La surestimation des bienfaits de l’éducation

Si on en croit la thèse provocatrice de l’économiste Bryan Caplan, les écoles enseignent de la matière qui n’a aucune utilité sur le marché du travail et les étudiants n’arrivent pas à retenir ce qu’ils apprennent.

Par le Minarchiste, depuis Montréal, Québec.

Pour la plupart des gens, l’éducation est un droit fondamental, une source d’enrichissement intellectuel pour les individus et la société, et un facteur favorisant la mobilité sociale. Pour Bryan Caplan, l’éducation est largement surévaluée et en grande partie un gaspillage de ressources.

L’étudiant typique passe des milliers d’heures à étudier de la matière qui n’augmente aucunement sa productivité et n’enrichit pas sa vie. Pourtant, sur le marché du travail, l’éducation procure une prime salariale qui a atteint récemment un sommet historique (aux États-Unis c’est 70% pour l’université, 30% pour le secondaire). Comment expliquer un tel paradoxe ?

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La théorie selon laquelle l’éducation permet d’obtenir un meilleur salaire parce qu’elle procure à l’étudiant des connaissances et aptitudes est celle du capital-humain. Selon Caplan, c’est plutôt la théorie du signalement qui permet d’expliquer la prime à l’éducation.

À l’école, les professeurs classent les étudiants en fonction de leur capacité à maîtriser de la matière qu’ils oublieront presque aussitôt l’examen final complété (car ils ne s’en serviront plus jamais). De leur côté, les employeurs basent leurs critères d’embauche en fonction de ce classement. Pourquoi ?

La raison est que la route vers le succès académique et celle vers le succès au travail sont pavées avec le même bitume. Pour réussir à l’école il faut être intelligent, consciencieux et conformiste, trois qualités que les employeurs recherchent. Ces qualités sont innées, l’école ne permet pas de les acquérir, elle ne fait que les certifier au bout d’un processus beaucoup trop long, fastidieux et coûteux (car pour que le signal soit fiable, il faut qu’il soit coûteux et exigeant).

Être admis par une université comme Princeton est très difficile et prisé. Les tarifs y sont de plus de 45 000$ par année. Pourtant, n’importe qui peut se présenter en classe et assister aux cours gratuitement. Vous pourriez ainsi bénéficier de tous les cours et vous gaver de toutes ces connaissances, mais vous n’obtiendriez pas votre diplôme. Si un employeur est prêt à payer une prime pour un diplômé de Princeton, pourquoi ne serait-il pas prêt à vous embaucher aussi ? La réponse est que les employeurs ne paient pas pour les cours et les connaissances de Princeton, ils paient pour la certification offerte par Princeton. Ce n’est pas une question d’apprentissage, c’est une question de signal.

C’est pour cela que les écoles luttent contre la triche. Quand vous trichez à un examen, vous n’affectez aucunement le niveau de connaissance que vous avez acquis dans le cours, mais vous détériorez la qualité du signal envoyé par le diplôme.

Apprendre à apprendre ?

L’un des principaux arguments contre la théorie du signalement est que même si les étudiants ne retiennent pas ce qu’ils apprennent à l’école, ils apprennent comment apprendre et comment réfléchir. L’école permettrait de renforcer le muscle mental.

Malheureusement, les psychologues spécialisés en « transfert de l’apprentissage » étudient cette question depuis longtemps et leurs résultats démontrent que les étudiants sont incapables d’utiliser les connaissances acquises à l’école dans un contexte différent. Quant au renforcement du muscle mental, il appert que l’éducation ne permet pas d’augmenter subtantiellement et durablement le QI. Une étude portant sur le Perry Preschool Program et sur le programme HeadStart démontrent que les enfants qui bénéficient de ces programmes gagnent 13 points de QI comparé aux autres, mais cet avantage disparaît complètement à l’âge de 9 ans.

Des connaissances inutilisées

La plupart des domaines d’études universitaires ne mène pas à un emploi dans ce domaine. En 2008-09, 94000 étudiants américains ont obtenu leur diplôme en psychologie, alors qu’il n’y a que 174000 psychologues praticiens au pays ! Il y eut aussi 34000 nouveaux diplômés en histoire alors qu’il n’y a que 3500 historiens et professeurs d’histoire au pays. Ces diplômés atteignent le marché du travail dans un autre domaine que celui qu’ils ont étudié et n’utilisent donc pas ces connaissances si durement acquises à l’université.

Même si un bac en philosophie ne mènera pas à un emploi dans ce domaine et sera moins payant qu’un bac en STEM (sciences, technologies, génie, médecine), les bacheliers en philo gagnent tout de même un revenu de 30% supérieur aux travailleurs qui n’ont pas été à l’université. Pourquoi ? Parce que le diplôme est un signal !

