Chômage : on a tout essayé ?

A-t-on vraiment épuisé toute la panoplie de la lutte anti-chômage ? Certainement pas, voici pourquoi.

Par Nathalie MP.

Fin d’une époque, avant-hier, au Ministère du travail. La DARES, sa direction des études et des statistiques, nous livrait pour la dernière fois son analyse mensuelle des demandeurs d’emploi inscrits à Pôle Emploi.

Cet indicateur très attendu du temps où François Hollande avait pris l’engagement (régulièrement repoussé) d’inverser la courbe du chômage n’est plus considéré comme significatif du fait de ses embarrassantes variations trop erratiques d’un mois sur l’autre.

Dorénavant, selon le souhait de la ministre du travail Muriel Pénicaud, il adoptera un rythme trimestriel afin de permettre, espère-t-on, une meilleure lecture des tendances profondes de l’emploi, ou plutôt du non-emploi, en France.

Petit bilan pour 2016 et 2017

J’en conclus que les comparaisons annuelles sont certainement encore plus pertinentes. Donc ne nous privons pas, la DARES vient justement de nous communiquer les chiffres arrêtés à fin décembre 2017, ce qui permet de faire un petit bilan pour 2016 et 2017 :

Évolution du nombre de demandeurs d’emploi en France
Sources : DARES, sauf 2007 : presse – Grandeurs en milliers, sauf 2007 : millions.

Les deux dernières colonnes donnent l’évolution des demandeurs d’emploi au cours de 2017 en nombre et en pourcentage par rapport à décembre 2016. On observe donc une sorte de « stagnation à la hausse » même si on est passé par des hauts et des bas pendant l’année comme en témoigne par exemple le pic de mai 2017.

Les derniers socialistes orthodoxes pourront éventuellement tenter un ultime baroud d’honneur en claironnant qu’en 2016, année où la fine politique de François Hollande avait donné toute sa formidable puissance, il y avait bel et bien eu retournement de la courbe avec une baisse de plus de 100 000 demandeurs d’emploi en catégorie A, celle des personnes complètement sans emploi.

Mais c’est déjà moins vrai quand on tient compte des catégories B et C (personnes ayant eu dans le mois un travail de courte durée). Et de toute façon, on se rappellera que François Hollande avait annoncé officiellement dans ses vœux pour 2016 sa volonté de mettre 500 000 personnes en formation d’ici la fin de son quinquennat. Et de fait, on lit dans le tableau ci-dessus que les catégories D et E (personnes non immédiatement disponibles en raison de stage ou formation) ont beaucoup augmenté en 2016 pour diminuer de près de 100 000 personnes en 2017.

Stagnation du nombre de demandeurs d’emploi

Conclusion : les chiffres de fin 2017 ont l’avantage d’être moins pollués que précédemment par les mises en formation, les emplois aidés etc., mais dans l’ensemble, après la forte hausse consécutive à la crise de 2008, le nombre de demandeurs d’emploi en France entière stagne depuis 2015 à environ 3,7 millions de personnes pour la catégorie A et 5,9 millions de personnes pour les catégories A, B et C. Pas de baisse franche à signaler.

Ce résultat pas très folichon en lui-même, devient terriblement angoissant quand on commence à faire des comparaisons avec les autres pays de l’Union européenne (UE).

En moyenne, le taux de chômage dans l’UE a augmenté à partir de la crise de 2008 pour atteindre un maximum de 11 % environ en 2013 (12 % pour la zone euro) et redescendre ensuite pour se retrouver aujourd’hui plus très loin de son niveau d’avant-crise (courbes ci-dessus). En novembre 2017, la moyenne européenne était à 7,3 %, l’Allemagne à 3,6 % et le Royaume-Uni à 4,2 % quand la France était à 9,2 %.

À ce stade, il est utile de préciser que pour ses stats, l’UE utilise les chiffres communiqués par l’INSEE. Ceux-ci sont calculés conformément aux définitions du Bureau international du travail afin de permettre les comparaisons internationales. Ils correspondent en principe à la catégorie A de la DARES, mais depuis 2010 on observe une divergence significative et fâcheuse entre les communications des deux administrations.

À fin septembre 2017, l’INSEE évaluait le taux de chômage à 9,7 % en France entière, soit 2,88 millions de chômeurs, tandis que la DARES était à 3,7 millions en catégorie A. Il est vrai que l’INSEE dispose en plus d’une catégorie insaisissable appelée « halo autour du chômage »… Si on appliquait à la population active le nombre de chômeurs de la DARES, ce serait un taux de chômage de 12,5 % environ qu’il faudrait constater.

Mais quoi qu’il en soit, même à 9 % et quelques, la France reste irrémédiablement du côté des pays les moins performants avec l’Espagne, la Grèce et l’Italie.

A-t-on vraiment tout essayé ?

Irrémédiablement. Et pourtant, on en a eu, des promesses politiques sur la baisse du chômage ! On en a essayé, des remèdes ! D’après Mitterrand en 1993, on aurait même tout essayé !

