États-Unis : le drame du salaire minimum

Sur les quarante dernières années, les législateurs aux États-Unis ont eu la sagesse de limiter le salaire minimum. Ceci a très certainement limité le chômage des gens peu qualifiés, en particulier des jeunes.

Par Philippe Lacoude.

Dans le volet précédent, nous avons délibérément occulté une raison pour laquelle le chômage est si bas aux États-Unis : le salaire minimum y est relativement moindre comparé à celui de la France.

Mais avant de nous pencher sur la question du salaire minimum aux États-Unis, il nous faut probablement faire un détour par le marché de la baguette de pain en France.

Le marché de la baguette de pain

Supposons que nous sommes dans une ville moyenne qui a une dizaine de boulangeries qui produisent chacune 1000 baguettes – soit 10000 baguettes au total – et que compte-tenu de l’offre et de la demande, le prix de la baguette s’établit à 1,00 euro en l’absence d’interférence du maire.

Bien sûr, l’absence d’interférence sur le marché du pain est impossible en France (ici, ici et ) et imaginons que ce maire soit inquiet du bien-être de ses boulangers. Il décide de faire une politique de prix minimum de façon à ce qu’aucun d’entre eux ne souffre d’un prix « trop bas ». Il prend un décret municipal qui fixe le prix minimum du pain à 0,80 euro. Que va-t-il se passer ? Rien, bien sûr. Le pain était déjà à 1,00 euro. Ce décret est inutile et sans conséquence économique.

Le maire s’aperçoit que son décret ne sert à rien et augmente maintenant le prix du pain à 1,10 euro. Que se passe-t-il alors ?

Eh bien tout dépend de la courbe de demande :

1. Si les citoyens de la ville ne peuvent pas se passer de leur baguette, s’ils vont acheter une baguette quel qu’en soit le prix, c’est-à-dire si la demande de pain est parfaitement inélastique, la demande sera toujours de 10000 baguettes au total, et nos dix boulangers les vendront à 1,10 euro. Leur chiffre d’affaires augmente de 10%. Ils sont contents, le maire aussi, et les administrés pas trop…

2. Si les citoyens de la ville sont sensibles au prix du pain au point que leur consommation baisse d’un pourcent à chaque fois que le pain augmente d’un pourcent, c’est-à-dire si la demande de pain est élastique, la demande sera maintenant d’environ 9000 baguettes au total. Nos dix boulangers les vendront à 1,10 euro et feront à peu près le même chiffre d’affaires. Ils ne seront pas beaucoup plus heureux que quand le prix était libre et les administrés paieront leur pain plus cher…

3. Si les citoyens de la ville peuvent facilement s’approvisionner dans la ville voisine, ils peuvent continuer à acheter leur pain à 1,00 euro. La demande de pain est parfaitement élastique. Les dix boulangers ne vendront plus de pain et feront faillite.

Je prends l’exemple du pain parce qu’il n’est pas très controversé. D’expérience, je sais que je peux convaincre 90% d’un auditoire de ce que je viens de dire.

Le marché du travail

Maintenant, si nous passons à l’offre de travail, rien n’est pourtant différent. Les mêmes règles de la micro-économie s’appliquent :

Si la puissance publique fixe un salaire minimum plus bas que le salaire qui équilibre l’offre et la demande, il n’aura pas d’effet.

Si la puissance publique fixe un salaire minimum plus élevé que le salaire qui équilibre l’offre et la demande, il aura un effet qui dépend de l’élasticité de la demande de travail :

  • Si cette demande est très inélastique, si la demande de travail est (presque) indépendante de son prix, une hausse du salaire minimum se traduira par une hausse des salaires de tous ceux qui étaient payés en dessous de ce seuil.
  • Si cette élasticité est « normale », si la demande de travail est sensible à son prix, une hausse du salaire minimum se traduira par une hausse des salaires de certains de ceux qui étaient payés en dessous de ce seuil. D’autres ne trouveront pas preneur pour leur produit, ici le travail.
  • Si cette demande est très élastique, si la demande de travail est très dépendante de son prix – par exemple parce qu’on peut aller en chercher ailleurs, soit à l’étranger, soit par remplacement par des machines – une hausse du salaire minimum se traduira par un chômage massif de ceux qui étaient payés en dessous de ce seuil, le tout sans aucun bénéfice pour aucun des acteurs.