Les diplômes de type STEM sont plus rémunérateurs que les autres, mais ce n’est pas nécessairement parce qu’ils permettent aux étudiants d’acquérir des compétences utiles. D’ailleurs, beaucoup de diplômés en STEM ne travaillent pas dans un tel domaine. C’est plutôt que ces diplômes sont plus difficiles à accomplir, ce qui augmente la force du signal aux employeurs.

Donc en somme, les écoles enseignent de la matière qui n’a aucune utilité sur le marché du travail et les étudiants n’arrivent pas à retenir ce qu’ils apprennent.

Un proxy pour le QI ?

Si les diplômés coûtent si cher, pourquoi les employeurs ne feraient-ils pas simplement passer un test de QI plutôt que d’embaucher un coûteux diplômé ? Parce que le diplôme ne signale pas que le QI, il signale aussi que le candidat est consciencieux et conformiste. De plus, les tests de QI sont illégaux dans le cadre d’une embauche.

Lorsque les chercheurs contrôlent pour le QI, la prime à l’éducation diminue de 18%, mais elle demeure significative. Cela implique que l’éducation n’est pas qu’un proxy pour le QI, les employeurs paient pour autre chose en plus de l’intelligence.

Dans quelle proportion le diplôme est-il un signal ?

L’effet sheepskin est un bon moyen de mesurer l’ampleur du signal émis par le diplôme. Si l’éducation augmentait les salaires parce qu’elle procure des connaissances utiles, on constaterait que chaque année d’éducation augmente les revenus de façon linéaire. Ce n’est pourtant pas ce qu’on observe dans la réalité.

La dernière année du secondaire vaut 3.4 fois plus que n’importe quelle autre année du secondaire en termes de prime salariale. La dernière année d’université vaut 6.7 fois plus que les trois autres. Pourquoi ? Parce que les employeurs sont davantage intéressés par le signal du diplôme que par les connaissances acquises à l’école.

Caplan en déduit que 80% du rendement sur l’éducation est relié au signal, seulement 20% au capital-humain.

Le rendement sur investissement de l’éducation

Caplan présente un calcul très exhaustif et détaillé du rendement sur l’éducation pour un individu. Ses calculs démontrent que les rendements sont excellents. Presque tous les jeunes devraient finir leur secondaire. Les étudiants en haut de la moyenne devraient aller à l’université. Par contre, seuls les étudiants exceptionnels auraient avantage à compléter une maîtrise.

Au chapitre suivant, Caplan s’attaque au calcul du rendement de l’éducation pour la société en général. Comme une bonne partie du rendement individuel provient du signal et que le signalement est un jeu à somme nulle, il est peu surprenant de constater que les rendements pour la société sont dérisoires pour les meilleurs étudiants et négatifs pour les autres.

Si 80% de l’éducation est du signalement et qu’une année d’étude augmente le salaire de 5000$, seulement 1000$ est un gain net pour la société, le reste n’est que votre récompense individuelle pour avoir convaincu un employeur que vous étiez intelligent, consciencieux et conformiste. Autrement dit, le signal de l’éducation est un jeu à somme nulle.

Les gens mieux éduqués sont plus heureux, mais c’est surtout parce qu’ils sont plus riches. Le statut a un impact très grand sur le bonheur individuel, et le statut est un jeu à somme nulle.

L’impact sur les inégalités

L’une des implications de la théorie du signalement est que l’éducation est comme une course à l’armement. Plus la population est éduquée, plus il faut d’éducation pour se démarquer et obtenir un bon emploi. Si les pauvres en viennent à devenir plus éduqués, une course à l’armement s’ensuivra, ce qui poussera les étudiants à obtenir encore plus d’éducation pour se démarquer et ce à grands frais, ce qui favorise les mieux nantis. L’éducation supérieure ne permet donc pas de réduire les inégalités.

L’éducation sur internet pourrait être une solution moins coûteuse, mais elle n’arrivera jamais à concurrencer le système traditionnel, lequel reçoit des centaines de milliards de dollars d’argent public chaque année. Chaque dollar de prêt étudiant inclue une subvention gouvernementale implicite de 12 cents aux États-Unis.

Pour l’instant, les MOOCs offrent des cours donnés par des professeurs émérites, mais ne fournissent pas le diplôme tant prisé et, par conséquent, n’offrent pas le signal requis pour décrocher un emploi de rêve. Surtout, les MOOCs signalent plutôt (pour le moment) une forme de non-conformisme que les employeurs n’apprécient pas en général.

