Johnny Hallyday, tombeau de la culture populaire

L’étrange hommage de la France d’en haut à la France d’en bas à travers celui digne d’un maréchal de France du chanteur à succès Johnny Hallyday.

Par Frédéric Mas.

La mort du chanteur Johnny Hallyday a soulevé une émotion compréhensible chez ses fans et ses amis du show business. Contrairement au portrait un peu grinçant et injuste, mais drôle, dressé par les Fatals Picards dans une de leurs chansons, il n’était pas que « l’idole des jeunes devenus vieux ».

Au contraire, ce qu’il y a de remarquable dans le personnage fut sa capacité à se réinventer au cours d’une carrière de plusieurs décennies, et à trouver un nouveau public à chaque génération, au moins jusqu’au début des années 90. Les observateurs qui remarquent que c’est un peu d’histoire de France vue par les classes populaires qui s’efface n’ont pas totalement tort.

Des yéyés à radio Nostalgie

Il est même facile de retrouver l’esprit de la période yéyé des années 60, celui du strass et du show off des années 70 ou encore celui de la période plus sombre des années 80 dans la discographie du chanteur franco-belge.

Ses refrains sont donc associés à l’univers quotidien de plusieurs générations de Français, depuis les stades pleins à craquer, les salles de l’Olympia, ou plus ordinairement à l’écoute de Radio Nostalgie ou France Bleue.

Seulement, au fil des années, au sein même de la culture populaire, Johnny Hallyday était passé du statut d’idole des jeunes à celui de conservatoire de ses travers un peu ridicules. Des tubes parfois géniaux, d’autres parfois un peu faciles, des paroles et une diction bien à lui, et surtout un imaginaire bling bling construit autour d’une Amérique fantasmée, en carton-pâte et perfectos à franges, ont fait la fortune des humoristes et des imitateurs.

L’hommage unanime des politiques

C’est pour cette dernière raison qu’il est étonnant, voire inquiétant, d’observer toute la classe politique française célébrer le chanteur comme un maréchal soviétique.

En fait, peu de chanteurs populaires ont eu droit non seulement aux honneurs de la ville de Paris, mais aussi à un cortège national sur les Champs-Élysées.

Anne Hidalgo a ainsi déclaré que  la ville de Paris allait rendre hommage à l’artiste en projetant sur la tour Eiffel un message : « Merci Johnny ! ».

De son côté, l’Élysée n’est pas en reste : les pouvoirs publics participent à l’hommage public en s’occupant du cortège funéraire qui traversera les Champs-Élysées pour rejoindre l’Église de la Madeleine. Le Monde précise que quinze cents policiers sont prévus pour encadrer l’événement, et que 500 à 700 bikers devraient suivre le cercueil.

L’hommage de la France d’en haut

Il y a comme une attention démesurée portée par la classe politique à ce triste événement, comme si, à l’occasion de la mort de Johnny, certains voulaient montrer à quel point ils sont attachés à une culture populaire qu’ils ne connaissent plus depuis maintenant des décennies.

En effet, et ce n’est pas faire insulte à Johnny, cela fait maintenant plusieurs décennies que l’idole des jeunes a été détrônée par des plus jeunes, et que son univers ne parle plus qu’à une fraction étroite – mais pas nécessairement infime, loin s’en faut – du petit peuple d’aujourd’hui. La culture populaire vue par les politiciens professionnels est une culture sous cloche, déliée de son rapport immédiat à la réalité vécue par les Français d’aujourd’hui.

L’empressement des politiciens fait un peu figure de génuflexion artificielle de la France d’en haut à une France d’en bas connue uniquement par ouï-dire, par ses aspects les plus folkloriques, et surtout, sans grande intelligence de ses transformations contemporaines.

Maubeuge ou Épinal n’ont jamais été aussi étrangers au petit monde de la classe politique nationale qu’aujourd’hui, mais évoquer rituellement les centres d’intérêt réels ou supposés de la France périphérique donne l’occasion à la gauche et à la droite de se rassurer.

Hypocrisie politique

La première peut mimer l’enracinement populaire qu’elle a perdu depuis bien longtemps et la seconde, comme d’habitude, peut s’imaginer être dans le coup avec 20 ans de retard.

Les deux essaient en tout cas aujourd’hui de faire oublier l’espace d’un instant leur incapacité criminelle à résoudre les problèmes qui se posent aux classes populaires en leur disant : « Hey ! Regardez ! Nous sommes absolument nuls pendant toute l’année mais aujourd’hui, on aime Johnny et on va vous le montrer avec vos impôts ! ».

On peut imaginer que Johnny Hallyday n’en demandait pas tant. En choisissant d’être inhumé à Saint Barthélémy, il savait qu’il allait créer la polémique, un peu à l’image du Général Bigeard qui rêvait qu’à sa mort ses cendres soient répandues sur Dien Bien Phu, pour emmerder à la fois le gouvernement français et le gouvernement vietnamien. Sans doute s’agissait-il de l’ultime pied-de-nez du rebelle à l’autorité politique.