Et il est vrai que quand on met bout à bout les 35 heures (censées permettre le « partage » du travail), les emplois d’avenir et toutes les variétés possibles d’emplois financés par l’État (surtout en période pré-électorale), les grands travaux et les grands emprunts pour créer de l’activité (artificiellement, hélas) et toute la vaste nébuleuse de la formation, on pourrait penser qu’on a épuisé toute la panoplie de la lutte anti-chômage.

À vrai dire, ce faisant, on a surtout pioché dans la boîte à outils keynésienne. En vain, apparemment. Aussi, déjà sous le quinquennat de François Hollande, est apparu un nouveau concept, la flexi-sécurité. Notre marché du travail est trop rigide, le coût du travail est trop élevé par rapport à la concurrence, alors introduisons avec prudence un peu de flexibilité qui libère les entrepreneurs tout en assurant la sécurité qui protège les travailleurs !

Et c’est ainsi que nous avons eu les baisses de charges sur les bas salaires et la réforme du Code du travail. Il est maintenant question d’aller plus loin en réformant l’assurance chômage (parmi les plus généreuses de l’OCDE) et la formation. Tous ces chantiers sont importants et doivent être entrepris. Mais quand on voit la façon très douce, voire superficielle, avec laquelle le code du travail a été retouché, on se demande si le reste du processus ira plus loin qu’un simple toilettage.

Des mesures purement décoratives

Il est désagréablement frappant de constater à quel point d’année en année les sujets d’importance ne sont pas abordés et à quel point on nous amuse avec des mesures purement décoratives qui n’ont aucune chance d’avoir le moindre impact contre le chômage.

Je pense par exemple à ces usines à gaz que sont le compte pénibilité (devenu compte professionnel de prévention dans les ordonnances travail) ou le compte personnel d’activité qui englobe le précédent. Ce faisant, on donne à fond, mais de façon purement formelle, dans l’aspect sécurité de l’emploi, bien-être du salarié… tandis que la partie flexibilité est fort peu abordée.

Les 35 heures, malgré leur échec sur l’emploi et leur implication certaine dans la désorganisation de moult entreprises et services publics (l’hôpital, par exemple) restent la base de l’horaire de travail. Quant au salaire minimum, dont un groupe d’experts avait proposé récemment de revoir l’indexation automatique sur l’inflation, il vient d’être conforté dans sa forme actuelle par Bruno Le Maire.

Le ministre considère qu’une telle décision de désindexation aurait « du mal à être comprise » par les personnes concernées. Ne parlons même pas de sa baisse. On sait pourtant, que le SMIC, indexé ou pas, forme une barrière à l’entrée sur le marché du travail des personnes les moins formées. D’où chômage, chômage et re-chômage de masse.

Le maquis de la formation professionnelle

Dans le même temps, il est question de s’attaquer à la formation professionnelle, véritable maquis complètement hors marché, ultra-complexe et incontrôlé, maintes fois épinglé par la Cour des comptes, qui fait circuler des milliards d’euros entre l’État, les régions et les organismes paritaires de formation pour des résultats le plus souvent douteux et parfois carrément frauduleux.

Mais imaginons (rêvons) qu’on introduise plus de souplesse dans le salaire minimum. Cela permettrait de faire entrer dans l’emploi ces personnes peu ou pas formées, souvent des jeunes, que les employeurs n’embaucheront jamais au niveau actuel du SMIC, d’autant que former un nouveau salarié exige toujours qu’un employeur ou un employé expérimenté y consacre du temps qu’il passerait autrement à s’occuper de ses clients, de ses contrats et de sa production.

Mais si le salaire est plus bas, le surcoût lié à la formation baisse et le nouveau salarié obtient la chance de pouvoir être formé directement de façon opérationnelle dans un domaine professionnel précis plutôt que de rester au chômage et suivre, peut-être, une vague formation mal définie. Acquérant ainsi une première expérience, son employabilité est considérablement améliorée pour la suite.

Le cercle vertueux de la croissance

En réalité, la vraie question consiste moins à lutter spécifiquement contre le chômage que de se positionner de façon plus large dans un cercle économique vertueux. De nombreux domaines sont concernés car tout fonctionne ensemble. Le Code du travail, le coût du travail, l’horaire légal et les réglementations délirantes sont à revoir ; mais également tout notre système actuel de fiscalité et de dépense publique, d’État stratège et d’État providence, afin de laisser les capitaux se réorienter vers les activités productives.

C’est une libération complète des énergies qui est nécessaire, ainsi qu’un retour à une saine et large concurrence qui fait prendre les bonnes décisions. L’assouplissement du SMIC est une piste importante, et ce qui est certain, c’est que ça n’a jamais été essayé. Normal, ce serait de la folie et le comble de l’injustice sociale ! m’objecte-t-on. Effectivement, si on préfère le chômage, surtout ne changeons rien.

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