Les progressistes à l’assaut de la liberté d’expression

Les États-Unis se retrouvent face à un renversement des perspectives : les universités, les laboratoires de la pensée progressiste et de la liberté d’expression, sont devenus incapables de garantir la liberté.

Par Francesco Mazza1

Milo Yannopoulos est très peu connu en Europe, il est pourtant une des personnalités les plus influentes sur le web, suivi par des millions de followers à travers dans le monde.

Ce Youtubeur britannique, qui revendique son homosexualité autant que son statut d’agent provocateur, doit sa notoriété à des vidéos autoproduites diffusées sur les réseaux sociaux dans lesquelles il étale, avec une grande habileté rhétorique, la panoplie du parfait populiste moderne. Milo est toujours prêt à s’en prendre à quelqu’un : l’islam, la haute finance, le féminisme, le mouvement Black Lives Matter,

Mobilisation des progressistes contre Milo

D’abord cantonné au cercle des médias d’extrême-droite, son rapide succès sur le net lui a valu de devenir une référence chez les jeunes conservateurs américains, jusqu’à être invité en tant que conférencier sur les campus de certaines des plus prestigieuses universités des États-Unis. Pas du goût de tous.

Les étudiants progressistes, représentant une écrasante majorité sur les campus, se sont mobilisés contre sa venue, fermement opposés à l’idée de donner la parole à un défenseur d’opinions controversées et souvent réactionnaires.

Les étudiants ont organisé de violentes manifestations, comme on n’en avait plus vu depuis la guerre du Vietnam, et plusieurs de ses conférences ont été annulées, tandis que les autres ont eu lieu sous haute surveillance policière.

Entre les multiples dégâts et les mesures de sécurité exceptionnelles, l’université de Berkeley a estimé à 2,5 millions de dollars le coût des interventions de Milo et de ses épigones à la même orientation politique.

La liberté d’expression devenue réactionnaire

Les États-Unis se sont ainsi retrouvés face à un renversement des perspectives : les universités, les laboratoires de la pensée progressiste et de la liberté d’expression, se sont révélés incapables de garantir cette liberté. C’est même, au contraire, les jeunes conservateurs réactionnaires qui en sont devenus les plus fiers partisans.

Erwin Chemerinsky, le doyen de la faculté de droit de Berkeley, en a fait bondir plus d’un quand il a affirmé que les universités avaient désormais pleinement le droit d’interdire toute déclaration ou prise de parole de personnalités telle que Milo Yannopoulus.

D’après lui, il ne s’agirait pas de censure, mais bien d’une question strictement financière : chaque université est autonome dans ses dépenses et si la venue d’un conférencier est jugée trop onéreuse, le doyen a le droit de lui refuser la possibilité de s’exprimer sans que personne ne puisse reprocher quoi que ce soit.

Silence sur les campus américains

Évidemment un tel raisonnement est la négation même du concept de “liberté d’expression” tel qu’il a été formulé par Voltaire. Si l’unique idée tolérée est celle de la majorité, si seuls ceux ou celles qui peuvent s’exprimer sans faire l’objet de mesures de sécurité sont autorisés à parler, alors, d’Ai Weiwei au Dalaï-Lama en passant par Salman Rushdie, ils sont nombreux les fers de lances de la liberté d’expression à être aujourd’hui réduits au silence.

Cependant, que le doyen d’une des plus prestigieuses facultés de droit au monde raisonne comme une ménagère en train de faire son marché, hésitant entre deux marques de lessive, non seulement n’est pas un fait inédit, mais est même complètement cohérent avec la façon dont, depuis plusieurs années et sur tous les continents, les progressistes appréhendent le débat public.

Au lieu de garantir à Yiannopoulos son droit à s’exprimer, quitte à l’affronter par la suite sur des questions concrètes, on préfère lui interdire de s’exprimer, le bannir, avec comme seul résultat de transformer un mythomane en héros, finissant par le conforter dans ses opinions et multiplier ses fans.

