Covoiturage, télétravail et foutage de gueule

Si vous lisez un peu, mais distraitement, la presse quotidienne, vous n’aurez pas pu louper l’évident battage qu’elle réalise actuellement pour bien faire passer un message clair : ce mois-ci sera celui de la grève, globale, générale, totale et complète des services publics, et qu’elle est évidemment soutenue par le peuple.

Un petit coup d’œil sur la plupart des titres suffit à brosser un portrait très particulier des événements qui ne manqueront pas d’arriver dans les prochains jours.

On aurait pu avoir droit à la présentation sobre et objective des différents mouvements de grève qui vont se succéder pendant tout le mois d’avril et une bonne partie du mois de mai. Entre la SNCF, Air France, certaines Universités, certains éboueurs et d’autres services publics, tout indique que les syndicalistes du pays se sont coordonnés pour fêter aussi bruyamment que possible le cinquantenaire des événements de mai 1968 dans une espèce de grande sausage-party et un énième barbecue de merguez cégétistes que le pays a trop souvent subi.

Oui, le lien avec mai 68 est assez clair tant il est difficile de ne pas voir le désir humide de révolution et autre printemps « à gauche de la gauche » qui transpire grassement tant des revendications des syndicats que du calendrier ou des domaines concernées. Tous les organes (ou presque) d’une presse largement favorable à ce genre de petites excitations printanières sont déjà turgescents d’excitation devant les dates (nombreuses) et les services publics (toujours les mêmes) touchés par ces mouvements. Le Monde, Libération, L’Obs, Le Huffington, tous se relaient pour transmettre la « bonne nouvelle » syndicaliste : cinquante ans après mai 1968, la France se réveille à nouveau pour bouter les élites ultra-néo-libérales et turbocapitalistes hors du pouvoir et regardez, là, là et là, le peuple est prêt à prendre la rue pour régler ses comptes, si si !

Malheureusement, quelques éléments sont cependant suffisamment différents de mai 1968 pour que les médias ne puissent pas relayer la joyeuse montée de sève révolutionnaire de la même façon. Pensez donc ! Certains citoyens pourraient concevoir une gêne à cause de ces mouvements de grève et il faut donc adapter le message pour qu’il passe mieux auprès de certaines populations délicates.

Que voulez-vous, le pays a tout de même évolué depuis 50 ans : ceux qui défilaient à l’époque avaient un espoir d’une société meilleure dont ils ont amplement bénéficié, la majeure partie d’entre eux étant maintenant à la retraite. Ceux qui ont lancé des pavés à l’époque pouvaient compter avec une économie florissante et un État encore efficace parce que restreint à ses fonctions régaliennes.

À présent, la jeunesse peut surtout s’enorgueillir d’avoir du mal à lire, écrire et compter correctement, de « bénéficier » de perspectives d’emploi médiocres dans un pays rongé par le chômage, l’insécurité, le terrorisme, des déficits colossaux et, pour tout dire, l’absolue certitude que leur retraite (celle dont jouissent les soixante-huitards actuels) sera minuscule si elle existe encore lorsqu’ils la prendront.

Et lorsque la référence à mai 1968 fait sourire, c’est celle de la grève fin 1995 qui est évoquée pour rappeler à quel point les cheminots, déterminés, peuvent largement faire plier un gouvernement qui avait pourtant une majorité claire et un soutien évident du peuple lors du vote.

Cependant, si fin 1995, il avait été facile de tenir pendant le mois de novembre et décembre jusqu’aux vacances de fin d’année, il en va différemment en mai 2018. En effet, les nombreux ponts de ces deux mois que ces mouvements vont copieusement bousiller, vont quelque peu amoindrir le soutien relatif de ceux qui comptaient se déplacer, se retrouver en famille ou régler des affaires qu’ils n’avaient pas pu régler pendant les périodes travaillées. Nul doute que ce soutien ne viendra pas non plus de ceux qui seront forcés à la « staycation », comme le décrit si niaiseusement un Huffington Post tendrement décalé avec la réalité de terrain, oubliant sans doute qu’un voyage annulé, ce sont des frais rarement remboursés, et surtout des occasions manquées en pagaille de créer de la richesse dont ce pays a pourtant tant besoin.

En 1995, les médias pouvaient bien raconter, contre toutes les évidences et l’amoncellement de pertes abyssales du pays, devant les faillites d’entreprises, que la grève cheminote était massivement populaire. En 2018, les pertes touristiques seront dures pour beaucoup, et si en 1968, le pays avait d’amples marges de manœuvres, si en 1995, il pouvait encore se permettre quelques folies passagères, en 2018 ce n’est plus le cas tant les niveaux d’imposition et de dettes sont inquiétants.

En outre, les médias d’information ne sont plus les mêmes et devront composer avec des réseaux sociaux de toute nature qui ne pourront pas tous relayer le même unanimisme béat et heureux du suicide français auquel on assiste encore une fois.

Dans cette optique, on comprend mieux les messages mièvres relayés par les uns et les autres, à commencer par les panneaux d’affichage sur les autoroutes proposant fièrement « contre les grèves, pensez covoiturage ! », feignant de prévenir ainsi les inévitables bouchons que les déplacements automobiles provoqueront obligatoirement.

Et quand ce n’est pas le covoiturage, c’est le télétravail qui est mis en avant avec cette bonne humeur et cette fraîcheur que seules permettent une parfaite débilité et une cuistrerie à l’épreuve des faits : grâce au télétravail, vous serez plus efficace qu’au bureau, pardi ! On se demande encore pourquoi on n’y avait pas pensé plus tôt ! Et si vous travaillez sur machine-outil, dans un atelier ou avec des conditions spécifiques, qu’à cela ne tienne, le télétravail pourra certainement trouver une solution quelconque, non ?

En tout cas, surtout, ne ronchonnez pas, puisqu’on vous dit que ce petit désanussage citoyen payé in fine par le contribuable est pour votre bien !

D’ailleurs, Le Point a quelques petites astuces à partager avec vous, ces petits trucs de grand-mère qui permettent de passer le cap de l’adulescence syndiquée sans acné et avec des jours de grève payés, je présume.

Au fait, n’oubliez pas le petit point mignon sur vos droits, offert par France Info : non, non, votre employeur ne vous grondera pas si vous ne pouvez pas venir à cause de la grève. Malheureusement oui, il ne vous paiera pas. Si vous êtes votre propre employeur, comme vous êtes un salaud de patron, c’est bien fait pour vous.

Et si vous êtes financièrement à l’étroit et qu’un jour non payé vous pose de gros problèmes, rassurez-vous : les syndicalistes de la SNCF s’en foutent complètement. Ce n’est absolument pas pour vous qu’ils font grève, c’est pour eux.

En attendant, rappelez-vous que vous êtes en France, ce pays où les gens soi-disant attachés au service public font absolument tout pour le saboter et y parviennent ma foi assez bien. C’est aussi le pays où le service public est si génial que la presse subventionnée nous apprend avec une niaiserie presque agressive à nous en passer et trouver ça très bien. Formidable non ?


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