inscrits :

On le voit ici, aucun candidat n’a su amener avec lui dès le premier tour une majorité absolue des Français, et depuis 1974 on observe même un tassement du score des candidats rapportés aux inscrits. Seul le début du régime a connu des candidats dépassant les 30%. Certes, les 18% d’Emmanuel Macron ne dépassent que les scores de Jacques Chirac et ne sont pas si éloignés des scores de François Mitterrand en 1981 et de François Hollande en 2012. Pour autant, ils ont été exemptés de ce procès en illégitimité.

Le désintéressement des Français pour l’élection présidentielle ne saurait être une des causes de ce score relativement faible, la participation à l’élection de 2017 restant relativement importante. Il faut plutôt se tourner vers un élément dont nous devrions nous réjouir : la multiplication des candidatures. Nous vivons en effet dans un régime qui permet à tout candidat parvenant à récolter le parrainage de 500 élus de se présenter. On avoisine ainsi les 10 candidats par élection depuis 1974. Or, comme le rappelle parfaitement le politologue Gérard Grunberg2 :

Dans un véritable système de démocratie pluraliste, avec des élections libres et non faussées, un candidat ne peut généralement pas, lors d’un premier tour et même d’un second tour, rassembler une majorité absolue des électeurs inscrits. Dans ces conditions, dans l’optique plénélienne, aucun élu ne disposera jamais, sauf rarissimes exceptions, d’une réelle légitimité pour appliquer son programme. Seules les démocraties illibérales permettent d’atteindre de tels scores. Plenel devrait donc dire clairement qu’il rejette le système politique des démocraties libérales au motif que ce type de régime ne donne jamais pleine légitimité aux élus. (…) D’ailleurs Edwy Plenel se garde bien de nous dire de quel score le président élu disposerait d’une réelle légitimité.

Quant à Jean-Luc Mélenchon, qui semble traiter de voleur l’actuel chef de l’État, si par chance il avait eu les quelques 600.000 voix manquantes pour se qualifier au second tour que lui et ses lieutenants se plaisaient à rappeler dès qu’ils le pouvaient, lui non plus n’aurait pas fait bien mieux que 18% des inscrits. Il n’a d’ailleurs fait que 14,8% des inscrits. Et, dans l’hypothèse où Jean-Luc Mélenchon les aurait obtenus et se serait qualifié face à Marine Le Pen, il est fort probable que la majorité des électeurs d’Emmanuel Macron et de François Fillon eurent voté pour lui, non pas pour son programme mais pour échapper à l’héritière du FN, comme l’ont fait ses propres électeurs les plus responsables acceptant la défaite en faveur d’Emmanuel Macron. N’aurait-il pas été alors, lui aussi, un voleur ?

Ainsi, à moins que notre champ politique ne se transforme en bipartisme à l’américaine, une adhésion majoritaire dès le premier tour sera difficilement atteignable dans ses conditions, et c’est tant mieux, car le pluralisme politique est gage de bonne santé de notre démocratie.

Enfin, Edwy Plenel et ses comparses devraient se rappeler que, dans la lettre de la Constitution, le candidat élu tire sa légitimité du second tour et ne sont comptés que les suffrages exprimés. D’ailleurs, pourquoi tenir compte de l’opinion de ceux qui n’ont pas souhaiter l’exprimer ? Que sait-on de leur opinion d’ailleurs ? Pas grand-chose à vrai dire. Alors si ce mode de calcul peut présenter un intérêt, il ne peut en rien fonder la légitimité du chef de l’État. Passons donc à l’étude des résultats du second tour.

2. Un score au second tour rapporté aux inscrits dans la moyenne

66%, c’est le score qu’a fait Emmanuel Macron au second tour. Rapporté au nombre d’inscrits, on obtient le score de 44%. Encore en dessous de la majorité absolue. Oui mais 1) la Constitution est ainsi faite que ne sont toujours pris en compte que les suffrages exprimés pour la même raison qu’au premier tour et 2) comparé aux scores de ses prédécesseurs, Emmanuel Macron est dans la moyenne. Même de Gaulle en 1965 n’a pas fait mieux !

Nous voyons ici que même de Gaulle n’a su avoir la majorité des suffrages rapportés aux inscrits. Certes, la menace « lepeniste » ne s’opposait pas au général, mais si l’on veut rester cohérent, il faudrait également s’opposer à la légitimité de son élection. La comparaison nous montre toutefois une exception à la règle : Jacques Chirac qui a largement bénéficié d’un front républicain en 2002 face à Jean-Marie Le Pen lui permettant ainsi d’obtenir les 66% des inscrits, front républicain qui a bénéficié dans une moindre mesure à Emmanuel Macron précisément du fait du refus de la France Insoumise d’appeler à voter contre Marine Le Pen alors même que Jean-Luc Mélenchon avait choisi la stratégie inverse en 2002 en appelant à voter Chirac. En s’abstenant d’appeler à voter Macron et en réduisant par conséquent son score face à Le Pen, il y a de quoi penser que la stratégie du procès en illégitimité était déjà prévue à l’avance.