L’éducation vocationnelle

L’éducation dite « vocationnelle » inclut les cours en classe, les stages d’apprentis et la formation au travail. Ce type d’éducation vise à procurer des compétences techniques et manuelles utiles sur le marché du travail.

En améliorant les compétences pratiques des étudiants, ce type d’éducation permet d’enrichir la société, car contrairement à l’éducation supérieure, qui consiste à 80% à l’envoi d’un signal, elle ne constitue pas un jeu à somme nulle.

Ce type d’éducation a un impact particulièrement positif dans les milieux défavorisés, contribuant à l’éradication de la pauvreté et à une diminution de la criminalité. Elle permet à des étudiants moins doués d’obtenir des compétences utiles plutôt que de perdre leur temps sur les bancs d’école dans un programme qu’ils ne finiront possiblement même pas et qui, même s’ils le finissent, ne leur ouvrira pas nécessairement la porte d’un bon emploi.

L’acquisition d’une culture générale

Le fameux professeur de Harvard, Steven Pinker (auteur du livre The Better Angels of our Nature dont j’ai parlé ici) relatait que bien qu’Harvard n’admette que d’excellents étudiants, que Pinker ait été plusieurs fois élu professeur favori de l’année à cette université, que ses cours ne sont pas enregistrés sur vidéo et qu’ils sont la seule source de matière sujette à examen, il fait régulièrement face à une classe à moitié vide ! Les étudiants ne jugent pas sa matière pertinente bien qu’elle soit intéressante.

Les observations de Caplan tendent à démontrer que l’école n’arrive pas à stimuler durablement l’intérêt des jeunes pour des choses telles que la musique classique, la littérature classique et l’histoire.

L’éducation par internet échappe difficilement au stigmate de non-conformisme, mais ces programmes ont tout de même donné gratuitement accès à la connaissance à quiconque possède une connexion internet. Alors si l’accès à une culture générale est un enjeu, il n’est pas nécessaire de dépenser des milliards de dollars dans un système universitaire pour la diffuser.

Conclusion

En guise de solution, Caplan souhaite affamer la bête pour la faire rapetisser. Il propose d’éliminer le subventionnement gouvernemental à l’éducation. En termes de compromis, il propose un système de coupons pour les moins nantis en ce qui a trait à l’école primaire et secondaire. Selon lui, tenter les étudiants moins doués avec du financement facile (les prêts étudiants) est un piège.

Caplan pense que face au véritable coût des études, les étudiants vont faire des choix plus rationnels, qui consisteraient selon lui à étudier moins longtemps et à favoriser l’éducation vocationnelle. Il croit que cela désamorcerait la course à l’armement et amènerait les employeurs à réduire leurs attentes de leurs futurs employés.

Cela ne signifie pas que plus personne n’irait à l’école. Au bout du compte, les comptables doivent apprendre les principes comptables, les avocats doivent apprendre les lois et les médecins doivent apprendre l’anatomie et autres connaissances indispensables à leur travail. Mais ont-ils besoin de cours d’espagnol, d’histoire des civilisations de l’antiquité, de poésie du 18e siècle ou de flute à bec ? Un comptable a-t-il besoin de savoir faire des dérivées et des intégrales en mathématiques ? Ce sont des années et des millions de dollars qui sont gaspillés pour du superflu qui ne sera pas retenu de toute manière.

Malheureusement, je pense que cette transition ne se ferait pas facilement, car les travailleurs plus âgés auraient une éducation plus avancée que celle des plus jeunes, ce qui créerait deux catégories d’employés pendant quelques décennies. De plus, il serait probable que les plus riches continueraient d’atteindre la maîtrise, ce qui les placerait dans une classe à part comparativement aux plus pauvres, dans la mesure où les employeurs continueraient de valoriser les diplômes universitaires.

Il faudrait aussi que les employeurs investissent dans des processus d’évaluation des candidats avant l’embauche de manière à reproduire le signal du diplôme plus efficacement.

Une attente plus réaliste serait que la course à l’armement qu’est l’éducation supérieure cesse de progresser à défaut de régresser. Dans quelques années faudra-t-il un PhD pour obtenir un poste de cadre d’une grande entreprise ?

Je recommande fortement ce livre à quiconque est en désaccord avec cette façon de voir les choses. Si vous êtes déjà conquis, il pourrait renforcer votre conviction. J’ai apprécié le recours à la littérature scientifique pour soutenir sa thèse ainsi que l’abondance de chiffres et statistiques ajoutant de la robustesse aux propos. J’ai bien apprécié cet ouvrage, mais je doute fort qu’il arrivera à changer les choses quant au statut de vache sacrée qu’est le financement gouvernemental de l’éducation…

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