Faut-il imposer des quotas de femmes au cinéma ?

Pour lutter contre le sexisme, certains professionnels du cinéma envisagent d’imposer des quotas de femmes, notamment parmi les réalisateurs. Est-ce pour autant le meilleur moyen de faire justice aux femmes dans le monde du travail ?

Par Nathalie MP.

Mais où se cachent donc les femmes ? Tout le monde sait qu’elles représentent 50 % de la population mondiale et pourtant, aucune d’elles ne faisait partie de la sélection pour le Grand Prix de la BD d’Angoulême en 2016, une seule (Jane Campion) a obtenu la Palme d’or à Cannes depuis le début de ce festival et – comble de l’horreur absolue – parmi tous les milliardaires recensés par Oxfam dans sa dernière étude, neuf sur dix cumulent l’odieux privilège d’être hommes et riches !

Cet effacement féminin ne peut plus durer. Pour notre ministre de la Culture Françoise Nyssen, il est désormais hors de question de laisser le fatalisme s’installer dans la société et les esprits. Il s’agit au contraire de faire preuve de « volontarisme », qualité qu’elle revendiquait haut et fort le 7 février dernier en dévoilant ses projets pour faire advenir la parité pure et parfaite dans son ministère et dans le monde de la culture d’ici 2022 :

(Les femmes) sont sur les bancs des écoles, dans toutes les écoles d’art. Mais après, bizarrement, elles disparaissent. Et c’est là où il faut vraiment changer la vision des choses, changer l’état d’esprit.

Un récent rapport du Centre national du cinéma (CNC) est venu apporter de l’eau à son moulin : si les choses évoluent dans le bon sens, la place des femmes dans l’industrie cinématographique reste trop modeste et leurs salaires dramatiquement inférieurs à ceux des hommes. Pour les réalisatrices, l’écart atteindrait même 42% par rapport à leurs collègues masculins.

Il n’en fallait pas plus pour qu’une brochette d’actrices et de réalisatrices, galamment accompagnées d’acteurs connus comme Charles Berling et Jacques Weber, lui enjoignent par voie de tribune dans Le Monde d’appliquer dans tous les recoins de l’exception cinématographique française les quotas, malus et subventions sans lesquels il semblerait que la création en général et la création féminine en particulier ne puissent survivre.

Interrogée sur le sujet, la ministre s’est immédiatement montrée en parfait accord avec la profession. Ce n’est guère étonnant puisque son plan prévoit justement d’imposer une stricte discrimination positive à coup de quotas, d’incitations financières, de punitions et d’objectifs chiffrés dans un secteur culturel « qui a un devoir d’avant-garde » (vidéo,  01′ 30″) :

Si l’activisme féministe ne date pas d’aujourd’hui, on peut dire que l’affaire Weinstein qui a éclaté à l’automne dernier n’en finit pas de faire des remous. La chute du producteur hollywoodien pour viols et agressions sexuelles a relancé comme jamais la dénonciation du harcèlement sexuel des hommes de pouvoir envers les femmes qui dépendent d’eux d’une façon ou d’une autre, mais elle a également remis sur le devant de la scène les discriminations plus générales dont les femmes se disent victimes, notamment dans leur vie professionnelle avec des salaires inférieurs et un accès plus difficile à certaines professions et aux postes de direction.

Autant le premier aspect me semble digne d’un intérêt légitime – à condition d’éviter toute confusion entre séduction naturelle et harcèlement imposé, à condition d’être certain qu’on a bien affaire à une atteinte intolérable à la volonté et à l’intégrité de la personne, et à condition de prendre garde à ne pas lancer trop vite des accusations terribles, autant celui des inégalités professionnelles entre les hommes et les femmes me semble nettement moins solide à soutenir.

Tout d’abord, les différences qu’on observe, en matière de salaire notamment, sont beaucoup trop hâtivement attribuées à des discriminations négatives volontaires de la part des employeurs. Une étude réalisée par des chercheurs de l’Université de Stanford sur 1 million de chauffeurs Uber aux États-Unis entre 2015 et 2017 a montré que le salaire horaire des femmes était en moyenne inférieur de 7% à celui des hommes. Résultat étonnant puisque l’application qui calcule les tarifs de chaque course est parfaitement indifférente au genre de celui ou celle qui l’utilise.

En fait, loin de résulter d’une discrimination sexiste, l’écart de salaire observé s’explique par les comportements des utilisateurs : les hommes ont tendance à conduire plus vite, ce qui leur permet de faire plus de courses en une durée donnée ; ils conduisent plus longtemps, ce qui leur donne plus d’expérience ; et ils conduisent dans des endroits et à des horaires plus variés et souvent plus rentables que les femmes.

