Ce sont les mauvaises décisions politiques qui menacent l’agriculture

Quelques réflexions d’un professionnel de retour du salon de l’agriculture.

Par Daniel Sauvaître.

Impression pesante en quittant le salon de l’agriculture jeudi soir. Après cinq jours d’échanges avec tout ce que notre république compte d’élus , d’administrations, de représentants institutionnels et bien sûr d’agriculteurs, ce sont bizarrement les craintes des arboriculteurs de Ceres Fruit Growers en Afrique du Sud rencontrés en mars 2016 qui me reviennent en mémoire.

Je revois l’analyse stratégique qu’ils nous avaient présentée pour nous initier aux défis qu’ils avaient à relever. Du côté des menaces, tout en haut du tableau, on ne trouvait pas la sécheresse épouvantable qui sévissait et perdurait, ni la raréfaction de la ressource en eau, pas plus la pression du parasitisme, la parité monétaire ou les barrières commerciales. C’est le risque politique qu’ils considéraient être le péril majeur pour leurs entreprises.

Leurs craintes étaient semble-t-il justifiées, puisque mardi dernier le Parlement sud-africain a adopté un texte présenté par le parti d’extrême gauche des Combattants de la liberté économique qui prévoit des expropriations foncières sans verser d’indemnités aux propriétaires.

Toutes proportions gardées, ma propre analyse stratégique pour l’agriculture en France place aussi aujourd’hui tout en haut du tableau, face aux nombreuses opportunités et du côté des menaces, les choix politiques en cours et à venir.

Vitenis Andriukaitis, le commissaire européen chargé de la santé, de la sécurité alimentaire et de la lutte contre le gaspillage est passé sur le salon de l’agriculture. Le site Agrisalon.com rapporte quelques messages subversifs adressés par ce chirurgien lituanien qui détonnent à Paris.

Sans états d’âme il déclare : « Vous risquez de tuer votre agriculture si vous ne suivez pas les conseils scientifiques afin de protéger vos récoltes des ravageurs ». Ou encore : « l’agriculture biologique aussi utilise des pesticides » renvoyant ainsi dos à dos les produits phytosanitaires issus de la chimie de synthèse et les pesticides naturels. Et puis lorsque l’on évoque le glyphosate, il déclare que c’est une bataille politique, pas scientifique.

Il se trouve que j’avais fait le déplacement à Bruxelles il y a deux ans avec Jean François Proust, notre expert de la filière fruits et légumes pour la protection des cultures, afin de rencontrer les collaborateurs du commissaire dans ses bureaux du Berlaymont. Nous souhaitions mieux comprendre la position de la Direction Générale de la Santé et des Consommateurs sur quelques dossiers d’actualité. Sur le dossier du glyphosate la réponse était sans appel.

Le dossier ne leur posait pas de problème pour la reconduction de l’inscription de la molécule. Et de nous dire désabusés de revenir vers nos politiques nationaux qui n’avaient que faire de leur avis et se préparaient à des décisions purement politiques. Nos interlocuteurs n’ont pas manqué de nous préciser au passage la perte de crédibilité que cela entraînait pour les évaluations européennes sur la scène mondiale.

Il ne se trouve pas une agence d’évaluation dans le monde qui dise autre chose. Même pas le CIRC à Lyon dont on sait aujourd’hui comment il a instillé opportunément le doute sur le caractère cancérogène de la molécule.

Il suffit pourtant de prononcer le nom de cette matière active tombée depuis longtemps dans le domaine public pour être voué aux gémonies, diabolisé et excommunié.

Mon collègue François Lucas croisé il y a quelques jours à la sortie de son audition au titre de la Coordination Rurale par la mission d’information sur l’utilisation des produits phytopharmaceutiques de l’Assemblée Nationale m’a raconté l’audace qu’il venait d’avoir sur le sujet.

Il  s’est élevé face aux députés contre la confusion qui a été entretenue sur l’utilisation du glyphosate en France. Il a voulu rappeler que les cultures OGM étaient interdites dans notre pays. Et donc que le glyphosate n’est pas appliqué sur le feuillage des plantes dont on récolte les graines.

Précision évidemment très utile mais qui a visiblement déplu à la présidente de la commission qui a conclu l’entretien en précisant qu’il était dommage qu’il ait évoqué le glyphosate.

La chose est entendue. Le bannissement est définitif. C’est Alain Rousset déclarant en séance plénière de la Région Nouvelle Aquitaine que pour lui le progrès c’est la sortie du glyphosate d’un côté et l’innovation technologique de l’autre.

Et puis bien sûr, c’est le Président Emmanuel Macron qui s’emporte dans les allées du salon pour dire que le glyphosate c’est peut-être un danger comme l’amiante et qu’il ne peut pas en être averti sans agir. Que c’est lui que l’on viendra chercher quand les dégâts seront connus.

Pourtant quelques jours plus tôt, le même Emmanuel Maron n’a pas hésité pour dire à notre grande satisfaction qu’il boit du vin midi et soir. Et qu’il apprécie Georges Pompidou lorsqu’il s’exclame « arrêtez d’emmerder les français ».

