Après la tyrannie actuelle, régime libéral éclairé ou république vénézuélienne ?

Communist party by @joefoodie(CC BY 2.0)

Entretien avec Thierry Afschrift :  « La « nationalisation insidieuse » de l’activité économique n’est plus loin ».

Par Drieu Godefridi.

Thierry Afschrift est avocat (membre des barreaux de Bruxelles, Anvers, Luxembourg, Hong Kong, Genève, Fribourg, Madrid et Tel Aviv), professeur de droit fiscal à l’Université libre de Bruxelles et l’auteur, entre autres, du pamphlet La tyrannie de la redistribution paru à la fin à la fin de l’année dernière dans la collection des Insoumis aux Belles Lettres à Paris.

Qu’un homme aussi éminent, dont la réputation professionnelle et académique est assise de longue date, mène encore, passé le cap de la soixantaine, un combat sincère et solitaire, qui n’est celui d’aucun parti, ni en France, ni en Belgique, ni même ailleurs en Europe, pour une société libérale et éclairée interpelle et intrigue.

Nous nous sommes rencontrés, pour évoquer la tyrannie et ses conséquences, dans l’hôtel particulier qui abrite l’association d’avocats portant son nom à Bruxelles. À propos du caractère solitaire de son combat pour la liberté, l’essence même de l’être humain, Thierry Afschrift dit ne faire partie d’aucun parti et, citant Bertrand de Jouvenel (1903-1987), s’inscrire dans le courant jusnaturaliste (défendant la supériorité du droit naturel par rapport à tout autre droit) du libéralisme, ce courant se distinguant d’un courant utilitariste concevant l’ordre libéral comme un moyen d’assurer le bien-être collectif.

« Il existe trois doctrines politiques dans l’Union européenne, explique-t-il, la social-démocratie, la démocratie chrétienne et le libéralisme social, cette dernière plus ou moins inspirée par la pensée du philosophe américain John Rawls (1921-2002) dont je doute toutefois que beaucoup d’hommes de pouvoir l’aient lu. » Que ces trois doctrines défendent une notion d’un intérêt général supérieur aux droits de l’individu relève de l’héritage religieux (le « bien commun » de l’Église) et intellectuel (le solidarisme) de l’Europe.

Le concept d’économie sociale de marché se trouve institué par le Traité de Lisbonne sur l’Union européenne qui s’y réfère explicitement dans son article 3 alinéa 3 en ce que « l’Union oeuvre pour le développement durable de l’Europe fondé sur une croissance économique équilibrée et sur la stabilité des prix, une économie sociale de marché hautement compétitive, qui tend au plein emploi et au progrès social ». Même le Gouvernement belge actuel, pourtant réputé de « droite », a affirmé sa volonté de protéger l’État providence.

Compte-tenu notamment du vieillissement de la population et de la faible croissance économique, cette volonté de protéger l’État providence et de juguler l’économie de marché aboutit à une hausse des besoins en recettes supplémentaires (et prélèvements obligatoires) de l’État qui en pourcentage dépasse le taux de croissance économique et qui ne couvre même pas les dépenses de l’État, ce qui oblige ce dernier à recourir à l’endettement public pour y arriver. Comme l’a démontré l’économiste Bruno Colmant, se référant à Hayek dans un livre récent, L’euro, une utopie trahie ?, cette situation débouche nécessairement sur une ingérence de plus en plus forte de l’État dans la vie de chacun, une restriction des libertés et une nationalisation insidieuse de l’économie.

Un système dans lequel l’État peut tout décider est un système totalitaire. C’est le nôtre. « Nous vivons comme s’il était normal que le Pouvoir, parce qu’il est élu, puisse tout décider, écrit Thierry Afschrift dans La tyrannie de la redistribution. L’individu, traité en simple sujet, est constamment invité à se soumettre… » Comment pourrait-on, à titre collectif ou individuel, s’extraire de ce piège ?

« Margaret Thatcher a pu constituer une lueur d’espoir en Europe, estime Thierry Afschrift, mais elle s’est fait destituer par les membres de son propre parti. Le système actuel ne peut être sauvé. L’on doit d’ailleurs s’interroger sur la place de l’individu dans les mentalités européennes. Si l’on peut considérer qu’un quart du peuple américain est proche des idées défendues par Ayn Rand, il a, par contre, fallu attendre plus d’un demi-siècle avant que ses ouvrages ne soient traduits en français et certains auteurs libéraux français, tel Bastiat, sont lus aux États-Unis alors qu’ils ne sont guère connus chez nous. »

S’il voit des oasis d’économie de marché subsister pour de jeunes entrepreneurs en Amérique et en Israël, voire à Hong Kong, l’auteur de La tyrannie de la redistribution doute que l’État providence ne se perpétue encore longtemps en Europe. « L’empire romain s’est effondré sous le poids de l’État, des impôts et des fonctionnaires. L’on en était arrivé à ce qu’il valait mieux opter pour la condition d’esclave d’un bon maître que d’être « libre » et asservi par l’État. »

« Plus proche de notre époque, l’empire soviétique s’est lui aussi écroulé, constate Thierry Afschrift, alors que l’activité économique n’y était effectivement nationalisée qu’à concurrence d’environ 70%. Avec nombre de pays européens ayant dépassé les 50% de prélèvements obligatoires (57% pour la France), le seuil des 70% de « nationalisation insidieuse » de l’activité économique n’est plus loin. Sans doute ne s’agit-il que d’une question d’années. Il reste à espérer qu’après que l’État providence ait disparu, émerge un régime libertarien. Sinon, ce sera une république vénézuélienne. »

Sur le web