Bref, là non plus, rapporter les voix aux inscrits n’apporte pas un grand éclairage quant à la légitimité d’Emmanuel Macron.

3. Ni la présence d’un candidat d’extrême droite au second tour ni le profil d’Emmanuel Macron n’en font une circonstance accidentelle

À cela ajoutons, cher Edwy, que cette circonstance accidentelle ne l’est pas tant que ça, contrairement à 2002 : voilà plusieurs années que la qualification au second tour de Marine Le Pen était pronostiquée et que l’extrême droite gagne du terrain partout en Europe.

Par ailleurs, Emmanuel Macron, d’abord perçu comme une bulle médiatique bénéficiant du rejet de la classe politique et de son « jeunisme » a fini par proposer un programme relativement clair. À quelques rares exceptions près (SNCF, APL), les réformes aujourd’hui engagées par la machine gouvernementale avaient largement été évoquées pendant la campagne : loi travail, hausse de la CSG, réforme de la fiscalité du capital et de l’ISF etc.

Les Français ont donc voté en toute connaissance de cause : des programmes clairs et une probabilité forte de voir se qualifier au second tour une candidate d’extrême droite.

4. Les législatives sont bien une confirmation du scrutin présidentiel

Posons-nous une question : si Emmanuel Macron était vraiment le fruit d’une circonstance accidentelle ne suscitant pas l’adhésion, les électeurs se seraient-ils déplacés pour lui donner une si large majorité un mois après son élection (32% des suffrages exprimés pour la majorité présidentielle dès le 1er tour, 49% au second et 350 sièges à l’arrivée) ? C’est-à-dire après un mois de plus pour étudier son programme ? Les Français n’avaient-ils pas la possibilité de donner une majorité à une liste soi-disant plus légitime ? De là à penser qu’Edwy et ses amis considèrent les Français comme des veaux qui votent mécaniquement pour la liste du candidat élu sans réfléchir, il n’y a qu’un pas.

Mais je vois déjà venir ces contestataires pointer du doigt la faible participation aux législatives et par conséquent la faible légitimité des candidats LREM/Modem. En effet, avec seulement 42% de participation le 18 juin 2017, les députés de l’Assemblée ont été élus en moyenne avec 22,4% des voix. Mais Emmanuel Macron y a déjà répondu lors de son interview face à Edwy Plenel en affirmant que si l’on regarde les pourcentages des inscrits on s’aperçoit que des députés France Insoumise ont été élus encore plus faiblement au second tour des législatives. Ainsi Éric Coquerel a été élu par seulement 15,5% des inscrits de sa circonscription, Clémentine Autain a totalisé 17,5% des inscrits, Danièle Obono 19,50% et Jean-Luc Mélenchon… 19,86% !  Comme le rappelle si bien le journaliste Olivier Biffaud3 :

Il est toujours périlleux de mettre en cause la légitimité du vainqueur quand on n’a pas réussi soi-même à attirer plus d’électeurs sur son propre nom

Pas un député n’est donc plus légitime que l’autre et les électeurs ont pu là aussi voter en toute connaissance de cause. Par conséquent, comme le souligne Gérard Grunberg :

Il s’est bien agi d’un second verdict du SU qui confirmait le premier et donnait au nouveau président les moyens d’agir et la légitimité pour appliquer son programme.

5. Derrière ce procès se cache aussi un mépris pour des millions d’électeurs

Sous couvert d’une défense du peuple (si tant est que cela soit une cause que les autres ne défendent pas), une partie de la classe politique pointe également du doigt un manque d’ancrage populaire de la majorité présidentielle actuelle et par conséquent son manque de légitimité. C’est une rhétorique courante chez les populistes : on se rappelle ainsi de Marine Le Pen lors du débat du second tour qui décrivait Emmanuel Macron comme « l’enfant chéri du système et des élites » ou de l’offensive dégagiste de Jean-Luc Mélenchon.

En somme, le socle électoral d’un candidat issu du système, comme Emmanuel Macron, étant avant tout caractérisé par une population davantage urbaine, diplômée et aisée que les autres (les CSP+ en somme), ne saurait valoir autant que le peuple, le vrai, les sans-grades qui donnent toute la légitimité à un élu.