Ce résultat s’applique largement au-delà de la sphère Uber. D’une façon générale, les femmes ont des stratégies différentes de celles des hommes dans la vie. L’idée de concilier carrière et famille est plus présente chez elles et il en résulte des écarts qui résultent de choix personnels, pas d’une discrimination machiste.

Ensuite, « les choses évoluent ». Peut-être trop lentement au gré de ceux qui voudraient voir le monde taillé dans l’instant aux mesures qu’ils rêvent d’imposer à tous. Mais elles évoluent, tranquillement et naturellement, sans qu’il soit besoin d’user de coercition. Ainsi, entre 2006 et 2015, le nombre de films agréés par le CNC et réalisés par des femmes a presque doublé (de 35 à 63), même si ce nombre ne représente que 21% des films agréés (300 en 2015). De même, les financements moyens accordés à un film réalisé par une femme ont augmenté, tandis qu’ils baissaient pour les hommes.

On voit alors combien le terme « volontarisme », toujours prononcé comme si c’était une qualité des plus appréciables chez un politicien, n’est jamais qu’une obsession de tout normer, une façon de faire avaler à la société des évolutions à marche forcée plutôt que de respecter son rythme naturel. Le volontarisme est une exigence que l’on peut avoir envers soi-même, mais dès lors qu’il s’agit de l’appliquer aux autres, on tombe dans le constructivisme, c’est-à-dire dans la négation des volontés individuelles.

Soyons clair : il n’y a pas constructivisme si je dis « il est bon que les femmes qui le souhaitent aient les mêmes possibilités d’accès professionnels que les hommes pour telles et telles raisons » afin d’en convaincre une audience. D’ailleurs, je le dis. Mais il y a constructivisme dès lors que l’État en fait l’obligation par des lois incluant quotas, subventions d’embauche et amendes en cas de non respect. C’est exactement ce que se propose de faire le gouvernement, et c’est parfaitement anti-libéral.

Qui dit quotas, dit discrimination positive. Et qui dit discrimination positive dit forcément discrimination négative d’une autre catégorie dont les membres se voient écartés des choix pour des motifs qui n’ont rien à voir avec la compétence. Sous l’apparence de réparer une « inégalité », ce système construit à nouveau des injustices. Dans l’article « Discrimination positive et conséquences négatives », j’avais expliqué comment la discrimination positive devenait une forme de stigmatisation, une forme de mépris, une forme d’assignation à résidence identitaire et l’instrument d’une nouvelle discrimination négative.

Pour être très honnête, je confesse que les jours de grosse déprime il m’arrive de penser au plus profond de moi-même que si je n’étais pas une femme, les choses me seraient plus faciles – je parle de mon blog pour lequel je suis apparemment incapable de dépasser un nombre très confidentiel de lectures à chaque nouvel article. J’ai dans l’idée que je ne suis pas prise au sérieux et je me flatte que les mêmes textes sous un pseudo masculin assorti d’un beau CV connaitraient un tout autre sort.

Mais exactement au même moment, je relève la tête car l’idée de bénéficier d’un avantage au seul motif d’être une femme me révulse au plus haut point. Là résident le mépris et la stigmatisation dont je parlais : une fois que vous êtes discriminé positivement, vous pouvez dire adieu à tout espoir d’être reconnu pour vous-même. Quoi que vous fassiez, même le meilleur, vous serez toujours celui ou celle qui a bénéficié d’un passe-droit et votre talent sera toujours mis en doute.

Il est déjà assez désagréable de penser que le politiquement correct qui prévaut lourdement dans le domaine pousse moult institutions à veiller à équilibrer les contributions homme femme indépendamment des qualités des unes et des autres.

Mais ces scrupules n’effleurent pas le monde du cinéma. Ils n’effleurent pas la ministre de la Culture et ils n’effleurent pas l’opportuno-versatile Marlène Schiappa, dont la présence dans le gouvernement comme secrétaire d’État à l’Égalité entre les femmes et les hommes a toutes les apparences de l’alibi féministe.

Ils les effleurent d’autant moins que le mot magique a été lâché : subventions ! Pourquoi renoncer à être des passionnés de l’égalitarisme le plus sot quand on peut faire couler à flots l’argent dans un sens, et le politiquement correct dans l’autre, grâce à cette aimable supercherie ?

En fait d’avant-garde, l’exception culturelle française a toujours su manier les plus sublimes prétextes pour faire payer les contribuables, à défaut d’être capable d’intéresser spontanément des producteurs privés par ses capacités d’invention et ses talents artistiques toujours renouvelés.

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