Les propos de Laurent Wauquiez sont-ils si cash que ça ?

Laurent Wauquiez a suscité la polémique par ses propos tenus devant des étudiants à Lyon. Mais ne s’est-il pas contenté de s’exprimer comme l’avait fait Sarkozy avant lui ?

Par Nathalie MP.

Le patron des Républicains s’est fait remarquer ce week-end ! Des propos cash sur Macron, Merkel, Sarkozy et Darmanin que Laurent Wauquiez a tenus lors d’un cours donné à l’école de commerce EM Lyon jeudi dernier se sont retrouvés sur la place publique à son insu (vidéo ci-dessous).

Or il avait expressément demandé la plus grande confidentialité à ses étudiants, faute de quoi il serait obligé de leur servir le bullshit habituel qu’il peut sortir sur un plateau médiatique ! Bullshit, c’est-à-dire gros baratin, foutaises, conneries. Hou là là, big buzz garanti !

Quoi ? Comment ? Un politicien qui ose confesser qu’il dit habituellement tout et n’importe quoi aux électeurs et aux téléspectateurs et qui colporte des ragots dans ce qui est censé être un enseignement sérieux à des étudiants ! Mais c’est indigne ! La politique, activité noble et désintéressée s’il en est, vaut mieux que cela !

La machine à indignation se met en route

La machine à indignation n’a pas tardé à se mettre bruyamment en route, ou plutôt en marche, comme en témoigne ce tweet du porte-parole du gouvernement – comme si les hommes politiques ne passaient pas leur temps à se tacler les uns les autres à coup de petites phrases assassines dans le but de marquer de misérables points dans l’opinion publique :

Mais au-delà de ces petits cris aussi outragés que convenus, automatiques et hypocrites, il n’en demeure pas moins que cet épisode « Wauquiez à l’EM Lyon » n’est pas sans faire monter à l’esprit quelques remarques sur Wauquiez lui-même et sur le bullshit en politique en général.

Je considère tout d’abord que l’origine « non autorisée » de l’enregistrement n’a plus lieu d’entrer en ligne de compte dans la mesure où Laurent Wauquiez a dû se résoudre à présenter ses excuses à Sarkozy. Cela revenait à authentifier et officialiser ses déclarations qui deviennent donc matière légitime à discussion.

Un cours à huis-clos ?

Je m’étonne ensuite qu’un homme politique en vue et en exercice comme lui intervienne dans un établissement d’enseignement supérieur pour y donner un cours à huis-clos dont on demande aux auditeurs de ne rien divulguer. Généralement, les personnalités politiques de son rang sont invitées dans les grandes écoles pour donner des conférences ouvertes au public, très suivies et largement diffusées dans les médias.

Lorsqu’on donne, non pas une conférence où s’expriment naturellement des opinions, mais un cours annoncé par le directeur des études comme apolitique sur des sujets de société tels que « les classes moyennes introuvables », « le modèle républicain au défi du communautarisme » ou « la question de la technocratie et du rôle des experts », on comprend mal pourquoi il faudrait en taire le contenu si les exemples énoncés en appui de la théorie sont pertinents. À l’époque des MOOCs, cette façon de procéder me semble en complète contradiction avec l’idée que je me fais de la transmission du savoir et de la formation.

Des propos cash ?

J’en viens maintenant au contenu. Ce qu’a dit Laurent Wauquiez est-il si cash ? Est-ce si étonnant venant de lui ? Les éléments rapportés par Quotidien représentent peu de chose par rapport aux six heures de cours du jeudi, mais je trouve qu’ils constituent un excellent résumé de sa position de nouveau leader de la droite. Wauquiez faisait peut-être mine de parler en confidence, mais en réalité, il parlait à son électorat de la façon dont il lui a toujours parlé :

· En faisant de Nicolas Sarkozy un  manipulateur parano qui mettait ses ministres sur écoute en Conseil des ministres, il tue en quelque sorte le « parrain » du parti dont il peut ainsi prendre la place sans plus avoir à souffrir de concurrence ou de comparaison. Une façon de dire : le chef, maintenant, c’est moi.

Notons cependant que lors de la primaire de droite, Laurent Wauquiez soutenait Nicolas Sarkozy (après l’avoir beaucoup critiqué) et qu’il ne s’est rallié à Fillon qu’après la victoire de ce dernier. Notons également que Sarkozy « a pris note » (c’est froid) des excuses de Wauquiez et que son entourage dément « formellement cette grotesque histoire d’écoutes ».

· En taclant Angela Merkel, dont il brocarde l’absence de charisme, il donne corps à sa position anti-européenne, alors qu’il avait soutenu le Oui lors du référendum sur le Traité constitutionnel européen. Mais de toute façon, même en usant d’un peu plus d’élégance dans l’expression, qui dirait qu’Angela Merkel a du charisme ?

