Protéger le « sexe faible » : une régression !

Women at work by Andrew Heavens(CC BY-NC-ND 2.0)

À force de législation pour protéger les femmes, on leur redonne une position de faiblesse. Vers le totalitarisme du Bien ?

Par Philippe Bilger.

Longtemps, et à juste titre, on a considéré que qualifier de sexe faible celui des femmes était offensant et surtout ridicule, tant ce qualificatif rendait mal compte de la réalité de l’existence et des rapports entre elles et les hommes. On pouvait en effet comprendre que cette faiblesse prétendument consubstantielle à un sexe était de nature à susciter l’ire féministe et une revendication au quotidien destinée à démontrer qu’elle était au moins partagée. Il n’y avait pas plus de sexe faible que de sexe fort, la virilité savait s’attendrir et la féminité se durcir.

Le sexe est faible, c’est une certitude pour certains féministes

Pourtant le paradoxe du bouleversement suscité, il y a quelques mois, par l’affaire Weinstein et dont les effets continuent à se faire sentir aujourd’hui tient à ce que l’ensemble des réflexions, des doléances, des révoltes et des propositions développées par la cause féministe, dans sa version soft ou plus militante, semble tenir pour acquis le fait qu’il y aurait un sexe faible et que la société et l’État devraient venir à son secours. Et donc fait revenir dans le débat public ce qui heureusement en avait été écarté.

Plus de cent professionnels plaident pour l’instauration de quotas dans le financement du cinéma et plusieurs personnalités constatent que « les femmes restent discriminées dans le cinéma ». Le sexisme est dénoncé à la veille de la cérémonie de remise des César.

Les polémiques, les dénonciations et les révélations qui ont pratiquement nourri quotidiennement les médias – comme s’il avait fallu Harvey Weinstein pour libérer des agissements de toutes natures vieux comme le monde, notamment dans les lieux de pouvoir – ont révélé, à quelques exceptions près, une image de la condition féminine qui a semblé accepter l’emprise virile plutôt qu’y résister.

Un  monde fait de femmes faibles et vulnérables ?

Je ne dis pas qu’il aurait été toujours facile de s’y opposer mais tout de même ce qui ressortait dans l’ensemble relevait plus d’une faiblesse parfois incompréhensible que d’une affirmation éclatante et assurée de soi.

Mettre, comme on l’a fait, sur le même plan des agressions graves, des attouchements légers, des propos vulgaires, des gestes ou des paroles indécents, des familiarités discutables mais dérisoires et de profondes indélicatesses n’a fait que confirmer cette impression d’un monde qui, face à Weinstein et à d’autres comme lui, n’était constitué que de femmes faibles et vulnérables.

Ainsi ce sexe qui s’était battu pour arracher de lui cette étiquette de faiblesse la méritait donc réellement puisque, dans beaucoup de moments où des arbitrages étaient à effectuer, la défaite, la démission, l’abandon ou la résignation l’ont emporté.

Des lois pour protéger la faiblesse des femmes

On va sans doute à la fin du mois de mars débattre de l’outrage sexiste et du harcèlement de rue. Ce ne sera pas une avancée mais une régression – avec d’improbables interventions policières – qui accentuera ce constat qu’un sexe a besoin d’être protégé par des dispositifs législatifs de ce que la quotidienneté présente comme aléas, incidents, sifflements, admiration dévoyée, drague un peu lourde, proximité gênante – toutes péripéties que la simple affirmation de soi, le refus d’être traitée de la sorte, l’éloignement poli ou sévère, l’ironie caustique, la dérision permettraient de régler au mieux. Quel étrange pays où la femme aurait besoin en permanence d’une autre arme qu’elle-même !

On est en train de tomber, avec les quotas, le souci politique et impérieux de gestion d’un sexe prétendument discriminé pour des motifs bas, avec la volupté amère de narrer par le détail, avec tant de retard, ce qu’on a subi, avec la répression demain du harcèlement de rue, des comportements sinon dérisoires mais qui n’imposent pas en tout cas qu’on ait besoin d’une loi pour se comporter en adulte, dans un totalitarisme du Bien qui accable plus qu’il n’exalte.

Il y a une manière de plus en plus condescendante – et malheureusement contagieuse puisque beaucoup d’entre elles l’adoptent – de se pencher sur les femmes comme si elles n’étaient que des « objets » certes nobles mais en péril. On va à leur secours comme si elles étaient incapables de s’assumer et de se battre pour elles-mêmes.

Des quotas dans le monde de l’art ?

Je conçois qu’on veuille, face à des situations professionnelles objectives, favoriser une égalité entre les sexes mais que vient faire cette exigence dans les univers du talent, de la subjectivité, de l’art, du choix discrétionnaire et de la reconnaissance, en fin de compte, de qui le mérite, hommes ou femmes, même s’il faut du temps.

Des hommes médiocres occupent des postes importants et il arrive notamment dans le domaine médiatique que des femmes sans valeur indiscutable bénéficient d’une choquante visibilité.

Je suis aussi féministe que quiconque même si j’admets que je ne suis pas de cette génération pour qui l’égalité au quotidien, dans la vie commune, va de soi. Il n’empêche que cette volonté politique, toute de bonne conscience, me semble priver les femmes du droit d’être elles-mêmes pour résister, refuser, progresser, convaincre, exceller et, pourquoi pas, dominer.

Qu’on cesse de priver les femmes de leur capital irremplaçable : elles existent, elles ne sont pas faibles. Il y a de l’humiliation – je la détesterais – à devoir supporter qu’on vienne se mêler de ce qui me regarde, de mon existence sur tous les plans intime, familial, professionnel, artistique.

Ce sexe n’est pas faible ni pitoyable.

À force de se pencher sur lui comme s’il était en fragilité, proche de la brisure, à force de ne pas le laisser s’épanouir à sa manière dans la liberté et l’inventivité de l’existence, sans l’aide de tuteurs dangereux et artificiels, il est clair qu’il est redevenu ce qu’il n’aurait plus jamais dû être : le sexe faible.

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