Le salaire minimum fédéral et les salaires minimums des États…

Comme nous l’avons vu dans la partie précédente, aux États-Unis, le droit du travail fédéral établit les normes relatives au salaire minimum (via le Fair Labor Standards Act de 1938). Ce salaire minimum s’applique sur tout le territoire américain.

Il n’empêche en rien certains États d’appliquer leur propre salaire minimum. Certaines localités au sein des États ont également leur propre salaire minimum.

Comme il y a un État fédéral, 50 États, 3146 comtés et encore plus de villes, le salaire minimum est un sujet d’intérêt et de controverses récurrents dans la politique américaine. Les politiciens du Parti démocrate appellent régulièrement à l’augmenter au nom de la « redistribution », de la « justice économique », ou pour « rendre le travail plus payant ». De leur côté, les politiciens du Parti républicain s’opposent généralement à l’augmenter. Certains soutiennent son abrogation, quand cela est politiquement faisable, au motif qu’il handicape les petites entreprises et entraîne des pertes d’emplois importantes, en particulier parmi les travailleurs jeunes et non qualifiés.

Dans les rares moments où le public arrive à se concentrer cinq minutes sur le sujet, il tend à soutenir le salaire minimum. Les augmentations du salaire minimum au niveau des localités sont populaires. Au niveau fédéral, elles sont rares à cause du mécanisme très complexe de la législation qui oblige à trouver des majorités dans les deux chambres. Ceci dit, en 1996, le sentiment public s’est révélé si fort qu’un Congrès dirigé par les Républicains, se rebellant contre ses dirigeants, a voté une augmentation du salaire minimum fédéral de 90 cents, de 4,25 à 5,15 dollars.

Comme le souligne Daniel Shaviro, professeur de droit de l’Université de New York :

Cette popularité est paradoxale car la vaste majorité des économistes de toutes opinions politiques est arrivée au consensus que les hausses du salaire minimum ont un effet indésirable sur le niveau de l’emploi .

Les opinions des Nobel sur le salaire minimum

  • Paul Krugman, Prix Nobel d’Économie 2008 pour ses travaux sur le commerce international, nous rappelle que « rien ne prouve qu’à son niveau actuel, une augmentation du salaire minimum [fédéral] réduirait l’emploi » et que « c’est un résultat vraiment solide, car il y a eu *beaucoup* d’études » sur le sujet.
  • Clive Granger, Prix Nobel d’Économie 2003 pour ses travaux en économétrie, note que la valeur réelle du salaire minimum fédéral actuel est inférieure à ce qu’elle était à n’importe quel moment depuis 1951 et qu’en conséquence, « une augmentation modeste du salaire minimum améliorerait le bien-être des travailleurs à bas salaire et n’aurait pas les effets négatifs que les critiques ont décriés ».
  • Edmund Phelps, Prix Nobel d’Économie 2006 pour ses travaux sur l’inflation et l’emploi, explique de son côté qu’« aux États-Unis, les lois sur le salaire minimum rendent [les travailleurs moins qualifiés] inabordables pour les employeurs respectueux des lois. En Europe, ils sont exclus du marché de l’emploi par les conventions collectives et, dans certains cas, les lois sur le salaire minimum1 ».
  • Dans son interview d’avril 1996 sur l’état de l’économie française, Gary S. Becker, Prix Nobel d’Économie 1992 pour ses travaux sur l’emploi (entre autres), rappelle qu’« en France, le salaire minimum est de 37 francs de l’heure, soit 75% de plus qu’aux États-Unis. En juillet dernier, le gouvernement l’a augmenté de 4%, ce qui est exagéré. Le salaire minimum français est l’un des plus hauts du monde et cause des dégâts considérables. Les travailleurs dont la productivité est inférieure à ce minimum quittent le marché du travail : ils ne peuvent pas trouver d’emploi. Ce sont généralement des jeunes gens, des immigrés, des employés peu qualifiés, ou les femmes revenant sur le marché du travail après une absence. »

Si les professeurs Krugman et Granger ne voient aucun problème, les professeurs Phelps et Becker considèrent donc que le salaire minimum est un échec en matière de politique économique. Comment peut-on prendre l’économie au sérieux si quatre prix Nobel divergent complètement sur une question aussi simple ?

