Après la sécession des élites, la disparition politique du Peuple

Discrètement mais sûrement, nous sommes en train de passer à l’idée d’un peuple souverain à celui d’un peuple encadré et surveillé par des élites plus ou moins bienveillantes, ce qui finit de détruire l’esprit du gouvernement représentatif.

Par Frédéric Mas.

Dans son dernier essai intitulé La guerre des intelligences, Laurent Alexandre exprime plus que des réserves à l’endroit du revenu universel. Alors que nous entrons dans l’âge de l’Intelligence Artificielle, qui va bouleverser nos vies, nos économies et nos systèmes politiques, cette mesure, présentée le plus souvent comme progressiste, revient surtout à ménager les intérêts des élites :

Un revenu universel permanent pourrait devenir cauchemardesque s’il endort les citoyens dépassés par l’Intelligence artificielle, au lieu de conduire l’État à moderniser le système éducatif. Il faut augmenter la complémentarité avec l’intelligence artificielle. (…) L’horrible réalité est que le tabou du Qi traduit moins la honte d’un peuple qui se sent dépassé que le désir inconscient et inavouable des élites intellectuelles de garder le monopole de l’intelligence, qui les différencie de la masse. Ce qui est politiquement et moralement inacceptable. Le RU serait une façon commode de confiner ladite masse dans le calme et l’apathie, laissant les meneurs du monde dans la quiétude douillette de l’entre-soi1.

Pour Laurent Alexandre, le revenu universel est une sorte de transaction entre le peuple et les élites, de la sécurité contre du pouvoir, mais au détriment du peuple qui, n’ayant pas toutes les informations en main, se fait gentiment et discrètement sortir de l’histoire, laissant aux experts, aux politiciens et aux managers – au sens qu’en donnait James Burnham – le soin de s’occuper de l’activité de gouverner et de bénéficier en priorité du gâteau de la nouvelle économie.

Réguler les comportements

Cet engouement pour le revenu universel n’est qu’un exemple parmi tant d’autres. Depuis l’élection de Donald Trump, par exemple, les gouvernements et certaines entreprises de pointe se sont lancés dans la chasse aux fake news, ce qui, au-delà de la question portant sur la qualité des informations qui circulent sur internet, procède de la même manière : il convient de réguler le comportement d’un peuple qui devient de plus en plus incontrôlable. Comme pour le revenu universel, la chasse au fake news apparaît plus comme une manière paternaliste de contenir et de domestiquer les populations que de chercher à les élever, ou, plus simplement, à les laisser vivre.

Ce qui est en train de se jouer ici est une révolution silencieuse dont les effets sur le gouvernement représentatif sont tout bonnement désastreux. Il s’agit de la disparition programmée du peuple comme sujet politique, ce qui peut apparaître comme problématique en démocratie, mais aussi plus largement pour l’esprit du libéralisme politique.

La démocratie ou le peuple devenu majeur

Bien entendu, la place du peuple au sein de l’activité de gouvernement moderne ne va pas de soi. Montesquieu, qui faisait reposer le gouvernement démocratique sur la vertu, estimait que la démocratie appartenait au passé, celui de l’Antiquité grecque et romaine. Il faut attendre l’invention de la république américaine pour que certains théoriciens estiment possible la synthèse entre représentation politique et démocratie, c’est-à-dire l’auto-gouvernement populaire.

C’est sans doute la grande leçon du Fédéraliste, ce recueil d’articles écrit pour promouvoir la constitution américaine de 1787. Pour Paul Eidelberg, les fondateurs du régime américain instituèrent la république américaine, mais pensaient encore dans les catégories du régime mixte de la philosophie politique classique : le pouvoir était donc partagé entre les élites, ou l’aristocratie naturelle, et le peuple.

L’intrusion du peuple dans l’histoire politique française s’est faite plus chaotiquement. De l’embrasement de la révolution française en passant par l’histoire du mouvement ouvrier jusqu’à ce que la république consacre la volonté générale comme l’un de ses éléments constitutifs essentiel, il a fallu plus d’un siècle et demi pour en stabiliser l’assise et la légitimité.

Le despotisme démocratique

Le peuple n’a jamais fait consensus comme objet politique : les définitions varient, y compris parmi ses plus fervents défenseurs, au point que certains l’ont déclaré introuvable. Il peut en effet tour à tour désigner les classes modestes, les individus une fois représentés par un gouvernement institué ou encore l’ensemble des citoyens en tant qu’ils participent effectivement à la vie de la cité.

Les libéraux se sont aussi bien gardés d’idolâtrer un peuple synonyme de principe politique unique. Non seulement le peuple et ses représentants ne sont pas la même chose et n’incarnent pas les mêmes intérêts, mais la pression populaire peut mettre en danger les droits fondamentaux de l’individu, qu’il faut à tout prix préserver du suffrage.

Plus encore, l’exigence d’égalité dont est porteur le peuple est potentiellement porteuse d’un despotisme de type nouveau, comme l’a bien vu Tocqueville, qui tend à remettre le pouvoir entre les mains de quelques-uns au nom de l’efficacité.

Malgré les dangers du populisme et les limites de l’idée de peuple en théorie politique, avec le peuple pourraient disparaître deux notions centrales au sein de la tradition libérale.

Deux atteintes à la liberté

La première porte sur l’idée, qui remonte au Second traité du gouvernement civil de John Locke, de consentement aux institutions, et plus généralement de responsabilité des gouvernants devant les gouvernés. Le peuple, avec l’évolution de la société, devient aux yeux des gouvernants eux-mêmes de moins en moins légitimes à juger de leur action, et des contraintes que la complexité du monde fait peser sur la décision publique.

La transformation des démocraties en gouvernances plus ou moins globales va dans ce sens : le peuple est prié d’approuver les réformes qui se succèdent, et toute réaction critique jugée populiste se traduit par des mesures de rétorsion en matière de liberté publique. On passe de la démocratie à une expertocratie qui ne prend plus en compte la source de son expertise.

La seconde idée porte sur le gouvernement de Soi. Comme l’a montré l’historien et philosophe Michael Oakeshott, la modernité a donné naissance à plusieurs traditions morales, dont celle centrale pour le libéralisme et la démocratie, de l’individualité. L’autonomie morale de l’individu, depuis la fin du Moyen-Âge, est le corollaire de l’autonomie politique, le droit de regard et de contrôle sur les lois auxquelles nous nous soumettons. L’idéal républicain visait jusqu’à présent à faire converger cet idéal d’autonomie individuelle et le gouvernement du peuple. Avec la tendance des élites à la sécession, cette autonomie morale et politique pourrait redevenir le privilège de quelques-uns, et l’hétéronomie, le destin du reste de l’Humanité.

Cela nous permet de revenir à l’esprit du revenu universel pour Laurent Alexandre. Pour une partie de nos élites, l’avenir de l’Humanité ressemble à un épisode de The Expanse, où la Terre est dirigée par une élite de bureaucrates éclairés, mais où 80% de la planète ressemble à un bidonville qu’il s’agit essentiellement d’encadrer et de contenir. C’est pourquoi, aujourd’hui plus que jamais, la liberté qui constitue notre patrimoine européen commun se doit d’être défendue.

  1. Laurent Alexandre, La guerre des intelligences, Lattès, 2017, p. 145.