SNCF : de bien coûteuses erreurs

L’erreur est à la fois humaine et facile à commettre. Elle le semble d’autant plus lorsqu’elle l’est par des gens haut placés, et que cela aura des répercussions coûteuses pour tous.

Pour illustrer mon propos, il me suffira de reprendre un exemple saillant de l’actualité somme toute très calme de ce mois de mai louchement pépère, avec l’inénarrable SNCF qui nous offre quasiment tous les jours de bonnes raisons de rire et de pleurer.

Ainsi, on apprend avec un degré d’étonnement relativement bas que les choses ne se dérouleront pas tout à fait comme prévu. On se souvient en effet des dernières saillies de Guillaume Pépy qui, il y a moins de deux semaines, nous annonçait crânement avoir une solide confiance dans son personnel : pour lui, aucun doute possible, même si ces joyeux salariés ont le goût de la gréviculture solidement chevillé au corps, il n’était pas question que ce goût peu modéré pour les saucisses grillées sur le temps de travail aboutisse à saboter les projets des Français au-delà du mois de juin.

Selon notre brave Pépy,

Il n’y aura pas de grève cet été car les cheminots sont des gens responsables. (…) Personne n’admettrait qu’un jeune qui se présente à un examen le rate parce qu’il est arrivé en retard

Las, comme je le disais en introduction, l’erreur est humaine et Pépy est, bien qu’énarque, résolument humain : comme je le soupçonnais dès le 23 avril dernier, le gang des syndicalistes du rail n’entend pas se laisser ramener aussi facilement à la raison et à la responsabilité : selon ce qui se murmure de plus en plus dans les milieux informés que nos médias fréquentent assidûment, gros micro mou à bout de bras, les cheminots pourraient bien prolonger leur mobilisation jusqu’à la fin du mois de juillet.

Eh oui, la grève va finalement durer plus longtemps que prévu, et enfoncer mollement la société nationale ferroviaire dans un conflit dont tout laisse maintenant à penser qu’il va pourrir jusqu’en août, mois auquel tout ce petit monde festif passera d’une odeur de merguez grillée à une odeur d’huile solaire surchauffée. Avec un peu de bol, les petites revendications des forçats du rail seront plus ou moins oubliées en septembre et d’ici là, les Français se seront largement habitués à se passer définitivement du train (« ♫ SNCF : à nous de vous faire préférer la voiture ♬ »).

Reste néanmoins la délicate période avant ces vacances méritées : les bravades inconséquentes de Pépy, loin de ramener les syndicalistes à leur mission de service public, semblent leur avoir donné de nouvelles envies de saboter consciencieusement les vacances des uns et la scolarité des autres.

D’ici juillet et compte tenu de ce qu’on peut voir actuellement, on pourra en tout cas assez difficilement miser sur une résolution pacifique du conflit : les négociations entre les syndicats et le gouvernement sont au point mort, le président Macron n’ayant plus aucune marge de manoeuvre après avoir abandonné toute réforme de fond. Reste l’abandon du statut, seulement pour les nouveaux entrants, le passage de la SNCF en Société Anonyme (mais toujours totalement sous direction étatique) et l’ouverture à la concurrence, non négociable puisqu’imposée par les traités européens.

L’idée de demander à cette future S.A. de réaliser sinon des profits, au moins des budgets équilibrés n’effleure personne ; la socialisation des pertes étant toujours en vogue dans ce pays, privatiser ce qui peut l’être pour éponger une partie de la dette colossale de l’entreprise n’intéresse pas plus de monde ; virer ceux des syndicalistes qui intimident ou forcent leurs opinions et piquets de grèves sur leurs collègues non-grévistes n’est pas non plus dans les cartons, l’ajustice française continuant à s’installer ; du reste, on pourra en mesurer l’étendue lorsqu’il s’agira de juger du paiement ou non des jours de repos entre deux grèves. Soyez confiant, d’autant plus que l’argent sortira de votre poche et non de celles des juges.

Bref, la réformette pousse doucement, et ses premiers fruits sont déjà visibles : l’entreprise ferroviaire aura un excellent retour d’expérience sur ses méthodes de prévision du trafic, globalement calamiteuses.

Outre l’évident manque-à-gagner de ces jours de grève pour l’entreprise nationale et qui se compte déjà en dizaine de millions d’euros par jour chômé, l’impact économique de ces tristes pitreries se ressentira de nombreux mois, voire de nombreuses années encore : tous les touristes qui verront compromises, annulées ou complètement fichues leurs allées et venues dans le pays risquent de conserver un souvenir mitigé du pays et leurs dépenses futures ne seront probablement pas pour la France. Les entreprises qui dépendent étroitement du fret ou des compétences de salariés, devenus intermittents à la suite de ces grèves, encaisseront surtout des déconvenues. Les étudiants qui échoueront à leurs examens, n’ayant pu les passer, n’iront qu’assez peu probablement grossir les rangs des usagers satisfaits et des futurs soutiens à ces gréviculteurs compulsifs… Certains s’étonnent parfois du mal que la SNCF éprouve à recruter chez elle : avec une telle publicité auprès des jeunes générations, on ne se demande pas longtemps pourquoi.

Enfin, les syndicats manœuvrent déjà pour s’accaparer la petite cagnotte Leetchi d’un million d’euros récoltée auprès des partisans des grévistes, ce qui promet une ambiance pulsée dans les mois qui viennent.

Guillaume PepyBref, on le comprend : Pépy, en misant ainsi sur la responsabilité des grévistes, a commis une bien lourde erreur, qui vient s’ajouter à celles, fort nombreuses, qui jonchent sa carrière.

Au passage, il serait probablement injuste de ne charger que le pauvre énarque alors que les responsables gouvernementaux, depuis des décennies, se sont tous montrés en dessous de tout : depuis Juppé, consternante carpette sur laquelle se seront essuyées toutes les organisations syndicales en 1995, jusqu’à Philippe qui, après avoir lâché sur les petites lignes et la grande progressivité de l’ouverture à la concurrence, commence déjà à évoquer une reprise de la dette par l’État, en passant par tous les politicards inconséquents qui ont pondu de la ligne TVG ou LGV comme d’autres des voiturettes électriques, ruinant l’entreprise et le contribuable, rien n’a jamais été fait pour mettre les acteurs de la société ferroviaire devant leurs responsabilités, leur devoir de service public et la nécessité de s’adapter à un XXIème siècle décidément bien entamé.

Bref, la dernière erreur en date de Pépy vient s’ajouter à toutes celles qui ont permis d’aboutir à la situation qu’on connait, où le rail français n’est plus qu’un gouffre financier, aux performances sociales, commerciales et technologiques de plus en plus médiocres…

Oui, l’erreur est humaine mais pour une vraie catastrophe, il faut impliquer l’État.
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