La réponse est évidemment que les quatre ont raison. Il n’y a pas de divergence.

Comment peut-on réconcilier ces quatre auteurs ?

  • Paul Krugman nous dit qu’une augmentation du salaire minimum fédéral américain ne réduirait pas l’emploi « à son niveau actuel » ! C’est vrai parce qu’il est bas relativement au salaire moyen : comme nous venons de le voir ci-dessus, si le prix minimum légal du travail (ou du pain) s’établit en deçà de sa valeur actuelle de marché, ce prix minimum n’a pas d’effet. Paul Krugman joue ainsi avec le niveau à partir duquel le salaire minimum est nocif mais il n’a pas tort.
  • Clive Granger rappelle que la valeur réelle du salaire minimum fédéral actuel est très basse et parle d’une « augmentation modeste du salaire minimum». Il ne parle pas de l’amener au niveau du SMIC français.
  • Edmund Phelps, lui, parle de l’Europe où « les travailleurs moins qualifiés sont inabordables pour les employeurs » à cause, « dans certains cas », « des lois sur le salaire minimum ».
  • Gary Becker parle directement de la France avec son salaire minimum parmi les plus élevés au monde.

Il n’y a pas de divergence si l’on fait très attention aux mots.

Les effets empiriques du salaire minimum

Environ 25% des travailleurs qui gagnent le salaire minimum sont des adolescents, même si les adolescents représentent un pourcentage beaucoup plus faible de la main-d’œuvre. En outre, plus de la moitié des travailleurs gagnant le salaire minimum ont moins de 25 ans. Si un salaire minimum de 7,25 dollars de l’heure a un impact, il doit se voir sur le chômage des jeunes.

Le salaire minimum ne change pas souvent en valeur absolue mais il change constamment si on le corrige de l’inflation ou, mieux encore, si on le rapporte au salaire moyen. Nous pouvons donc calculer le salaire minimum pour les travailleurs non-agricoles américains en pourcentage du salaire moyen des personnels de production non-cadres pour le secteur privé (selon les données du U.S. Bureau of Labor Statistics).

Il est alors possible de constater que chaque revalorisation du salaire minimum augmente le chômage des jeunes Américains âgés de 15 à 24 ans (selon la définition de l’Organisation de coopération et de développement économiques).  Il existe deux exceptions à cette règle :

  1. Au début des années 1970, les jeunes faisaient la guerre au Vietnam et la relation ne tient pas à cause de la raréfaction de l’offre de main-d’œuvre dans cette tranche d’âge.
  2. La hausse du salaire minimum de 4,25 à 4,75 (octobre 1996) puis 5,15 (octobre 1997) n’a eu aucun impact dans un contexte de quasi plein emploi. Nous y reviendrons.

Les récessions de 1980 et 1981-1982 augmentent fortement le chômage, y compris celui des jeunes. Entre ces deux récessions, le salaire minimum passe de 3,10 à 3,35 dollars de l’heure. Il s’en suit une longue période de croissance de 1982 à 1990 où le salaire minimum n’est plus revalorisé : comme les salaires progressent au cours de ces années, le salaire minimum passe du niveau historiquement élevé de 47% du salaire moyen à 33% du salaire moyen. Le chômage des jeunes dégringole de 19% à à peine 11%.

Le président George H. W. Bush décide alors d’augmenter les impôts malgré ses promesses électorales. Il augmente aussi le salaire minimum de 3,35 à 3,80 dollars de l’heure, le premier avril 1990, puis de 3,80 à 4,25 dollars un an plus tard.  Le chômage des jeunes passe de 11% à 15%.

Après la récession de 1990-1991, le président George H. W. Bush perd les élections au profit du président Bill Clinton. Ce dernier commence son mandat très à gauche.  Il augmente fortement les impôts, essaie de passer une réforme de la santé parfaitement socialiste, et réussit à faire voter une interdiction très impopulaire de certaines armes à feu, le Public Safety and Recreational Firearms Use Protection Act (connu sous le nom de Federal Assault Weapons Ban de 1994).

