Le bitcoin répond à une question vieille comme le monde

De la Mésopotamie jusqu’aux algorithmes de la chaîne de blocs, il s’agit de répondre à la même question : comment faire entrer dans un registre aisément consultable la masse d’informations que génère l’activité humaine ?

Par Laurent Gayard.

Depuis les débuts de l’humanité, la civilisation doit beaucoup aux experts-comptables. Depuis les tablettes mésopotamiennes d’Uruk datant de plus de 3000 ans avant notre ère en passant par  les égyptiens, l’invention de systèmes de numération complexe a permis à l’humanité de faire évoluer le langage en même temps qu’elle apprenait à dénombrer le monde à l’aide de structures de décompte de plus en plus complexes.

De la Mésopotamie ou de l’Égypte antique jusqu’aux algorithmes de la chaîne de blocs, il s’agit toujours de répondre à la même question : comment faire entrer dans un registre aisément consultable la somme de l’existant et traiter de manière efficace la masse d’informations que génère l’activité humaine ?

Le lancement du Bitcoin

En 2008, un mystérieux auteur au patronyme japonais, Satoshi Nakamoto, publiait un article qui mettait en émoi la geekosphère Internet. Dans son article, Nakamoto annonçait la création d’ « un système de paiement strictement pair-à-pair permettrait aux transactions en ligne de s’effectuer directement sans l’intercession d’une tierce partie ou d’une institution financière validant le paiement1.

L’article expliquait le principe qui devait permettre le lancement du Bitcoin, la monnaie électronique lancée la même année grâce à la mise en ligne gratuite de l’application logicielle permettant à tout un chacun de développer le système de Nakamoto à partir de son PC.

Comme le rappelle Nakamoto2 dans son papier fondateur, le commerce sur Internet dépend aujourd’hui presque exclusivement d’institutions financières qui servent de tiers de confiance pour traiter les paiements électroniques.

Bitcoin et Blockchain

La nécessité de confier ces transactions à ces institutions augmente considérablement le coût des opérations en fonction des surcoûts imposés par ces intermédiaires.

L’idée qui se trouve derrière le Bitcoin est le principe de la blockchain ou « chaîne de blocs », celle d’un système de paiement électronique basé sur des preuves cryptographiques au lieu d’un modèle basé sur la confiance, qui permettrait à deux parties qui le souhaitent de réaliser des transactions directement entre elles sans avoir recours à un tiers de confiance.

Comment cela fonctionne-t-il ? Les transactions ont lieu directement de pair-à-pair, c’est-à-dire entre les acteurs de la transaction, vendeur et acheteur. C’est le réseau Bitcoin lui-même qui horodate les transactions en inscrivant une empreinte cryptée des opérations réalisées sur un registre en ligne qui constitue la fameuse chaîne de blocs, chaque bloc de données de transactions s’ajoutant aux blocs plus anciens au fur et à mesure.

Une image chiffrée

Coder l’information consiste à transcrire celle-ci en une ‘image’ chiffrée par le biais d’un calcul effectué par le processeur d’un ordinateur. Si l’opération de calcul en elle-même peut s’effectuer dans un sens, il est très difficile, voire impossible, d’opérer le calcul en sens inverse pour reconvertir les données de la transaction en langage non chiffré.

Ainsi, une opération de chiffrement classique demandera à un processeur d’ordinateur d’accomplir un grand nombre de tentatives pour trouver un code qui corresponde à une variation de caractère particulière, par exemple :

0000abebe9c6554c85176b8e9f9f3f4ed9b7e8dc856a7b5cb9177bf7b22e1871

pour : « Bonjour ! ».

À partir du moment où ce code est inscrit dans la chaîne de blocs, il est extrêmement difficile de le décrypter en sens inverse afin d’obtenir la transcription des données originales. La chaîne aura enregistré comme preuve de la transaction une preuve de travail, c’est-à-dire celle du calcul accompli pour valider la transaction à une date et à un horaire donné.

Le minage

À partir du moment où cette preuve est inscrite sur la chaîne de blocs de façon algorithmique, elle est indestructible et infalsifiable. Le registre s’allongeant sans cesse, à mesure que les transactions s’ajoutent aux transactions, le fonctionnement de la chaîne de bloc est assuré par des machines participant au réseau Bitcoin exécutant les calculs nécessaires afin de générer et valider les nouveaux blocs de transactions qui seront ajoutées à la chaîne de bloc.

C’est ce que l’on appelle le « minage ». Toutes les 10 minutes, toutes les machines qui font du minage se lancent dans une compétition qui consiste à regrouper toutes les transactions qui ne sont pas encore dans la blockchain afin de réaliser les “calculs” qui permettent de sécuriser les transactions.

