Aurore Bergé et ses recettes navrantes pour réformer l’école

Cranberry nails by Fred (CC BY 2.0)

Un rapport « flash » remis par Aurore Bergé pour réformer l’École montre que l’idéologie et la naïveté ont guidé ce « travail parlementaire ».

Par Nathalie MP.

Mes amis, je ne voudrais pas vous donner de faux espoirs, mais il semblerait bien que cette fois, ça y est ! On a enfin trouvé le régime parfait pour que notre mammouth national, dans un formidable élan de félicité et de convivialité retrouvées entre parents, profs et élèves, se remette à gambader avec grâce et légèreté vers l’excellence éducative dont les classements internationaux de ces derniers temps ne témoignaient plus guère.

Les députés Aurore Bergé (porte-parole du groupe LREM à l’Assemblée) et Béatrice Descamps (UDI) viennent en effet de remettre au ministre de l’Éducation nationale Jean-Michel Blanquer les conclusions de leur mission « flash » – mais peut-être pas totalement éclairée – sur ce qu’il convient de faire dorénavant dans les établissements scolaires pour restaurer …

… la qualité des programmes et l’efficacité des méthodes d’apprentissage ? l’autorité professorale sur les élèves ? Non, pas du tout ; trivialité que tout cela ! Ce qui compte dans l’éducation, c’est la relation de confiance entre l’école et les parents, quitte à en faire tout un plat, pendant la « semaine du goût » par exemple.

Question éducation, si les résultats ne sont pas au rendez-vous, les rapports ne manquent pas, qui s’empilent au chevet du malade à un rythme soutenu depuis des années.

Alors que tous les ministres un tant soit peu sérieux se sont cassés les dents sur l’immobilisme intransigeant de notre monopole éducatif, Jean-Michel Blanquer semble décidé à donner un vrai coup de pied dans la fourmilière en réhabilitant les savoirs fondamentaux et les méthodes pédagogiques éprouvées – apprentissage syllabique pour la lecture ou retour des classes bilangues par exemple.

L’École ou la Fête des voisins ?

Mais au-delà de ces décisions ponctuelles, la question reste entière : par quel bout prendre cette Éducation nationale pachydermique1, baignée de pédagogisme et dominée par les syndicats d’enseignants, qui ne satisfait plus personne ? À lire le rapport d’Aurore Bergé, par le petit bout de la lorgnette du « vivre ensemble » le plus niais et le plus sirupeux.

Au menu, si j’ose dire, de l’inclusif et des caresses, de la charte en veux-tu en voilà sur « l’égale dignité des acteurs éducatifs », du jargon lénifiant et abscons qui conduit à proposer d’appeler « parents empêchés » les parents les plus éloignés de l’école. Hyper-important pour ne pas casser l’ambiance : éviter les remarques désobligeantes dans les bulletins scolaires ; elles risquent de stigmatiser l’élève sur le long terme et nuisent à la relation parents-profs. Bref, il faut passer d’une « logique de convocation à une habitude d’invitation ».

Ne se croirait-on pas à la Fête des Voisins plutôt qu’à l’école ? Chers élèves, chers parents, l’école des Amis pour la vie serait honorée de votre présence aux cours et aux réunions ; sans obligation naturellement ; apportez vos jeux et vos goûters préférés.

Aurore Bergé et le retour de la novlangue

Résultat, Aurore Bergé en est à proposer – dans le jargon type de la terminologie en vogue à l’Éducation nationale – des « prétextes inclusifs » et des « rituels positifs » comme la Semaine du goût qui permettrait à « chaque parent d’apporter une spécialité culinaire de son pays ».

LCP signale que cette dernière phrase a disparu du texte peu après sa première publication, mais le simple fait que les deux parlementaires aient jugé l’idée suffisamment significative pour la proposer en toutes lettres souligne tout le ridicule et la vacuité achevés de leur rapport. Aurore Bergé a d’ailleurs confirmé cette proposition sur RTL.

Indépendamment du cas de l’école, la réflexion qui vient immédiatement à l’esprit quand on lit un tel document – destiné au ministre de l’Éducation, rappelons-le – concerne la teneur hautement superficielle du travail parlementaire dont il témoigne en cette occasion. La mission est qualifiée de « flash », probablement pour faire comprendre qu’elle a été menée en très peu de temps, mais il ne s’agit en réalité que d’un terme de plus de cette novlangue prétentieuse qui maquille le médiocre en exploit et qui signifie ici : nul, bâclé, sans intérêt, inutile.

Qui est Aurore Bergé ?

