Rapport d’Aurore Bergé : enfin l’école au service des élèves ?

La relation entre enseignants et parents doit se limiter à l’échange d’informations complétées par des conseils aux parents demandeurs, l’école et la famille conservant chacune leur responsabilité dans leur rôle éducatif.

Par Thierry Foucart.

Le rapport de la mission « flash » des députés LREM Aurore Bergé et Béatrice Descamps sur la relation école parents donne l’occasion d’y réfléchir en prenant en compte l’évolution du système éducatif telle qu’elle se présente apparemment.

Bien que la volonté de rapprocher les parents de l’école existe depuis longtemps, cette relation n’a jamais été considérée comme suffisante par les pouvoirs publics et les associations de parents d’élèves. La participation de ces derniers au fonctionnement de l’institution reste marginale et les élections des représentants des parents d’élèves dans les établissements scolaires n’attirent que peu de votants, et encore moins de candidats.

La mise en place de cette relation s’explique par la conception politique du système éducatif. On a pensé longtemps que l’école est faite pour l’élève et les familles. Pourtant, ce n’était pas la conception des ministres de l’Éducation nationale jusqu’en 2017.

L’école au service de la nation plutôt qu’au service des élèves

Dans toutes les réformes que le système éducatif a connues depuis des dizaines d’années, on a considéré, avec le spécialiste quasi officiel des sciences de l’éducation Philippe Meirieu, que l’école était au service de la nation et non des élèves, tout comme l’armée est au service de la nation et non des soldats, et que l’on ne peut juger le fonctionnement de l’une comme de l’autre « à la satisfaction de leurs usagers » (P. Meirieu, L’école ou la Guerre civile, Paris, Plon, 1997).

Il y a donc bien, suivant Meirieu, primauté de l’intérêt de la nation sur les intérêts particuliers des élèves, conformément d’ailleurs à son engagement politique à gauche et à sa crainte prémonitoire de voir la situation sociale dégénérer en conflits violents, comme dans les banlieues en 2005.

Mais ce qui se conçoit dans l’intérêt vital de la nation – la conscription pour préparer la guerre – est inacceptable dans la vie courante, et le conflit entre les familles et l’école devient inéluctable lorsque le fonctionnement collectif du système éducatif est contraire à l’intérêt des enfants pris individuellement.

Qu’est-ce que l’intérêt général ?

L’intérêt général en France n’est pas en effet la somme des intérêts particuliers, et cette conception oppose d’une part les individus qui défendent leurs choix et intérêts individuels et d’autre part l’institution agissant par principe pour le bien de tous à la fois – les familles et l’école dans le cas du système éducatif.

Deux exemples : la carte scolaire et la mixité sociale ont été déclarées « d’intérêt général », mais peuvent être contraires aux intérêts particuliers de certaines familles.

Le rapprochement des parents et des enseignants a été décidé pour limiter ces conflits. Les enseignants, particulièrement les chefs d’établissement, ont été chargés de facto de justifier des décisions concernant les élèves prises dans l’intérêt général, bien qu’ils ne fussent pas toujours d’accord avec ces décisions.

L’exemple typique est celui du redoublement, dont la quasi interdiction jusqu’à l’élection d’Emmanuel Macron a toujours eu comme objectif la diminution des coûts. Certains prétendus spécialistes des sciences de  l’éducation ont présenté cette interdiction comme étant de l’intérêt individuel des élèves, s’assurant ainsi le financement de leurs travaux par l’administration et le succès de leur thèse auprès des responsables ministériels (on lira Le mirage statistique dans les sciences sociales)

Le changement depuis Blanquer

Les professeurs opposés au refus systématique du redoublement se sont souvent tus conformément à leur statut de fonctionnaire. Les syndicats d’enseignants, orientés politiquement à gauche, ont soutenu cette politique d’intérêt général. Évidemment, les enfants des enseignants redoublaient lorsque cela était utile et choisissaient les bonnes options pour échapper aux mauvaises classes.

La démarche politique semble avoir changé depuis l’élection d’Emmanuel Macron et la nomination de Jean-Michel Blanquer au poste de ministre de l’Éducation nationale. La décision de redonner la responsabilité finale des redoublements aux enseignants caractérise l’évolution en cours, sous réserve de l’avenir.