À contre-courant de l’opinion publique, les démocrates perdent alors les élections de la Chambre des Représentants en 1994 au profit d’une majorité très à droite qui va enchainer les réformes favorables aux petites entreprises. Malgré son droit de veto, le président Bill Clinton, assez idéologiquement malléable, ne bloque pas toutes les réformes. En particulier, il finit par céder à la demande des républicains qui passent une réforme drastique de l’assistance publique qui remet les gens au travail. Les incitations à l’oisiveté disparaissent : pour obtenir des aides sociales, il faut être salarié. Des millions de familles reviennent sur le marché du travail (cf. graphique). La croissance repart et les créations d’emplois sont massives : 24,451 millions d’emplois sont créés de la fin de la récession de 1991 au début de la récession de 2001, dont 16,253 millions après janvier 1995.

Dans ce contexte parfaitement exceptionnel, le salaire minimum est augmenté de 4,25 à 4,75 dollars (octobre 1996) puis 5,15 dollars (octobre 1997) sans aucun effet comme nous pouvons le voir sur le graphique. Ceci est important car la gauche américaine ignore toutes les autres périodes au profit de celle-ci : l’argument prévaut dans les médias et les universités de gauche qu’une hausse du salaire minimum peut faire baisser le chômage des jeunes. Les preuves ? 1996 et 1997.

En 2000, l’élection du président George W. Bush limite la possibilité d’augmenter le salaire minimum. De 2002 à 2008, dans une période de boom économique, sa valeur s’érode en pourcentage du salaire moyen (passant de 35% à 30%) et le chômage des jeunes continue de baisser (de 13% à 10%).

En 2006, l’élection d’une Chambre des Représentants démocrate pour la première fois depuis 1994 conduit à passer une loi de revalorisation du salaire minimum qui passe de 5,15 à 5,85 dollars de l’heure en juillet 2007, puis de 5,85 à 6,55 dollars en juillet 2008, puis à 7,25 dollars en juillet 2009. L’effet – s’ajoutant à la crise monétaire, à la crise du crédit et à des hausses massives d’impôt sur le revenu – est absolument catastrophique : le chômage des jeunes passe de 10% à presque 20%…

Le parti du président Barack Obama perd les élections de la Chambre des Représentants en 2010 qui redevient très républicaine. Le salaire minimum n’est plus revalorisé et baisse donc – en pourcentage du salaire moyen – de juillet 2010 à ce jour : le chômage des jeunes suit, passant de près de 20% au taux historiquement bas de 9%.

Ceci résume quarante ans d’histoire à l’échelle fédérale mais il convient de comprendre qu’une hausse de 6,55 dollars à 7,25 dollars comme celle de juillet 2009 n’affecte que les zones géographiques où le salaire minimum local était plus faible que 7,25 dollars. Ceci limite la casse dans le sens où celle-ci s’est déjà produite…

Qu’en est-il des législations locales ?

Au niveau local, la ville de Seattle, dirigée par un conseil très à gauche, nous a offert une expérimentation grandeur nature des effets d’un salaire minimum très élevé. La ville a décidé d’adopter le plus haut salaire minimum des États-Unis. Seattle a mis en œuvre la première phase de son usine à gaz sur le salaire minimum le premier avril 2015, en l’augmentant de 9,47 à 10,00 ou 11,00 dollars, selon la taille de l’entreprise, la présence de travailleurs recevant des pourboires et la couverture d’assurance-maladie. La deuxième phase a débuté le premier janvier 2016, élevant encore le minimum à quatre niveaux différents – pourquoi faire simple quand on peut faire socialiste bureaucratique compliqué ? – allant de 10,50 à 13,00 dollars. Cette complexité s’accroît en 2017, lorsque la fourchette des quatre salaires minimums de Seattle s’est élargie, passant de 11,00 à 15,00 dollars.