On n’est pas vraiment surpris. Aurore Bergé, 31 ans et venue de la droite, fait partie de ces nouveaux visages printaniers qui ont rejoint Emmanuel Macron avec l’ambition de faire de la politique autrement. Très dynamique, pleine d’idées plus mignonnes les unes que les autres, elle s’est surtout fait connaître par une succession de bourdes assez remarquables qui nous rassurent sur la succession difficile de Ségolène Royal.

Dans son impatience à démontrer que les pistes cyclables installées par Hidalgo sur les voies sur berges ne fonctionnaient pas, elle a réalisé une vidéo qui les montrait complètement désertées et qui s’avéra ensuite avoir été tournée alors que la piste en question n’était pas encore ouverte au public. Ou comment redonner des arguments à son adversaire par sa propre bêtise ! Récemment, l’émotion suscitée par le décès de Johnny lui imposait irrésistiblement la comparaison avec les obsèques de Victor Hugo.

Les enseignants doivent éviter le « vocabulaire opaque »

Les enseignants, qu’elle juge déconnectés de la réalité dans certains quartiers difficiles parce qu’ils « sont, plus qu’auparavant, issus des classes les plus favorisées de la population française » doivent-ils laisser tomber Victor Hugo et passer à Johnny en classe ? En tout cas, ils sont priés d’éviter tout recours à un « vocabulaire opaque » pour se rapprocher le plus possible de la sociologie des élèves de leur établissement.

Inutile de dire qu’ils n’ont pas tellement apprécié d’être ainsi décrits et que nombre d’entre eux ont rivalisé d’ironie et de parodie pour manifester leur mécontentement :

Remarquons d’ailleurs que les événements festifs au sein de l’école auxquels les parents sont conviés comme spectateurs et parfois comme organisateurs existent déjà de longue date, à commencer par la traditionnelle et incontournable fête de fin d’année de l’école primaire. Si les profs sont déconnectés du réel, les auteurs du rapport ne le sont pas moins.
D’une manière générale, les enseignants n’aiment pas être critiqués et sont toujours très prompts à se défendre. Il est cependant exact de dire que leur métier ne suscite plus vraiment de grande vocation, que les places offertes aux concours ne trouvent plus preneurs et que bien des candidats accèdent à l’enseignement sans avoir le niveau requis, ce qui n’est pas sans conséquence sur le niveau général des élèves et des futurs professeurs.

Mais de tout cela, le rapport ne dit pas un mot, tout comme il ne dit rien de l’élément central de l’école : la transmission des savoirs. Tout est centré sur le « vivre ensemble » cher aux progressistes, quitte à baisser régulièrement les exigences scolaires pour faire vivre le mythe d’un système éducatif égalitaire et performant.

Et le rôle des parents ?

Non pas que la relation de confiance entre les parents et l’école soit un sujet mineur. Dans l’article consacré à l’école privée hors contrat La Cordée, qui est justement une école implantée dans un quartier difficile de Roubaix, j’avais cité l’exemple d’une maman qui disait que pour la première fois de sa vie, elle n’avait plus peur d’aller voir les professeurs ou le directeur de l’école de ses enfants. Dès lors que les parents, y compris les plus « empêchés », pensent que l’école est à même d’offrir un avenir à leur enfants, la confiance revient assez vite.

Rendre les parents sensibles aux enjeux de l’école et en faire des alliés dans l’instruction (et pas uniquement l’amusement) des élèves est bel et bien un sujet de la plus haute importance. Mais le coeur de la relation parents-école doit se focaliser sur le fait que les élèves vont à l’école pour apprendre et se cultiver afin  d’aboutir à une bonne insertion sociale et professionnelle ultérieure. La bienveillance est toujours excellente, à condition qu’elle se déploie à bon escient, dans un contexte qui peut imposer naturellement son autorité car sa crédibilité éducative est  reconnue.

Malgré toutes les bonnes intentions de Jean-Michel Blanquer, malgré plusieurs décisions pédagogiques très positives, l’Éducation nationale telle qu’on la connaît, c’est-à-dire énorme, uniforme, très idéologisée et pratiquement immobile peut-elle rester encore longtemps le lieu unique d’une autorité éducative crédible ?

On touche ici à la réforme cruciale de l’Instruction qui serait de mettre fin à un monopole dont on ne sait plus comment colmater les brèches, et laisser se déployer des initiatives variées, originales, inventives, proches des besoins et calibrées spécialement pour des publics d’élèves différents, afin d’aller chercher chez chacun d’eux les talents nécessaires à leur entrée dans la vie adulte et professionnelle. Il en existe déjà, qui ne demandent qu’à se déployer. L’école La Cordée, par exemple.

Sur le web

  1. Voir L’Éducation nationale en chiffres 2017 : 12,8 millions d’élèves, 63 000 établissements, 900 000 professeurs et 200 000 autres membres du personnel.