Afrique du Sud : les 4 défis du nouveau président de l’ANC

Cyril Ramaphosa a été élu avec la ferme volonté de tourner une page et de faire définitivement oublier les très sombres années, entachées de corruption, de népotisme et de division du parti sous le règne de son prédécesseur.

Par Stéphane Rossard.

Certes la victoire a été acquise dans la douleur. Et par la plus petite des marges, avec seulement 179 voix d’avance sur sa rivale Nkosazana Dlamini-Zuma, ex-femme du président actuel de l’Afrique du Sud, Jacob Zuma. La victoire fut incertaine jusqu’au bout et a tenu en haleine le pays. Mais Cyril Ramaphosa a bel et bien gagné son pari.

Le voilà élu président de l’ANC (Congrès National Africain), le parti qui dirige le pays depuis 1994, date des premières élections libres organisées après la chute de l’Apartheid en 1990.

Cyril Ramaphosa a été élu avec la ferme volonté de tourner une page et de faire définitivement oublier ces très sombres années, entachées de corruption, de népotisme et de division du parti sous le règne de son désormais prédécesseur, Jacob Zuma.

L’ampleur de la tâche

Jusqu’ici le chef de l’ANC devenait en toute logique le futur président de la Nation Arc-en-ciel. Élections présidentielles qui auront lieu en 2019.

Mais voilà en l’espace de cinq ans, sous la présidence de Jacob Zuma, l’ANC a vu sa sa base électorale s’effondrer de 15%, du jamais vu depuis son accession au pouvoir. Crédité de 75% des voix, l’ANC aux prochaines élections n’arrivait plus qu’à convaincre seulement 59% du corps électoral.

C’est dire l’ampleur de la tâche qui attend Cyril Ramaphosa. Sans conteste, le plus dur est devant lui.

Pour asseoir son autorité et rendre son leadership incontestable, il va devoir sans tarder et prioritairement porter tous ses efforts à relever les quatre principaux défis suivants:

Restaurer l’unité d’un parti profondément divisé. Réconcilier deux camps que tout sépare et a priori irréconciliables. Car le soutien d’un parti uni sera une des conditions nécessaires pour assurer la victoire de son chef aux prochaines élections présidentielles. Au-delà de l’unité du parti, ce qui compte c’est de retrouver une stabilité politique qui fait défaut au pays et nuit à l’économie, en raison notamment de la défiance des investisseurs étrangers. Il ne faut pas oublier aussi que l’ANC est désormais sous la menace sur sa gauche du parti des Combattants de la Liberté Économique, emmené par le très actif et charismatique auprès des populations pauvres, Julius Malema. Lors de ses premières élections, il avait remporté 15% des voix. Un électorat qui a fuit l’ANC et que Cyril Ramaphosa devra convaincre de voter à nouveau pour l’ANC. Une mission hardue car le discrédit est immense et le mal fait très profond parmi ces populations qui se sentent à la fois trahies et délaissées. Autre menace, la montée du parti de l’opposition, Democratic Alliance, qui selon le principe des vases communicants, avoit son électorat en constance progression : lors des élections générales de 2014, elle a obtenu 22,23 % des voix contre 16% cinq ans plus tôt. Le parti attire cette nouvelle génération de Sud-africains, issus de la fin de l’Apartheid, modernes et urbains.

Rétablir la confiance des investisseurs étrangers qui ont au pire fui l’Afrique du Sud, au mieux stoppé l’afflux de capitaux dans le pays au regard des scandales de corruption à répétition qui ont rythmé la présidence Zuma. Les agences de notation ont abaissé drastiquement leur note : Standard & Poor’s fait passer les perspectives du pays de stables à négatives, alors que son homologue Fitch dégrade la note qu’elle accorde à l’État, placée désormais juste au-dessus de la catégorie spéculative. D’ou une économie qui se dégrade rapidement avec un taux de croissance atone ne dépassant pas 1,5% alors que le pays a besoin d’au moins 4% par an afin de résorber un chômage qui atteint un record avec 30% de la population active. Conséquence, les inégalités se sont accrues et la pauvreté a augmenté de nouveau. Une enquête de l’Institut national des statistiques, publiée en 2017, fait ressortir une recrudescence de la pauvreté entre 2006 et 2009 alors qu’elle avait diminué durant les douze années ayant suivi la fin de l’apartheid en 1994. L’Afrique du Sud compte plus d’un quart d’habitants (26,3 %) trop pauvres pour manger à leur faim et plus de la moitié (52,3 %) vivant sous le seuil de pauvreté. Un chantier d’une priorité absolue et titanesque pour le futur président de l’Afrique du Sud, clé de voûte du rétablissement.

Tenir ses engagements afin de ne pas créer un désespoir sans pareil auprès d’une population qui ne fait plus confiance à ses dirigeants, locaux et nationaux, en raison des scandales, de la corruption, de la violence, des luttes de clans, des rivalités de personnes et des divisions qui renvoient une image détestable et surtout font preuve d’une classe politique cupide, nettement plus préoccupée par ses intérêts propres que par l’intérêt général.

Redonner un sens au sentiment national et recréer les conditions d’une vraie cohésion sociale mise à mal ces dernières années par des discours et des postures qui ont entretenu les divisions entre les ethnies, et qui ont été clairement marquées par un regain de racisme. Notamment en désignant, parfois, à mots couverts, la minorité blanche responsable des maux du pays, fruit pourri de l’Apartheid. Un exécutif qui a contribué à diviser le pays dans une tentative de diversion, cherchant des boucs émissaires, pour se dédouaner de ses propres responsabilités dans ses échecs à tous les niveaux. À ces tensions entre communautés, se superpose une césure entre le monde urbain, moderne, profitant de la modernité et de la mondialisation, et un monde rural pauvre, qui se sent exclu et marginalisé.

L’espoir renaît

Un véritable vent nouveau souffle sur l’Afrique Australe avec l’élection de Cyril Ramaphosa et l’éviction du dictateur Mugabe après plus de 30 ans à la tête du Zimbabwe. Avec cette conjonction favorable un véritable espoir renait pour les pays de la région. Puisse-t-il cette fois-ci ne pas retomber, au moins trop vite, car  l’avenir socio-économique et la paix en dépendent probablement directement.

Au nouveau président, il faudra donc beaucoup de courage pour relever ces défis. Mais comme disait Nelson Mandela «J’ai appris que le courage n’est pas l’absence de peur, mais la capacité de la vaincre.»