Cela sous-entend donc que les 8,6 millions d’électeurs d’Emmanuel Macron ne font soit pas partie du peuple et qu’ils n’ont pas donc pas la même valeur, soit qu’il s’agit de Français bernés ne comprenant rien à rien et encore moins ce pour quoi ils votent : des veaux, les mêmes qui donnent une majorité lors les législatives alors qu’ils avaient la possibilité de l’empêcher ! Dans les deux cas, nos amis anti-oligarques se montrent donc relativement méprisants envers ce peuple qu’ils disent tant chérir, et préfèrent accorder une importance supérieure à une fraction des électeurs ayant voté dans leur sens mais qui n’a pas su être majoritaire, même de façon relative. D’autant plus que les 82% des inscrits restants sont loin d’avoir une opinion homogène, rendant par la difficile la conception d’un « peuple » constitué d’individus à la volonté commune.

6. Davantage un problème de régime que de légitimité

Au final, une solution plus honnête pour Edwy et ses amis serait de changer les règles du jeu avant l’élection, plutôt que de les contester a posteriori lorsque les résultats ne leur conviennent pas. C’est d’ailleurs ce qu’Emmanuel Macron a rétorqué à Edwy Plenel sur BFMTV en l’invitant à affronter les urnes :

On ne va pas changer la Constitution parce qu’elle ne vous plait pas. Si elle ne vous plait pas, vous pouvez proposer de la changer, et vous présenter devant le peuple pour la changer.

Il est tout à fait compréhensible que le « fait majoritaire » permis par les règles du scrutin majoritaire à deux tours pour la présidentielle comme pour les législatives déplaise à certains. Plusieurs pistes sont d’ailleurs possibles pour éviter d’élire à la fonction suprême un candidat qui remporterait moins de 20% des inscrits au 1er tour et lui donner une majorité si écrasante. Il pourrait s’agir d’une modification du scrutin pour un vote préférentiel, d’une suppression de la fonction présidentielle et/ou d’un retour à un régime purement parlementaire avec une élection à la proportionnelle avec ou sans prime majoritaire.

Il est également concevable qu’un candidat ou une liste élue sans plébiscite doive intégrer l’opposition à la conduite du pays dès lors que celle-ci a fait un score non négligeable. C’est notamment le principe des coalitions que les régimes parlementaires connaissent bien souvent, c’est-à-dire l’agrégation de mouvements politiques qui vont s’entendre à un moment donné pour gouverner ensemble sur la base d’un accord faute de majorité claire. Le pendant de cette démarche réside évidemment dans la situation précaire du gouvernement qui, par son hétérogénéité, court sans cesse le risque de blocage et de voir l’une de ses composantes en sortir et ainsi perdre sa légitimité. C’est ce qui a en partie conduit à la chute de la IVème République minée par l’instabilité gouvernementale.

Alors, si Jean-Luc Mélenchon et ses comparses sont si insatisfaits de notre régime, qu’ils reprennent donc le Mouvement pour la VIème République que personne n’avait empêché pour en changer les règles, ou qu’ils en créent un autre, peu importe ; mais qu’ils tâchent dans ce cas de convaincre la majorité de l’adopter. Sinon, qu’ils se taisent et acceptent les règles de la Vème République qui sont les mêmes pour tous et suffisent à donner une légitimité aux élus.

Conclusion

Plutôt que de gaspiller leur temps à se focaliser sur les voix obtenues par le vainqueur, je prierai ces chers contestataires d’accepter la légitimité de l’élection au regard des règles actuellement en vigueur et de s’atteler à proposer un régime alternatif mieux respectueux du « peuple » et respectant, si possible les principes de la démocratie libérale, à savoir, le pluralisme, les droits de l’opposition, le suffrage universel et la séparation des pouvoirs, tout en étant stable. Car on aimerait connaitre leur conception de la légitimité et comprendre  « par quels moyens une force politique pourrait acquérir la pleine et entière légitimité lui permettant d’appliquer son programme »4.  À défaut de nous proposer un tel projet, le soupçon d’un mépris pour la démocratie continuera à planer sur eux.

Sur le web

  1. Jannick Alimi et Quentin Laurent, « Mélenchon : Le PS et les Républicains ne survivront pas aux législatives », Le Parisien, le 31 mai 2017.
  2. Gérard Grunberg, « Point de vue. Edwy Plenel ou la détestation de la démocratie libérale », le 23 avril 2018 sur France info.
  3. Olivier Biffaud, « Le procès en illégitimité d’Emmanuel Macron va-t-il durer jusqu’en 2022 ? », Slate, le 20 avril 2018.
  4. Gérard Grunberg, op. cit.