La Russie dans la campagne présidentielle américaine

Ce n’est pas si différent de ce qui se passe avec l’éternel débat sur une présumée intervention de la Russie dans les élections américaines de 2016.

Plutôt que d’expliquer comment le Parti Démocrate aurait réussi à fausser les résultats des primaires, et comment Bernie Sanders aurait été battu à cause d’une stratégie orchestrée depuis l’intérieur de son propre parti, on préfère faire porter l’entière responsabilité aux fameux “trolls de Moscou”.

Peu importe qu’une indéfectible progressiste telle que Susan Sarandon ait déclaré cette semaine que, en cas de victoire, Hillary aurait été très, très dangereuse pour les États-Unis. Les médias mainstream s’en tiennent à leur « grand récit », présentant souvent les faits sous une lumière très, trop “progressiste”.

C’est ainsi qu’au lieu de la vérité de Debbie Wasserman Schultz, la responsable des primaires contrainte de démissionner, et réembauchée ensuite par l’équipe d’Hillary Clinton, ils continuent obstinément à attester la post-vérité d’un Vladimir Poutine qui tirerait les ficelles.

La gauche a abandonné les pauvres

Ce modèle n’est pas uniquement vrai dans le cas américain, il s’applique parfaitement aux progressistes européens.

Au lieu de chercher à comprendre pourquoi, dans la Grande-Bretagne du Brexit, dans la France du Front national ou dans l’Italie du mouvement populiste 5 Étoiles, la gauche a abandonné à son sort les couches de la population qui étaient autrefois sa raison d’être, on préfère, encore une fois, parler de fake-news et de présumée intervention russe, comme si un “meme” ou un lien sur Facebook suffisaient à contenir les intentions de vote.

Le lien entre la politique et la société civile est vite fait : ceux qui osent affirmer, à propos du récent scandale des harcèlements sexuels, qu’anéantir la carrière d’un artiste sur la base d’une accusation est contraire à la présomption d’innocence (théoriquement une autre des bases d’un État de Droit) sont immédiatement réduits au silence.

Le passé victime de la fureur progressiste

Demandez à Dylan Byers, journaliste de CNN, qui dans un tweet a mentionné la suppression aux États-Unis, ces dernières semaines, de la totalité des œuvres de quelques uns des artistes les plus acclamés de ces dernières décennies, bien qu’aucun jugement n’ait été prononcé : Byers a été la cible d’un déluge de messages haineux et a été obligé de s’excuser publiquement.

Le passé, lui non plus, n’est plus à l’abri de la fureur progressiste. Une autre preuve, la pétition récemment organisée pour faire retirer la toile intitulée Therese dreaming exposée au Met, ou encore la mobilisation l’été dernier, frôlant le ridicule, de richissimes étudiants “démocrates” dans le but de déboulonner les statues de Christophe Colomb.

Finalement, à l’échelle mondiale, le monde progressiste suscite presque autant de peur que de tendresse dans la façon qu’il a de se donner autant de peine pour chercher en toute circonstance un bouc émissaire, en refusant par là même le dialogue et certifiant de l’existence, non pas d’idées mensongères qu’il faudrait réfuter, mais bien d’une Étoile de la Mort prête à détruire la galaxie et contre laquelle il faut partir en croisade.

Censures, alarmismes et foules en délire, permettent aux idées erronées de se répandre sans possibilité d’en discuter, et à ceux qui en sont la cible de se présenter comme martyrs aux yeux du peuple, lequel, comme on le sait depuis environ l’an 33 après JC, a toujours eu un faible pour les martyrs.

Si Voltaire était là aujourd’hui, il se sentirait très seul, exactement comme ceux qui s’obstinent à croire à la liberté.

Traduit de l’italien par Fanny-Gaëlle Gentet. L’article est paru une première fois sur le site Linkiesta.

Sur le web

  1. Francesco Mazza est réalisateur et scénariste. Il a reçu en 2016 le  Macchianera Internet Award pour son article relatant la controverse suscitée en Italie par une caricature de Charlie Hebdo sur le tremblement de terre du 24 août 2016.