· En ironisant sur les problèmes judiciaires du ministre du Budget Gérald Darmanin et en lui promettant un avenir façon Cahuzac, il fustige les transfuges de son parti vers LREM et resserre les rangs autour de lui. Mais qui prend Darmanin pour autre chose qu’un opportuniste ? Lui aussi soutenait Sarkozy lors de la primaire de droite, et à l’époque, il se fendait de déclarations tout aussi cash sur Macron.

· Enfin, en accusant Emmanuel Macron d’avoir organisé une cellule de démolition du candidat François Fillon, il insiste sur l’illégitimité du Président en titre. Cette accusation n’a rien d’original au sens où elle a déjà été émise par Fillon lui-même qui parlait d’un cabinet noir à son encontre. Sans aller jusque là, qui met en doute qu’une fois que Fillon s’est retrouvé dans l’ambulance, tous les snipers qui y avaient intérêt se sont déchaînés contre lui ?

Une pelote de lieux communs

Ainsi, les propos cash de Wauquiez ont surtout l’air d’une belle pelote de lieux communs people teintés de pas mal de bullshit. Sa façon de demander aux étudiants, avec le langage bien racoleur du « mec hyper cool » qui parle aux jeunes, de ne surtout rien diffuser, car ce serait la condition indispensable pour qu’il puisse leur parler en toute sincérité du dessous des cartes de la politique, n’est pas autre chose qu’une vulgaire petite manipulation destinée à leur faire croire qu’ils vont entrer dans son intimité, qu’une connivence particulière va s’établir entre lui, le leader d’un grand parti, et eux, les étudiants choisis spécialement pour ce cours, et qu’il va leur délivrer en confidence des informations inédites d’un genre et d’un intérêt supérieur.

En réalité, s’il y a bullshit sur les plateaux médiatiques ainsi que Laurent Wauquiez nous le confirme aimablement, il y a eu super bullshit à l’EM Lyon.

C’est du reste une caractéristique de la parole politique qui n’est pas propre à Laurent Wauquiez, loin de là. Le corollaire étant que de temps en temps, pour mieux ferrer tel ou tel public, pour créer une inflexion remarquable dans le flot indistinct et ininterrompu de la logorrhée politicienne, l’homme politique se doit d’annoncer que « là », pour une fois, et parce que les circonstances (très graves) et l’intérêt du pays (qu’il place au-dessus de tout) l’exigent, il va laisser tomber le bullshit habituel. Avec « Promis, j’arrête la langue de bois »Copé en avait fait tout un livre. Wauquiez en a fait un cours complet.

Car pour ce qui est de placer le grand n’importe quoi au centre du discours politique, pour ce qui est de prendre les électeurs pour des imbéciles, les spécialistes ne manquent pas. Pour commencer, citons Georges Frêche, ancien Président PS haut en couleur de la région Languedoc-Roussillon et maire de Montpellier maintenant décédé. Il admettait bien volontiers qu’il faisait « toujours campagne auprès des cons ». Et sur des sujets dont on comprend sans effort qu’ils relevaient du bullshit deluxe.

Dans une sympathique veine similaire, Michel Sapin déclarait avec force satisfaction et sans la moindre honte : « Et il n’y a pas d’astuces ! » en présentant les comptes publics 2016. Sous-entendu : d’habitude, oui, mais là, non.

Du côté de la France insoumise, qui maîtrise très bien le sujet également, le député François Ruffin, qui s’est fait connaître du grand public en lançant le mouvement Nuit debout, estimait pour sa part qu’il fallait décrédibiliser les ordonnances Travail à partir de « trucs à la con » (frais de maquillage, statut de la première dame etc.) plutôt que d’entrer dans le dur d’une réflexion construite sur le marché du travail parce que « c’est trop technique » pour les sympathisants de Mélenchon.

Autre exemple spectaculaire, Emmanuel Macron a calibré toute sa campagne électorale sur l’analyse des mots utilisés par les Français dans leurs réponses aux questionnaires qui leur furent soumis par ses « marcheurs », afin de définir au mieux le discours qui serait « le plus intelligible possible pour le plus de monde possible. » On fait difficilement plus démagogique. Depuis son élection, l’abus de bullshitisme ne faiblit pas : il n’est pas une semaine sans qu’un ministre n’annonce rien de moins qu’une « révolution copernicienne » dès qu’il présente la moindre petite mesurette.

Si Laurent Wauquiez ne s’est pas grandi avec sa ridicule opération « je vous le dis rien qu’à vous en confidence » qui jette un malaise jusque dans ses propres rangs, les indignations automatiques qui ont suivi, loin de caractériser une classe politique respectable et responsable, n’ont fait que renforcer l’impression de bullshit généralisé qui entoure en permanence la parole politique à l’égard du public.

On pourrait allonger la liste des exemples à l’infini, tant il est vrai que le politicien quel qu’il soit n’est préoccupé que d’une seule chose : engranger des voix, gagner les élections et conserver le pouvoir le plus longtemps possible.

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