De la contre-culture à la culture du contre

Cinquante ans après mai 68, Macron et les élites qui l’entourent, devraient se demander si l’exaltation pavlovienne et narcissique de la contre-culture n’a pas pour conséquence directe la culture du contre.

Par Valéry Denis.

 

Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes. Bossuet

La France officielle, Macron en tête, a décidé de commémorer mai 68. Le Centre Pompidou a ouvert le bal auquel se joindront l’Université Paris Nanterre, le Palais de Tokyo, la Cité de l’Architecture, les Archives nationales, la BNF, pour ne citer que les institutions les plus prestigieuses de la culture française. On y exaltera la contre-culture sous toutes ses formes et on y encensera ses acteurs, dans le meilleur des cas quelques figures romantiques devenues des fonctionnaires de la révolution, dans le pire quelques figures sanguinaires devenues les icônes d’une jeunesse souvent inculte.

Il faut dire que notre pays aime la révolution. Celle de 1789 est le moment fondateur d’un pays qui, en dépit des analyses de Tocqueville et de François Furet, considère que tout ce qui l’a précédé est rétrograde, et que tout ce qui en découle, y compris la Terreur, est grand et vertueux. Pour les Français, seule une révolution, voire seule une révolution sanglante, pouvait extirper la Nation des âges obscurs. Cette simplification, celle des vainqueurs écrivant l’histoire, a profondément marqué nos mentalités et nos relations sociales. Pour les Français, l’évolution d’une société n’est envisageable que sur le mode révolutionnaire, c’est-à-dire soudain, brutal, radical, voire violent.

De l’ombre à la lumière

À cela il convient d’ajouter que ce passage mythifié de l’ombre à la lumière se paie de mots. Dédaignant les réalités économiques, sociales ou démographiques, la vulgate révolutionnaire aime les grands mots abstraits : Justice, Progrès, Égalité… S’en réclamer évite de se coltiner la réalité. S’en attribuer le monopole rejette ceux qui émettent quelques réserves dans une barbarie morale. La révolution est devenue une vertu en soi, peu importe ce qu’elle charrie, peu importe la bêtise de son propos, peu importe les génocides qu’elle a entraînés.

Le problème est que ce goût pour la révolution est mortifère. Son exaltation condamne, a priori, toute tentative de réforme même mesurée ; l’emprise de l’idéologie relègue le réel à un rôle second ; le romantisme du grand soir condamne tout un peuple à une adolescence civique.

Les « mouvements sociaux » plus ou moins violents qui agitent le pays (des cheminots aux zadistes, en passant par les étudiants) illustrent ce mal français.
Au mieux, des grévistes qui, faisant fi de la situation de la SNCF, se réfugient derrière un slogan mal défini, « le service public », pour en revendiquer le monopole exclusif. Au pire, une jeunesse, souvent diplômée et issue des classes moyennes, qui, frustrée par la paralysie du pays, considère que son salut passe la confrontation violente, prélude à une nouvelle révolution.

Le paradoxe de la situation est que le gouvernement promeut l’idéologie de la culture révolutionnaire de ses opposants. Macron, digne héritier du gauchisme culturel, a voulu la commémoration de mai 68. Son livre-programme avait pour titre  Révolution ; le voici face à ceux qui veulent la faire.

Cinquante ans après mai 68, Macron et les élites disruptives (néologisme branché destiné à restaurer l’image piteuse de la révolution) et progressistes qui l’entourent, devraient se demander si l’exaltation pavlovienne et narcissique de la contre-culture n’a pas pour conséquence directe la culture du contre.