Étant prise dans l’intérêt de l’élève, on peut imaginer qu’elle devrait limiter le conflit entre parents et enseignants et rétablir une relation de confiance. Ce n’est pas évident  et demande du temps.

Les médias grand public ont toujours soutenu le discours officiel précédent, et l’on peut craindre que bien des parents restent convaincus que le redoublement est une punition infligée à leurs enfants ou encore une injustice sociale comme le suggère un « spécialiste des sciences de l’éducation ». La relation entre l’école et les parents, de toute évidence indispensable à une bonne éducation scolaire et familiale, reste indispensable mais doit changer de nature.

En cas de conflit

On ne peut pas toujours éviter le conflit. Une décision ne peut être prise uniquement dans l’intérêt individuel, parce que l’élève n’est pas seul dans sa classe ni dans son établissement : l’institution doit protéger les autres, contre un élève violent, dealer ou raciste par exemple.

Seuls les enseignants peuvent apprécier l’ensemble des facteurs. Le choix de l’école par les parents donne en revanche à ces derniers la possibilité de ne pas subir une décision qui ne les convainc pas : il se limite actuellement l’alternative école publique / école privée. Il mériterait d’être généralisé.

Un autre conflit peut naître de l’opposition entre éducation scolaire et éducation familiale. L’école a pour rôle fondamental d’inculquer aux élèves le respect des valeurs humanistes, la culture et la langue françaises, de leur apprendre le raisonnement rationnel et de développer l’esprit critique pour faire barrage à l’obscurantisme et assurer la pérennité de la démocratie.

L’arbitrage de l’État

Les parents ont en charge l’éducation individuelle de leurs enfants, religieuse et comportementale. Ils transmettent souvent sans y réfléchir les traditions familiales, la langue maternelle, la façon de parler, la politesse, l’honnêteté, l’hygiène…

Il y a évidemment des points communs : la politesse, par exemple, apprise en famille, est requise à l’école, mais les valeurs transmises par l’école et par la famille peuvent aussi être contradictoires.

Le dialogue devient alors difficile, sinon impossible, et le conflit ne peut être réglé que par l’arbitrage de l’État : le conflit du voile à l’école est un exemple d’un tel conflit. Actuellement, un autre conflit apparaît : c’est celui des vaccinations obligatoires refusées par un certain nombre de parents. Il y en a beaucoup d’autres.

On ne peut éviter ces conflits qu’en clarifiant les rôles respectifs des parents et de l’école, c’est-à-dire qu’en réduisant le rôle de l’école à sa mission première et en redonnant la responsabilité éducative aux parents.

Transformer les mentalités ?

Par exemple, l’éducation à la sexualité est-elle de la responsabilité de la famille ou de l’école ? La diversité des opinions familiales devrait aboutir à son enseignement optionnel, non obligatoire.

Plus généralement, l’État doit abandonner le projet constamment rappelé par les ministres précédents, en particulier socialistes, de « transformer les mentalités ». Ce projet est celui de toutes les dictatures et de tous les totalitarismes, pas des démocraties qui mettent le peuple à l’origine du pouvoir politique.

Cette réduction de la sphère d’intervention de l’État a pour réciprocité la restauration de son autorité, en particulier dans la défense des droits constitutionnels et des valeurs démocratiques.

Les parents et les enseignants sont soumis à cette autorité : les premiers ne peuvent s’opposer à l’égalité des sexes, à la primauté de la loi démocratique sur la loi religieuse, à la laïcité etc. et les seconds doivent respecter leur devoir de neutralité en s’abstenant de prendre parti dans les conflits sociaux et les choix politiques et de stigmatiser certains partis ou responsables politiques. L’autorité, suivant Hannah Arendt, est contraire au dialogue : sur ces points fondamentaux, il n’y a pas de débat possible.

Parents et enseignants : le dialogue nécessaire

Le rétablissement de l’autorité de l’État et la réduction de sa sphère d’intervention éducative renforcent la nécessité du dialogue entre enseignants et parents. Pour améliorer cette relation, Aurore Bergé et Béatrice Descamps citent des mesures demandées par des associations de parents d’élèves ou de soutien scolaire, qu’elles ont sélectionnées dans le rapport précédent d’Emmanuel Cosse de 2014.

