Ville du futur : un retour à la terre ultra high-tech

La ville intelligente n’est pas une fin en soi, elle constitue un moyen pour accéder à la ville idéale. Elle re-constitue les liens entre le chasseur-cueilleur et l’homme à conscience augmentée.

Par Claire Bailly.
Un article de The Conversation

Cet article est publié dans le cadre de La Nuit des Idées, organisée par Universciences, le jeudi 25 janvier 2018 à la Cité des sciences et de l’industrie.


Aujourd’hui le débat sur nos futurs est écartelé entre un mouvement écologico-radical, low-techs, «décroissant», et une idélogie du progrès high-tech. L’un est suspecté de nous renvoyer à l’Âge de pierre et l’autre à réduire à terme l’homme à un nouvel esclavage. Ainsi, comme au XIXe siècle, s’affrontent un nouveau romantisme et une nouvelle rationalité.

L’Atelier international expérimental pour la cité bionumérique et le Laboratoire expérimental de la Cité des sciences et de l’industrie réunissent les avant-gardes scientifiques, techniques et créatives low-tech et high-tech. Ils les mettent en synergie pour proposer de nouveaux cadres de vie.

Les recherches scientifiques et expérimentales qui y sont menées hybrident les connaissances ancestrales du vivant et des êtres humains, avec les nouvelles méthodes numériques.

À l’occasion du concours international Self-sufficient city, lancé par l’IAAC (Institute for Advanced Architecture of Catalonia), nous avons mis au point un modèle de cité bio-numérique, à recyclages courts intégralement automatisés.

Macro ferme.

Nous avons inventé la macro ferme collaborative et bionumérique pour le centre de l’OIN Saclay.

Lombriculture, agriculture biologique, construction en terre ou en bois, qualité de vie, bienveillance sont hybridés avec les process robotiques, les données massives (big data), le temps réel et l’Homme augmenté.

L’iPhone et le chasseur-cueilleur

Les cités bio-numériques que nous imaginons pour le futur sont pensées pour des habitants biologiquement et historiquement chasseurs-cueilleurs et anciens nomades sédentarisés. Ces usagers sont donc low-tech-compatibles. Par les techniques numériques qu’ils manipulent, ils sont également high-tech. Leurs cités doivent donc être en harmonie avec eux et avec une planète devenue exiguë.

Nous tentons de mettre en scène un Homme solidaire à la recherche d’un haut degré de civilisation et succédant à l’Homme des Lumières, un homme riche de ses différences, moins égocentrique. C’est cet Homme complexe, bénéficiant d’une liberté et d’une conscience augmentées par ses techniques de l’information, qu’intégreront les cités et les campagnes de demain.

Nous observons et tentons de fabriquer des organisations imbriquées, synergiques, symbiotiques qui favorisent l’émergence de sociétés tolérantes, solidaires, collaboratives, hyper-protectrices pour les plus faibles. Nous souhaitons que l’intérêt planétaire soit la référence d’évaluation des individus et des collectivités, indépendamment de leur lieu d’habitation.

Des utopies à réaliser

Des utopies expérimentales complexes sont au centre de nos travaux. Elles gèrent l’ensemble des phénomènes, process et dispositifs de la cité en se fondant sur les droits, les demandes, les besoins de chaque individu. Elles favorisent les collaborations constructives et les négociations positives.

Nous recherchons de nouvelles procédures de gouvernances complexes, accessibles à tous, en temps réel, en amont et en aval de la fabrication ou de la réorganisation des territoires. Ces procédures prennent en compte les impératifs durables et s’adaptent aux besoins des individus, des groupes et des décideurs. Chaque utilisateur dispose d’un droit éclairé.

Nos utopies sont des hypothèses à tester et non des vérités. Elles sont constituées provisoirement et à titre expérimental. Elles ne sont jamais figées ; elles sont en équilibre dynamique et s’adaptent aux circonstances et aux conjonctures. Ces utopies sont hyper-high-tech et hyper-conviviales. Elles se constituent autour du biologique, du numérique et du paradigme de la complexité.

Réconcilier low et high-tech

Les utopies low-tech ou décroissantes imprègnent aussi nos hypothèses de recherche et de projétation. Elles renouent en partie avec nos origines biologiques. Elles constituent l’un des paramètres de nos approches de la cité et de la campagne. Inscrites dans les nouvelles sociétés, elles représentent, dans la cité, de nouvelles occasions de vivre différemment de manière passagère, alternative, expérimentale, ou définitive, pour ceux qui le souhaitent. L’être humain doit pouvoir choisir son mode de vie et en changer autant qu’il veut.

tour bio.

Nous sommes donc à la recherche d’une cité low-tech et high-tech, biologique et robotique, collaborative, s’adaptant en temps réel pour servir et réparer les individus et les milieux. Nous réfléchissons à une agriculture hyper-optimisée, hyper-bio, biodiversifiée. Nous testons des modèles d’aménagement des territoires institués en bien commun, totalement inoffensifs pour les milieux naturels et favorisant de nouvelles organisations humaines.

Nous utilisons les nouvelles méthodes d’analyse scientifique pour mettre en évidence les organisations complexes, qu’elles soient territoriales, biologiques, écologiques, sociologiques, géographiques, économiques, urbaines ou architecturales.

Nous expérimentons les modes d’analyse écosystémiques. Nos démarches de projet s’inspirent des méthodes informatiques et algorithmiques d’exploration des méga-données (le data mining) pour mettre au point les modèles constituants et leurs propriétés évolutives. Nous proposons des organisations urbaines, architecturales, artistiques ou paysagères complexes et résilientes.

Des villes vivantes

Nous constituons ou re-constituons des milieux artificiels complexes. Nos villes, nos agricultures, nos architectures sont « intelligentes ». Elles fabriquent et gèrent les big data et se constituent autour de ces dernières.

Les modes d’assemblage que nous testons s’appuient sur les algorithmes et le paramétrage. Nous mettons au point de nouveaux modes génératifs qui nous aident à inventer et à organiser de manière optimisée la matière et les espaces dans nos bâtiments, nos villes ou nos nouveaux modèles de fermes.

Comme le vivant, nos villes idéales sont auto-organisées, réactives, capables de « lire » les dysfonctionnements et de proposer, en temps réel, les ré-organisations urbaines et humaines les plus vertueuses.

La ville intelligente n’est pas une fin en soi, elle constitue un moyen pour accéder à la ville idéale. Elle re-constitue les liens entre le chasseur-cueilleur et l’homme à conscience augmentée.

The ConversationCette cité idéale porte et est portée par une utopie à double flux. L’un est remontant et agit, en temps réel, en commençant par les individus. L’autre est descendant et reflète les impératifs sociétaux et de sauvegarde de la planète, collectivement définis.

Claire Bailly, Paysagiste, architecte, chercheure au laboratoire EVCAU, enseignante en architecture, École Nationale Supérieure d’Architecture Montpellier et Jean Magerand, Paysagiste, architecte, chercheur au laboratoire EVCAU, directeur de thèses, Université de Mons

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.