Le travail de ces machines est rétribué par la distribution gratuite de nouveaux bitcoins, ou plutôt de fractions de bitcoins, car désormais, comme le précisent les professionnels de la question, il est inutile de penser devenir riche en minant du bitcoin, activité qui requiert en elle-même quelques compétences techniques et qui est désormais pratiquée à très grande échelle dans les « fermes de Bitcoin », de vastes entrepôts abritant des milliers de serveurs, tournant en permanence pour effectuer les calculs nécessaires au fonctionnement du réseau Bitcoin et pour gagner – « miner » – en échange de précieux bitcoins.

La nouvelle révolution numérique

Il y a 200 ans, on minait du charbon pour alimenter les fourneaux de la première révolution industrielle, aujourd’hui on mine du bitcoin pour faire fonctionner les chaînes de blocs de la nouvelle révolution numérique.

Et de même que lors de la première révolution industrielle, si l’initiative individuelle a pu servir dans un premier temps de carburant aux avancées techniques, les États ont repris la main dans un deuxième temps : la Chine serait ainsi en train de tester sa propre devise virtuelle tandis que la Russie se prépare à lancer le « Cryptorouble » et qu’au Québec on s’affairait même un temps autour du « Québecoin ».

Si la blockchain n’est finalement qu’un grand livre de comptes géré de façon anonyme et décentralisé, ce grand registre de données n’a pas seulement vocation à engranger dans ses entrailles cryptées les preuves de transactions en bitcoins ou autres monnaies électroniques.

La technologie de la chaîne de blocs peut trouver bien d’autres applications dans le domaine scientifique, la production intellectuelle et le commerce électronique, pour ne citer que quelques champs d’application déjà très vastes.

Le code d’Hammourabi

Pour comprendre, sans se lancer dans une énumération fastidieuse, quelles pourraient être ces applications, il suffit de refaire un petit détour par la Mésopotamie, où débutait cet article, et par le métro parisien, précisément la station Palais Royal-Musée du Louvre, qui offre à ses usagers la possibilité d’admirer sur ses quais une reproduction grandeur nature du code d’Hammourabi,  symbole de la civilisation mésopotamienne, gravé sur une stèle de basalte de 2,25 m de haut, élevée par le roi Hammourabi de Babylone dix-huit siècles avant notre ère et exhumée par des archéologues en 1901 à Suse.

Le texte inscrit dans la pierre en akkadien détaille l’histoire du règne d’Hammourabi ainsi que 300 lois régissant la vie quotidienne au royaume de Babylone.

Une chaîne de blocs pourrait être comparée à une table d’Hammourabi virtuelle, sur laquelle tout un chacun aurait la possibilité d’enregistrer de manière infalsifiable et indestructible ce qui lui plaît : transactions, textes de loi, proclamations, poèmes, résolutions de problèmes et recherches scientifiques, contrats, plans de construction, notices techniques, conversations ou localisation de la cité perdue de R’lyeh.

Le grand livre du Bitcoin

Distribuée à travers un réseau de scribes contribuant chacun à préserver, alimenter et vérifier ce vaste livre, cette nouvelle table d’Hammourabi qu’est la chaîne de blocs est répliquée à des centaines de milliers d’exemplaires dans un vaste réseau décentralisé comportant des centaines de milliers de stations Palais Royal-Musée du Louvre dans lesquelles tout un chacun peut consulter cet immense livre ou y contribuer mais sans jamais modifier ce qui y a été inscrit.

Le grand livre du Bitcoin comporte déjà aujourd’hui 54 giga-octets (5,4 10^10 caractères), ce qui est l’équivalent d’environ 54 000 ouvrages de 200 pages et même s’il s’agit de la plus longue3, il ne s’agit aussi que de l’une des blockchains qui permettent aux monnaies électroniques, qui se multiplient, de fonctionner.

L’événement Blockchain Agora

Comme le notent les organisateurs de l’événement Blockchain Agora, qui aura lieu toute la journée du 7 décembre au pôle Léonard de Vinci de la Défense avec différents intervenants et professionnels du secteur, qui viendront parler des multiples applications de la blockchain l’effervescence créative de ce qu’on pourrait qualifier désormais de « bulle blockchain » n’a fait ces douze derniers mois que continuer à enfler à vitesse accélérée.

Elle pourrait mener à terme à une véritable révolution du droit de la propriété intellectuelle, voire des méthodes de recherches et de financements scientifiques et peut-être même du droit du travail lui-même.

Des questions cruciales que les organisateurs du Forum La Fabrique du futur et Veillemag, en partenariat avec des institutions telles que le De Vinci Research Center, l’Institut Mines-Télécom, France Living Labs, la French Tech ou la Commission Européenne, ont l’intention d’aborder de la manière la plus complète possible pour tenter de comprendre les bouleversements de l’économie numérique à venir.

  1. Satochi Nakamoto. « A peer-to-peer electronic cash system ». 2008
  2.  Satochi Nakamoto qui pourrait être le nom d’emprunt pris par une personne ou un groupe de personnes puisque le véritable Nakamoto a déclaré qu’il n’avait rien à voir avec le Bitcoin.
  3.  Selon Jean-Paul Delahaye, mathématicien, enseignant et chercheur à l’Université Lille 1.