Mais dans « Le Monde »  du 28 février, trois médecins un brin offusqués cosignent une tribune pour rappeler au Président de la République la gravité de l’alcool éthylique pour la santé publique. 49000 décès par an en France, dont 15000 par cancer, auxquels il faut ajouter 8000 nouveaux nés victimes d’alcoolisation fœtale et autres violences induites.

Le contraste est saisissant entre d’un côté une hystérie gratuite, sans motivation concrète identifiée à ce jour, et de l’autre une certaine décontraction face à un fléau accepté et bien réel. Sans doute parce qu’il est la contrepartie d’une économie prospère et d’un plaisir culturel, gastronomique ou d’enivrement, clairement assumé et revendiqué.  L’équation plaisir risque permet d’aller bien au-delà de l’appréciation bénéfice risque qui guide l’utilisation des pesticides.

Poursuivons la mise en perspective. Imaginons que l’éthanol ait des propriétés particulières pour lutter contre le mildiou ou l’oïdium de la vigne. Et bien cette matière active serait éliminée instantanément d’une possibilité d’homologation puisque qu’elle est classée cancérogène sans ambiguïté aucune.

Bien que chaque français de plus de 15 ans ingère chaque année en moyennes 12 kilos d’éthanol, il est parfaitement inenvisageable de verser dans un pulvérisateur une bouteille de Cognac XO ou de Gevrey Chambertin pour lutter contre les maladies de la vigne. Etonnant non ?

C’est aussi le cuivre qui se trouve maintenant en mauvaise posture. La réévaluation en cours fait apparaître bien des inconvénients et des risques pour la santé pour ce produit naturel auquel l’agriculteur, qu’il soit bio ou conventionnel, est très attaché.

Bien que les informations sur le cuivre soient aisées à trouver, nous ne sommes pourtant pas à la veille d’un emballement médiatique pour en dénoncer les effets. L’autocensure fonctionne à plein dans les ONG et les médias. D’autant plus lorsque l’agriculture bio est concernée. Je vous joins l’excellent article sur le sujet que vient de publier dans sa lettre « Agriculture et Environnement » le journaliste Gil Rivière Wekstein.

Pourtant en comparaison du glyphosate, le cuivre semble bien plus problématique. Mais heureusement pour lui, les croyances et les dogmes rendent sourds et aveugles aux vérités scientifiques.

L’ambiance est pesante pour l’agriculture en ce moment. Le tribunal de l’Inquisition veille. Toutes les vérités scientifiques ne sont plus bonnes à dire publiquement.

Le mot d’ordre national qui a encore pris de l’ampleur sur le salon c’est la « sortie des pesticides ». Et pour ce choix radical, la fin justifie les moyens. Le doute n’est plus permis.

Lors de l’audition d’Interfel par la mission d’information sur l’utilisation des produits phytopharmaceutiques, la présidente, députée de Haute Garonne, Elisabeth Toutut-Picard nous a invité à faire savoir quelles étaient nos propositions pour en sortir avant la fin du mandat du Président de la République.

Un peu comme l’aurait sans doute fait Vytenis Andriukaitis, je lui ai répondu que c’était extrêmement simple. Que les autorisations de mise sur le marché des pesticides pouvaient toutes être retirées par choix politique national. Que la promesse pouvait donc être tenue sans difficulté.

En revanche, si parallèlement la question était aussi de savoir ce que pourrait être à la même échéance l’état de l’agriculture en France, le choix pourrait être plus difficile à assumer.

Depuis plus de 40 ans que je pratique l’arboriculture et la viticulture je vis une évolution ininterrompue pour mieux maîtriser les interactions naturelles et limiter le recours aux intrants. Des progrès importants en production intégrée devenue agro-écologie ont été accompli. Et les tâtonnements continuent pour explorer de nouvelles pistes de progrès.

Mais toute personne qui connait parfaitement l’état des lieux des connaissances et des pratiques sait qu’à périmètre de production équivalent il n’y a pas de rupture radicale à attendre.  Et dans un marché ouvert qui voit la France devenir de plus en plus importatrice les contraintes économiques sont immenses.

Pour conduire le changement dans une entreprise on sait qu’il faut à la fois donner du sens, mettre des contraintes et en même temps accompagner par de la formation l’évolution vers un nouveau métier. C’est le dosage des trois qui permet de réussir.

Il en va de même pour l’agriculture. Si le resserrement des contraintes n’est pas concomitant avec des solutions techniques, agronomiques, humaines et économiques à mettre en œuvre, ce sera l’échec assuré.

Chaque agriculteur espère aujourd’hui ne pas être celui qui expérimentera le premier l’impasse qui fera peut-être se réveiller le décideur public. Ce jour- là approche.

Etre agriculteur, c’est donc aussi dépendre de décisions politiques plus ou moins inspirées et arbitraires. Et c’est un risque bien plus difficile à modéliser que celui des maladies et des ravageurs.

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