SNCF : la belle assurance de Pépy

Cela fait maintenant trois semaines que la SNCF et la France avec elle subissent la grève perlée mise en place par une minorité de salariés qui visent essentiellement à empêcher toute évolution de leur entreprise. Cependant, à mesure que les jours chômés s’accumulent, les effets collatéraux de cette action syndicale commencent à se faire sentir…

Et alors que, au 3 avril – date de début des hostilités syndicales envers le petit peuple travailleur – rares étaient les articles de presse qui relataient l’agacement pourtant sensible d’une partie croissante des Français lassés de payer toujours plus cher un service toujours plus médiocre, on voit à présent apparaître plus facilement quelques remontées d’information nettement moins unanimes sur le soutien des usagers à ces revendications cheminotes.

La grogne devient palpable : assez logiquement, de nombreux abonnés SNCF réclament un dédommagement pour les jours de grève et plusieurs pétitions à ce sujet circulent sur les réseaux sociaux. Parallèlement, le tourisme pâtit directement de l’absence de préavis de travail d’une certaine partie mécontente de salariés SNCF.

Eh oui : si la grève de 1995, habilement placée entre les vacances de novembre et celles de Noël, avait bien fonctionné grâce à une propagande assez consternante des médias subventionnés, il en va quelque peu différemment actuellement alors que les réseaux sociaux d’un côté et le calendrier de l’autre ne jouent guère en faveur des grévistes. De Facebook à Twitter, de pétitions en sites dédiés, certains clients de la compagnie nationale de trains ne se gênent pas pour faire connaître leur désaccord de plus en plus profond avec ce qui apparaît de plus en plus comme des revendications d’enfants gâtés, et ce d’autant plus que ce sont bel et bien les travailleurs les moins privilégiés qui subissent le plus fort préjudice de cette action syndicale particulière.

Ce mouvement finit par coûter très cher aux individus les plus pauvres dont le temps et les moyens sont les plus limités pour gérer les conséquences lourdes de cette grève sur leur vie quotidienne. Malgré l’affichage prétendument solidaire des grévistes, peut-être cette hypocrisie de plus en plus flagrante finit-elle par lasser certains cheminots ?

En tout cas, force est de constater un léger essoufflement du mouvement : au lieu de s’amplifier comme pourrait le faire croire une hypothétique convergence de luttes disparates avec Air France (elle aussi parcourue d’inévitables spasmes syndicaux), le trafic tend à s’améliorer malgré l’obstination de certains à vouloir bloquer le pays. Même Air France compte assurer 75% de ses vols.

Dans ce contexte, on ne sera cependant qu’à moitié surpris d’apprendre que la grève, destinée à s’étendre mollement jusqu’au début du mois de juin, soit à présent prolongée jusqu’en août : l’impact n’aurait finalement été que bien trop faible pour pouvoir décemment parler de rapport de force favorable aux organisations syndicales pour s’arrêter en juin. Le fait d’étendre ainsi les actions de nuisance permet essentiellement de continuer à montrer ses muscles à peu de frais. Après tout, on peut obtenir une paralysie décente ou des tracas notoires même si une minorité toujours plus petite de salariés s’arrête de travailler, à condition de choisir les postes clés.

Guillaume PepyDe son côté, et comme à son habitude, Guillaume Pépy, l’actuel patron de la société publique massivement endettée, s’est à la fois montré rassurant et parfaitement à côté de ses pompes : pour lui, les prochains jours de grève se passeront bien. La fin de l’année scolaire, avec ses semaines d’examens et d’étudiants en voyage pour passer leurs concours, sera largement prise en compte par la SNCF. Quant à l’été, il ne sera pas copieusement saboté par l’amicale syndicale de la SNCF.

Lors de l’émission Grand Jury RTL/Le Figaro/LCI, le patron de la SNCF a ainsi sorti, avec son regard bien droit fermement planté dans l’oeil gauche de son interlocuteur que, je cite :

Il n’y aura pas de grève cet été car les cheminots sont des gens responsables. (…) Personne n’admettrait qu’un jeune qui se présente à un examen le rate parce qu’il est arrivé en retard

Ah, il n’y a pas à dire, lorsque le grand chef de la SNCF s’exprime sur la belle responsabilité des cheminots, c’est vraiment trop mignon.

Le plus intéressant est sans doute qu’il a globalement raison : la grosse majorité des salariés de cette entreprise sont bel et bien des gens tout ce qu’il y a de plus responsables et de parfaitement professionnels. À ce titre, Pépy ne fait pas réellement un pari risqué en imaginant que ces derniers, dévoués et travailleurs, feront tout ce qu’il faut pour qu’en effet, les étudiants parviennent à leurs examens et que l’été ne soit pas qu’une longue litanie de plaintes de touristes perdus en rase campagne.

Malheureusement, il en va autrement de ceux qui font effectivement la grève. Il y a en effet comme un léger écart entre ceux qui font vivre (ou survivre) la SNCF au jour le jour et ceux, nettement moins nombreux mais bien présents, qui sabotent consciencieusement tous les efforts faits par les autres pour ramener l’entreprise à proximité de la rentabilité et d’un service décent.

Il suffit pour s’en convaincre de regarder la proportion réelle de grévistes sur l’ensemble du personnel pour bien comprendre les rapports de force en présence :

Comme on peut le constater, quel que soit le jour de grève, ceux qui ont décidé de rester chez eux sont toujours minoritaires par rapport au total des salariés de l’entreprise (on ne dépasse jamais les 40%). Le bilan reste cependant sans appel : bien qu’une très grande majorité de Français se prononce régulièrement en défaveur de ces mouvements sociaux à répétition, bien qu’une majorité même des salariés de l’entreprise refuse d’entrer en grève, l’entreprise se retrouve régulièrement presque totalement paralysée.

Dès lors, l’assurance de Pépy semble extrêmement fragile, d’autant que ceux qui refuseront de travailler sont aussi connus pour ne pas se contenter de regarder les autres faire, mais aussi pour activement empêcher leurs collègues d’exercer leur mission. D’intimidations en pressions plus ou moins fortes, on sait que le gréviste syndiqué saura se faire comprendre de ses camarades pas forcément d’accord mais finalement eux aussi grévistes, par la force des choses.

Dans ce contexte, difficile d’imaginer que les services de la SNCF seront correctement rendus, même pendant la période d’examen, même lors des ponts de mai, même pendant les vacances, même si l’intérêt collectif (dont se gargarisent pourtant ces syndicalistes hypocrites) commanderait une autre attitude.

Combien d’étudiants devront subir un échec à cause de ce noyau dur de grévistes jusqu’au-boutistes ? Combien d’entreprises, dépendantes d’une façon ou d’une autre des services du rail français, devront mettre la clé sous la porte suite à ces grèves de 2018, générant combien de chômeurs ? Combien de touristes ne reviendront plus en France y dépenser leur argent après avoir été abandonnés au milieu de nulle part avec une petite bouteille d’eau ou un sandwich ridicule en guise de seul dédommagement ?

De la même façon, et alors que chaque jour de grève coûte 20 millions d’euros à l’entreprise publique (donc au contribuable, qui éponge toujours au final), on pourra encore une fois se demander si l’assurance de Pépy au sujet du non-paiement des jours chômés se maintiendra à mesure que le mouvement perdurera.

Devant ces constats, on en vient à espérer que Macron et son gouvernement jouissent, pour une fois, d’un contexte différent et retrouvent une paire de gonades qui a trop souvent manqué à tous les précédents dirigeants. Pari éminemment risqué qui vaut bien celui de Pépy.


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