Les évaluations de l’impact de cette politique sont compliquées par cette gamme complexe de taux de salaires minimums. Elle sont également compliquées par le fait qu’il n’est plus possible de simplement traverser la frontière de la ville pour y échapper : le salaire minimum de l’État de Washington – dont Seattle est la plus grande ville – a été porté à 11,00 dollars ce qui réduit relativement les effets pervers d’un salaire minimum élevé restreint à la seule ville de Seattle.

Même s’il est encore trop tôt pour évaluer les effets de la réforme dans sa totalité, il existe déjà une étude de six chercheurs de l’Université de Washington qui se penche sur la question. En utilisant diverses méthodes pour analyser l’emploi dans tous les secteurs rémunérés en dessous d’un taux horaire réel spécifié, ces chercheurs montrent que la première hausse n’a pas ou peu eu d’effet sur l’emploi : en d’autres termes, un salaire minimum de 9,47 dollars n’est pas très différent d’un salaire minimum de 10,00 dollars.

En revanche, la seconde augmentation du salaire minimum de 11,00 à 13,00 dollars de l’heure a réduit les heures travaillées dans les emplois peu rémunérés d’environ 9%. Dans le même temps, les salaires dans ces emplois n’ont augmenté que de 3%. Par conséquent, la masse salariale totale a diminué pour ces emplois. Ainsi, pour ceux qui n’ont pas simplement perdu leur emploi, le décret municipal de Seattle a réduit les gains des employés à bas salaires de 125 dollars par mois en moyenne en 2016.

Si l’on compare le deuxième trimestre de 2014 au deuxième trimestre de 2016, le nombre d’emplois rémunérés à moins de 13,00 dollars de l’heure dans toutes les industries est passé de 39807 à 24420, une baisse de 15387 ou 39%. Évidemment, cette baisse est conforme à l’intention du législateur. L’existence d’emplois à un salaire inférieur à 13,00 dollars s’explique par le fait qu’un minimum inférieur s’applique à certaines petites entreprises et à ceux qui offrent des assurances santé… Le problème est que cette baisse du nombre d’emplois rémunérés à moins de 13,00 dollars de l’heure n’est pas complètement compensée par la hausse du nombre d’emplois rémunérés entre 13,00 et 19,00 dollars de l’heure qui, eux, n’ont augmenté que de 48624 à 68539, soit seulement 10859 emplois supplémentaires.

Ainsi, les pertes d’emplois payés en deçà du salaire minimum ne sont pas compensées par des gains d’emplois payés au-delà du salaire minimum : certains bas salaires de 2014 se sont simplement soit faits virer, soit remplacer par de la main-d’œuvre illégale payée au noir.

Évidemment, si vous lisez les médias traditionnels plutôt que l’étude des six chercheurs de l’Université de Washington, ceci donne une incroyable pignouferie de presse comme dirait H16.  Prenons au hasard le Washington Post dont les journalistes ont depuis longtemps abdiqué la vérité au profit de la hontectomie, ceci donne :

Cela ne veut pas dire que personne à Seattle ne perdra un emploi, bien entendu, ou que les recherches de l’équipe de l’Université de Washington ne méritent pas d’être approfondies. Mais cela signifie que l’augmentation du salaire minimum à Seattle, comme toute augmentation du salaire minimum dans l’histoire américaine, a augmenté les salaires des travailleurs à bas salaire et était parfaitement bonne pour l’économie.

Ce lien entre le chômage des jeunes et le salaire minimum n’est pas une surprise. Il existe environ 500 articles académiques (avec évaluation par des pairs) sur ce sujet et la plupart des méta-analyses conclut que le salaire minimum a un effet négatif sur l’emploi (ici, ici ou pour le chômage des jeunes).

Au lieu d’aider les travailleurs peu qualifiés, le salaire minimum réduit les possibilités d’emploi. Malgré le fait que ceux qui travaillent sont mieux payés, comme ceux qui n’ont pas d’emploi sont plus nombreux, le salaire minimum a tendance à réduire leurs gains moyens. Il ne réduit donc pas la pauvreté.

Le salaire minimum augmente aussi le chômage de longue durée : l’analyse empirique de périodes au cours desquelles de nombreux États ont élevé leur salaire minimum au-dessus du niveau fédéral montre que dans les États où le salaire minimum augmente, les taux de chômage à long terme progressent plus vite que la moyenne nationale.

