Frappes en Syrie : le week-end noir

Non seulement les frappes en Syrie ne règlent pas la situation, mais elles accréditent le scénario russe d’un Occident opposé à la paix et faiseur de guerres.

Par Jean-Baptiste Noé.

Il y a peu de monde, hormis les ministres du gouvernement, pour soutenir que les quelques frappes réalisées contre la Syrie étaient une bonne chose. Pour la France, cela s’apparente à une erreur tragique, dont les conséquences vont être nombreuses.

Passons pour savoir si Bachar Al-Assad a effectivement utilisé des armes chimiques le 7 avril dernier. C’est possible, mais les inspections actuelles ne permettent pas encore de le savoir. Lorsqu’en septembre 2013, la France avait voulu frapper la Syrie et remplacer Assad à la suite d’attaques chimiques, il s’est avéré par la suite, et après de long mois d’enquête, que ces attaques avaient été faites par les islamistes.

L’intervention de la France replace le pays dans le giron atlantiste en le mettant une nouvelle fois à la remorque des États-Unis, en compagnie de l’Angleterre. Non seulement cela ne règle pas la situation en Syrie, mais accrédite le scénario russe d’un Occident opposé à la paix et faiseur de guerres.

Victoire de Poutine et d’Assad

Cette opération est un grand bénéfice pour Vladimir Poutine, qui sort vainqueur du faux pas de ses adversaires. Bachar Al-Assad est un autre vainqueur, qui peut se présenter comme ainsi détaché des Occidentaux, tout en n’étant pas islamiste, ce qui lui permet de jouer une carte intéressante dans le monde arabe.

L’autre conséquence négative est le risque de prolifération nucléaire. L’argument des Iraniens et des Coréens est de vouloir posséder la bombe pour se mettre à l’abri de frappes américaines. Force est de constater que cet argumentaire a sa logique et réussit plutôt bien. Cette frappe envoie donc un message clair : ayez la bombe et vous serez protégés.

L’autre problème est aussi celui du non-respect du droit international. Que ce soit trois pays membres du conseil de sécurité qui ne respectent pas les articles de la Charte pose un grave problème de droit international. Comment ensuite sanctionner des États qui ne respecteront pas le droit international ? La Charte des Nations Unies (chapitre VI) interdit d’utiliser la force militaire contre un État sans un mandat du Conseil de sécurité (sauf en cas de légitime défense). Or ici le Conseil ne s’est pas prononcé et l’on ne peut pas présenter cette attaque comme une riposte de légitime défense.

L’utilisation unilatérale de la force entre en revanche dans le champ d’application de la Cour pénale internationale. Cet acte pourrait être qualifié de crime de guerre. La France n’ayant déjà pas respecté le mandat de l’ONU en Libye en renversant et faisant tuer Khadafi (ce qui n’était pas prévu), cela commence à faire beaucoup. Après l’usage des armes chimiques (usage avéré, mais par qui ?), l’ONU doit dépêcher des inspecteurs sur place. Ceux-ci sont en train d’arriver, mais après les frappes…

Or le site de Barzeh a déjà été inspecté. L’OIAC s’y est rendu en décembre 2017 et a présenté un rapport en février 2018 dont les conclusions de l’époque démentaient la présence de produits chimiques. Il est possible qu’Assad y ait installé des usines chimiques entre décembre et avril, mais cela laisse tout de même peu de temps pour une activité d’envergure.

Cette frappe s’apparente assez comme une farce destinée à la communication politique. Depuis 2011 que l’Occident dit que Bachar va tomber et qu’il tient, il fallait bien faire quelque chose. La réalité est que la France s’est mise complètement hors-jeu, et ce dès le début du conflit. Elle ne sait plus aujourd’hui comment reprendre la main. Les frappes étaient une mauvaise solution, même si elles ont permis à la Marine de s’entraîner et d’opérer sur un théâtre d’opérations réel, ce qui n’est jamais négligeable.

Les vrais défis sont ailleurs

Pendant que l’on parle de la Syrie, on passe sous silence les deux informations importantes de samedi : le Mali et la Libye.

Au Mali, une attaque sans précédent a eu lieu contre le camp de l’ONU, avec un mort et une dizaine de blessés. La France s’enlise et n’arrive pas à rétablir l’ordre et à stabiliser le pays. Elle se retrouve de plus en plus isolée au milieu d’une population dont chaque tribu joue sa propre gamme. Le Mali est en train de devenir un bourbier duquel il faut sérieusement réfléchir à en sortir.

L’autre nouvelle vient de la Libye. Des sources ont annoncé la mort du général Haftar, aussitôt démenti par ses proches. Est-il mort ou vivant ? On ne sait pas. En revanche, on a découvert à cette occasion qu’il était soigné à Paris. Or Haftar est plutôt l’homme des Russes. Il est l’homme fort de l’Est de la Libye. L’autre homme fort, qui contrôle l’Ouest, est Saif al-islam Khadafi, le fils du colonel. Si la mort d’Haftar est avérée, alors il a toutes les cartes en main pour reprendre le pays. Pour la France, ce serait une humiliation. Mais pour la Libye, ce serait un moyen de stabilisation.

C’est donc un week-end noir que la France a connu sur sa rive sud de la Méditerranée. Un week-end où ont explosé les erreurs accumulées depuis plusieurs années, au moins depuis le début des années 2010. Nous n’avons pas fini d’en payer les conséquences et nous ne sommes pas sortis des pièges et des difficultés.