Certaines associations présentent des critiques et remarques justifiées. Par exemple, elles demandent que tout terme abscons (« l’objet pédagogique rebondissant aléatoire » qui désigne un ballon de rugby) cesse d’être utilisé. Ces termes sont typiques des pseudo sciences de l’éducation, qui cherchent à se rendre incompréhensibles pour être indispensables. Il font rire les enseignants en poste et ne méritent que leur disparition. D’une façon générale, le langage utilisé en classe doit être compris par tous les parents pour qu’ils puissent répondre aux questions de leurs enfants.

La nature de la relation entre enseignants et familles date de l’époque où l’école était au service de l’État ; elle est caractérisée par l’expression « convoquer les parents », qui est de toute évidence  ressentie comme une injonction. Ce n’est pas seulement cette expression qu’il faut bannir : il y a d’autres comportements autoritaires injustifiés, et c’est la reconnaissance de l’autorité parentale qui peut régler cette difficulté. La convocation reste nécessaire dans certains cas, par exemple pour régler des questions administratives, mais devrait être réservée au chef d’établissement.

La limite de la transparence

Il est demandé aussi que les remarques des enseignants ne soient pas stigmatisantes sur le long terme pour l’élève et son orientation. C’est bien difficile de réglementer sur ce point sans dénaturer le sens général de l’appréciation : une mauvaise note ou une mauvaise appréciation peut être stimulante pour un élève qui ne se privera pourtant pas de la contester.

C’est la limite classique de la transparence : les parents veulent tout savoir, donc ils savent ce qui ne leur plaît pas. Beaucoup seraient surpris par le comportement de leurs enfants en classe. L’enseignant concerné doit expliquer aux parents qui le demandent l’appréciation contestée.

Le constat des enseignants de « trop voir les parents qu’ils n’ont pas besoin de voir […] et pas assez ceux qu’ils aimeraient voir davantage » est fait depuis longtemps. On n’y peut pas grand-chose : les parents font ce qu’ils veulent (et heureusement). Les enseignants ne peuvent obliger les parents à s’intéresser à leurs enfants, seulement le regretter : ils ne peuvent interdire la télévision et le téléphone mobile dans la chambre de leurs élèves.

L’assistance ne résout rien

L’école est impuissante devant les problèmes sociaux dont l’éloignement de l’école est une conséquence, et ce n’est pas l’assistance systématique comme la remise en main propre des bulletins scolaires qui va améliorer la situation.

Il existe effectivement « un risque, à vouloir trop formaliser les relations parents-école, de faire fuir les parents les plus inquiets, les moins à l’aise avec l’institution scolaire. »

Mais demander à l’institution d’organiser « des rencontres autour de prétextes inclusifs, de rituels positifs comme la semaine du goût ou la rentrée en musique » ne garantit en rien à la présence des parents « empêchés », ni d’ailleurs celle des enseignants qui auraient plutôt tendance à les fuir.

Le mieux serait peut-être de prévoir dans l’emploi du temps de chaque professeur des horaires hebdomadaires pour rencontrer des parents, à la demande, et de donner un droit officiel aux parents de rencontrer les enseignants individuellement.

Un sujet sensible

Quant aux espaces parents « animés par des personnes ayant reçu une formation spécifique », c’est une idée tout simplement irréalisable pour des raisons financières et administratives. « Des réunions informelles organisées autour des thèmes choisis par les parents par exemple les samedis matins » ne réuniraient que peu de monde, et imposeraient l’ouverture et la fermeture des locaux, la mise en route du chauffage, la présence de personnel, etc., Tout cela est compliqué et coûteux.

L’école est un sujet sensible. Elle accueille tous les enfants, et doit faire face à tous les problèmes sociaux : ce n’est pas facile. Le dialogue entre les parents et les enseignants est dissymétrique : les compétences, les obligations, les objectifs des premiers et des seconds ne sont pas les mêmes.

La coéducation prévue par les textes réglementaires ne peut être l’intrusion réciproque des parents dans l’éducation scolaire et des enseignants dans l’éducation familiale : cette confusion des genres est une source de conflit, pas de dialogue, et permet aux uns et aux autres de tenir des discours contradictoires préjudiciables à l’éducation des enfants et à la scolarité des élèves.

La relation entre enseignants et parents doit se limiter à l’échange d’informations complétées par des conseils aux parents demandeurs, l’école et la famille conservant chacune leur responsabilité dans leur rôle éducatif.