Par ailleurs, comme le salaire minimum empêche d’acquérir une expérience professionnelle, il a un effet de long terme négatif sur l’acquisition de capital humain et donc sur les salaires comme le montrent David Neumark et William L. Wascher dans leur livre Minimum Wages. Une récente étude montre qu’un salaire minimum plus élevé est le facteur prédominant expliquant les changements dans la scolarité et le comportement de la main-d’œuvre chez les 16-17 ans depuis 2000 : des salaires minimums plus élevés ont entraîné une diminution du nombre d’adolescents scolarisés ayant un emploi. Hélas, ceci ne conduit pas à un plus grand investissement en capital humain. Au contraire, il y aurait des effets négatifs sur les salaires à long terme pour ceux qui ne travaillent pas du fait de ces salaires minimums élevés lors de l’adolescence.

De ce fait, certains chercheurs pensent que même dans les cas où les hausses du salaire minimum ne conduisent pas à une augmentation immédiate du chômage, le salaire minimum a un impact sur la croissance de l’emploi à long terme.

Aux États-Unis, les chercheurs qui reconnaissent ces problèmes mais qui restent favorables au salaire minimum proposent des palliatifs qui ne surprendraient pas des Français ou des Belges : puisque le salaire minimum affecte la création des emplois non qualifiés, puisque les travailleurs sont moins productifs jeunes qu’à l’âge adulte, Alan Gustman (Dartmouth) et Thomas Steinmeier (Texas Tech University) proposent soit un salaire minimum inférieur pour les jeunes, soit des subventions versées aux entreprises qui embauchent des jeunes, soit des subventions qui compensent les coûts de la formation au cours d’un emploi. En gros, les recettes franco-italiano-belgo-ibériques qui ont fait merveille au cours des quarante dernières années…

Les voix discordantes de David Card et Alan B. Krueger

Ce consensus de longue date parmi les économistes a été remis en question dans les années 1990. David Card (de l’Université de Californie à Berkeley) et Alan Krueger (de l’Université de Princeton) ont prétendu démontrer à deux reprises que ce n’est pas forcément le cas.

Dans leur étude de 1994 sur l’industrie de la restauration rapide dans le New Jersey et en Pennsylvanie, ces deux auteurs étudient si une augmentation du salaire minimum du New Jersey a réduit l’emploi dans les restaurants rapides en les comparant à sept comtés frontaliers de Pennsylvanie. Selon eux, le nouveau plancher salarial de 5,05 dollars adopté en avril 1992 par l’État du New Jersey serait en fait corrélé à une augmentation de l’emploi et, au minimum, ne l’affectait pas négativement.

Les opposants à cette affirmation la démentent. Leur étude a été abondamment discutée, sa méthodologie critiquée, et, en particulier, ses données questionnées. Beaucoup de chercheurs ont mis en doute l’authenticité de l’échantillon. À l’aide d’un autre échantillon créé par Richard Berman de l’Employment Policies Institute (Institut des politiques de l’emploi) contenant les données salariales venant de restaurants, deux autres chercheurs, David Neumark (de l’Université de Californie à Irvine) et William Wascher (directeur adjoint de la recherche à la Réserve Fédérale) ont montré que l’accroissement du salaire minimum au New Jersey en avril 1992 a conduit « à un déclin relatif de l’emploi de la restauration rapide dans le New Jersey » comparé à l’État voisin de Pennsylvanie (ici et ).

Comme nous l’avons vu plus haut, le marché du travail était en plein boom aux États-Unis dans la période en question.  De plus, le salaire minimum fédéral venait d’être augmenté à 4,25 dollars en avril 1991 et la hausse du New Jersey à 5,05 dollars n’était donc pas très élevée et peu différente du salaire horaire minimum prévalant en Pennsylvanie.

David Card et Alan B. Krueger sont revenus à la charge dans une autre étude, utilisant cette fois les données du U.S. Bureau of Labor Statistics. Cette nouvelle étude montre que « la différence entre le New Jersey et les comtés voisins de Pennsylvanie est faible et non significative statistiquement dans la plupart des spécifications » de leurs modèles.

Que doit-on en conclure ?

Le salaire minimum est un instrument grossier pour réduire la pauvreté globale, car de nombreux salariés au salaire minimum ne sont pas dans la pauvreté et parce que beaucoup de ceux qui vivent dans la pauvreté ne sont pas connectés au marché du travail. Nous avons calculé que l’augmentation de 90 cents du salaire minimum entre 1989 et 1991 a transféré environ 5,5 milliards de dollars aux travailleurs à faible revenu… un montant inférieur à la plupart des autres programmes fédéraux de lutte contre la pauvreté et qui ne peut avoir que des effets limités sur la répartition globale des revenus.

La source de cette citation ? Eh bien, justement, David Card et Alan B. Krueger dans un livre de 1995 intitulé Mythe et mesure : la nouvelle économie du salaire minimum !

Malgré leurs études répétées qui prétendent montrer que le salaire minimum ne réduit pas toujours l’emploi, ces chercheurs ont donc de sérieux doutes sur son efficacité comme moyen d’augmenter les revenus des pauvres…

Alors que gagne-t-on à écrire des études aux sources statistiques douteuses qui vont à l’encontre du reste de la profession ? Eh bien, justement, quand le président Barack Obama a eu besoin d’un président du Conseil économique de la Maison-Blanche, il a nommé Alan B. Krueger…

Conclusion

Sur les quarante dernières années, les législateurs aux États-Unis ont eu la sagesse de limiter le salaire minimum qui n’a été en moyenne que d’environ 37,2% du salaire moyen américain. Ceci a très certainement limité le chômage des gens peu qualifiés, en particulier des jeunes.

Cependant, une nouvelle résurgence de l’envie d’augmenter le salaire minimum est apparue un peu partout dans le pays ces dernières années, poussée par les syndicats et les groupes de pression de gauche. Le chiffre habituellement présenté dans les médias serait de 9,50 dollars de l’heure, une augmentation de plus de 30%.

Que se passerait-il ?

Joseph Sabia (de l’American University) et Richard Burkhauser (Université de Cornell) ont simulé les effets d’une augmentation salariale fédérale proposée de 7,25 à 9,50 dollars l’heure. Selon eux, une telle augmentation serait encore plus mal ciblée sur les travailleurs pauvres que la dernière augmentation fédérale de 5,15 à 7,25 dollars de l’heure. En supposant qu’il n’y ait pas d’effets négatifs sur l’emploi, seulement 11,3% des travailleurs qui en bénéficieront constituent des ménages pauvres, comparativement à 15,8% lors la dernière augmentation. Lorsque les auteurs prennent en compte les effets négatifs sur l’emploi, ils constatent que les travailleurs pauvres seront disproportionnellement victimes des pertes d’emplois.

Nous pouvons tergiverser longtemps, mais l’augmentation du salaire minimum est vraiment un moyen inadéquat d’aider les pauvres : les Français et les Belges feraient bien de se pencher sur cette question.

  1.  Si nous relisons les articles parus en 2006 à l’occasion de la remise du Prix Nobel à Edmund Phelps, en particulier celui de Jean-Paul Fitoussi dans Le Monde ou celui de Christian Losson dans Libération, nous n’apprenons jamais qu’Edmund Phelps est opposé au salaire minimum. Jean-Paul Fitoussi nous apprend que c’est à Phelps « que l’on doit la théorie du taux naturel de chômage » mais sans rien nous en dire de plus alors que Christian Losson nous explique que c’est un « type inclassable ». N’ont-ils jamais lu Phelps ? Ou choisissent-ils de cacher ses travaux au public français ? Voir John Berlau, « Nobel Laureate Edmund Phelps Opposes Minimum Wage », Competitive Enterprise Institute, 12 octobre 12, 2006 ; Jean-Paul Fitoussi, « L’académie Nobel distingue les travaux de l’économiste néokeynésien Edmund Phelps », Le Monde, 10 octobre 2006 et Christian Losson, « Edmund Phelps, un Nobel qui a bataillé contre le CPE – L’Américain est primé pour ses travaux sur l’inflation et le chômage », Libération, 10 octobre 2006.